jeudi 28 janvier 2016

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Vers le dénuement techno-
logique

Pourquoi photographier avec un appareil-jouet numérique ?

, Yannick Vigouroux

« La pensée à ce moment est pratiquement congédiée, remplacée par ce pesant trousseau [celui de la "culture"]. Peut-être est-ce, tout à l’opposé, le plein dénuement qui redonnerait à la pensée pouvoir d’ouvrir les serrures en usant partout de son seul crochet et sans qu’elle ait besoin de ce magasin de clefs étiquetées. »
(Jean Dubuffet, Asphyxiante culture, 1986, p. 57)

Par le dénuement, retrouver la force expressive du langage photographique : c’est ce vers quoi je tends depuis quelques mois avec le minuscule appareil-jouet japonais digital Harinezumi 3.0. que j’ai acquis pour une centaine d’euros. Ce n’est pas une somme considérable, mais c’est quand même cher pour un jouet ! … Mais comment résister à la tentation ? Son design, si séduisant et rassurant, évoque volontairement celui d’un appareil argentique 110 – ces Instamatic et Agfamatic si prisés des amateurs dans les années 1970 – réduit aux dimensions de sa cassette-recharge aux deux bords arrondis. Comme deux points d’interrogation en plastique superposés tête-bêche ...

« Harinezumi », détail piquant, signifie, je l’apprendrai plus tard, « hérisson » en japonais (je n’avais pas remarqué le logo figurant l’animal).

Revisiter avec cet appareil miniature et rassurant, un peu absurde (la définition est très mauvaise malgré la technologie hyper-sophistiquée employée), doté d’un viseur sportif amovible tout à fait inutile (on peut en effet visualiser la scène sur l’écran numérique central) le genre canonique de la photographie de rue, telle est la gageure de cette série.

Avide de mettre en échec les codes de représentation, de retourner les conventions comme un gant, d’explorer les limites techniques, je prends surtout un plaisir très enfantin à utiliser cet appareil. Je ressens la même excitation que le jour où, âgé de 8 ans, j’ai appuyé pour la première fois sur un appareil-photo – c’était justement dans les années 1970 et avec un appareil Instamatic, il appartenait à mon père qui m’avait interdit de l’utiliser. Nous visitions ensemble un chantier, il avait abandonné le boîtier sur un engin de travaux publics pour cueillir un bouquet d’aubépines pour ma mère.

Dans mes préréglages je pousse le contraste au maximum, tentant ainsi de me rapprocher des valeurs très dures des tirages de Mario Giacomelli. J’entre ainsi de plain-pied dans un univers onirique où la scène semble sans cesse surgir pour mieux s’effacer. Tout semble se déliter et se reconstruire aussitôt. Comme si j’arrachais des pelures de réel, une à une, pour mieux en capter la vérité. Entreprise, j’en suis parfaitement conscient, impossible !

Dans ces déambulations automnales dans les rues de Paris et Marseille, j’ai le sentiment d’explorer un nouveau volet possible de la photographie dite « expérimentale » : les appareils-jouets numériques actuels, dans leur limitation technologique, la pauvreté des informations visuelles qu’ils délivrent, offrent paradoxalement de nouvelles ressources expressives.

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Publicité pour l’appareil Harinezumi

Voir en ligne : Le site internet de Yannick Vigouroux