lundi 28 avril 2014

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Vers la fin d’une spécificité - I/V

A – Poliorcétique de l’Image Technologique

, Alain Fleig

Look at my face : my name is Might Have Been ; I am also called No More, Too Late, Farewell.

Edgar Auber sur une photo dédicacée à Marcel Proust, cité par Agamben

A – Poliorcétique de l’Image Technologique

On est obligé de rencontrer dans la vie des photographes partout, et on finira par en trouver dans le beurre et sur la soupe ; il faut se résigner !
Gustave Courbet

Tous les éléments domptés, tous les fluides gouvernés, toutes les forces mystérieuses asservies, toutes les puissances de la nature vaincues, les dieux de l’ancien Olympe soumis à la volonté du Dieu de la terre, obéissent à sa voix, serviteurs dociles, et proclament son règne.
Victor Considérant

La mise a l’image

À l’exception de quelques lointaines tribus dites primitives, l’ensemble de la société humaine a été mis au travail :
Immense accumulation de travail. Au point qu’il y a de plus en plus de stocks inutilisés et inutilisables de travail et de travailleurs.
L’ensemble de la société humaine a été mis au discours (je ne dis pas la parole) :
Immense accumulation de discours : social, politique, médical, culturel, etc... Autant de langues de bois, volapuks et autres « pédagols » qui tendent à se confondre et se substituent pour l’essentiel à toute action locutrice volontaire.
L’ensemble de la société humaine a été mis à la valeur marchande :
Immense accumulation de marchandises dont l’homme, lui-même n’est pas la moindre, jaugée, numérotée, estampillée, vendue, mise au rebut, répartie, recyclée, contrefaite, etc.
Enfin, l’ensemble de la société humaine a été mis à l’image :
Incommensurable accumulation d’images, stocks en progression quasi-géométrique malgré la circulation/consommation boulimique, corpus d’archives à jamais indéchiffrables dans sa totalité, d’ailleurs ce n’est pas le but. Depuis Marx, chacun sait bien que le but c’est l’accumulation de valeur, le dispositif pour lui-même. À ceci près que cette accumulation est aussi circulatoire.
Le travail, le discours, l’échange des marchandises, les images, etc. Ce sont les moyens traditionnels de communication.
Des moyens de communication qu’aujourd’hui, on accumule pour eux-mêmes, en en faisant une fin en soi, qu’on redouble et multiplie les uns sur les autres et qu’on mélange indistinctement, comme si on parlait en plusieurs langues à la fois et à plusieurs niveaux. La traditionnelle et nécessaire représentation, jouant de tous ses modes, a laissé la place à la seule communication, nouveau territoire naturel du leurre.

Guy Debord débutait La société du Spectacle [1] par cette paraphrase reconnaissable : « Toute vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacle. Tout ce qui est directement vécu s’est éloigné en représentation ». Le spectacle ici n’est pas constitué par l’ensemble des images mais par un certain type de rapport social entre les personnes, médiatisé par des images physiques ou mentales, un rapport au réel fonctionnant sur la fragmentation infinie du lisse et du continu (le striage), sur le signe et sa simulation. Car l’image technologique, nous le savons maintenant, n’est pas figuration ou reproduction. Elle est, avant tout, mode, fonctionnement totalitaire (autoritaire) et hégémonique. Il s’agit d’un rapport universel au monde. Nous ne pouvons plus percevoir la réalité autrement que par l’entremise des pseudo-images et il n’y a plus que des « images » en place de réalité. À force de manifester la preuve de la réalité, l’imagerie technologique l’épuise et l’expulse.
Il ne faudrait pas, naïvement, comprendre ce fonctionnement comme une sorte d’abus des images. « Il (le spectacle) est bien plutôt une Weltanschauung devenue effective, matériellement traduite. C’est une vision du monde qui s’est objectivée [2] ».

On pourra objecter avec raison que cette mise en spectacle n’est pas une nouveauté. Elle apparaît dès l’aube de la Renaissance, à travers les représentations du pouvoir. Je ne citerai pas les travaux de Louis Marin sur le XVIIe siècle et d’autres exemples, mais ce qui n’était alors que phénomène circonscrit à une toute petite élite (le sacré occupait le reste de l’espace), ce qui n’avait de valeur d’usage que limitée, est devenu, avec l’apparition de la photographie, puis du cinéma et des médias la principale production de la société.
N’imaginant sans doute pas la portée de sa parole, Renger-Patzsch écrivait en 1929 : « Le monde moderne n’est pas longtemps imaginable sans la photographie » [3]. En tirant un peu sur le sens de cette phrase, on peut lui faire signifier que l’imaginaire de notre monde serait désormais entièrement oblitéré par l’image artificielle.
L’image, en la violence de son arrachement, est le moteur essentiel du rapport social et du rapport de production de la société ramenée, elle-même, à un simple dispositif de plus en plus déculturé.
On peut s’interroger : quel désespoir secret nous a ainsi jetés à l’image comme on se jette à l’eau ? Nous a mis à l’image comme on avait déjà été mis au travail, devenu travail forcé des signes.

Il nous faut aborder l’image ou le simulacre qui en tient lieu sous son double aspect : conservatoire et opératoire (ce qu’on appelle la communication) et voir comment ils déterminent cette fonction spectaculaire : mise en distance et rapprochement simultané, mise en perspective inversée et mise à plat et jeux de pouvoirs. En fait « la photographie esthétise l’intolérable comme l’inintéressant en les mettant à distance. Il y a, inhérente au processus photographique, une étrangeté par rapport à la vie : c’est une image glacée [4].
Ce dépassement qu’est la conservation par la glaciation, fût-elle un simple différé, n’existe que dans la négation. On ne conserve quelque chose qu’en supprimant sa qualité essentielle : sa mobilité, son immédiateté, sa réalité dans l’espace et dans l’instant. D’une certaine façon « l’étant-là », pensé comme tel (objet fixé de la science) est un étant-mort-là à sa propre image. Le gigantesque conservatoire d’images, de temps et d’objets, incessamment reproduits, conservatoire au carré ou au cube, sorte de mise en abîme, tend ainsi à l’annulation de tout réel et de tout vivant. Rien ne lui échappe. Rien qui ne soit photographiable ou filmable, mis en signes publics, c’est-à-dire devenu publicitaire [5].
Bachelard écrit que c’est le sentiment de l’instant qui fait notre perception du temps. Le temps médiatique dans cette trace fixée et démultipliée de l’instant est perte irrécupérable de la durée. C’est un temps vide et épuré, réduit à sa plus simple expression, à l’image de l’univers épuré et vide qui est le sien puisque totalement autotélique. Le temps de l’image nouvelle est un temps qui n’a plus rien à voir avec le temps symbolique qui s’inscrit à l’horloge. C’est du temps sans retour, univoque, sans interstice et sans imaginaire, à jamais positif : c’est le temps des chemins de fer et des montres à quartz. Il a perdu son balancement interne. Il est toujours équivalent et progressif. J’ai fait, autrefois [6] la comparaison entre la photographie et la caisse d’épargne. « Ce n’est pas un petit oiseau qui sort de la boîte mais un écureuil : empreinte/emprunt indexé dont on ne touche que les intérêts pendant qu’irremboursable à jamais s’accumule le capital de temps mort ».

L’aspect opératoire de l’image est plus connu, il joue également sur le temps et la mémoire, cette sorte de memento mori constant qu’il impose : nouvelles attitudes sociales devant le présent/passé qui naissent au milieu du XIXe siècle, en même temps que la photographie, nouvelles attitudes esthétiques, nouvelles attitudes devant la nature, mode « rétro » d’aujourd’hui, etc. Images d’une société censée courir après un progrès auquel elle ne croit plus et la « révolution informatique » dépourvue de but autre qu’elle-même et dans le même temps en plein blocage, autofascinée par son propre passé proche, cet instant où tout s’est esthétiquement bloqué (les années trente pour l’architecture, le mobilier et le design, les années cinquante pour la mode, les années soixante pour la musique et les arts, etc.). C’est rejouer le passé pour mieux faire le deuil des réalités qui le faisaient être, pour mieux digérer les humiliantes défaites dont il fut le cadre sous les paillettes dérisoires qu’on fait à nouveau briller à nos yeux.
Substitut, simulacre du réel, l’image nouvelle en est, dans une illusoire et dérisoire parousie, l’acceptation de la mort (le deuil). Mais c’est de tout le réel, des dimensions riches et multiples de la réalité, dont elle signe ainsi, en tant que principe, la disparition, dont elle fait par anticipation le deuil. Paradoxalement l’instauration d’un nouveau fonctionnement basé sur le binarisme et l’immatérialité et qui s’étend à l’ensemble de la société, impose sa structure partout, instaure l’inépuisable retour du même, insaisissable.
Mais surtout, cet opératoire, ce deuil institué et en même temps impossible, fonctionnent dans le spectacle tel que défini par Debord, dans cette mise à l’image des rapports sociaux : jeux d’identification aux modèles publicitaires : le héros, le cadre, le « beur », l’homme politique, le responsable, la femme libérée, la minette, le « clone », le motard, le « cador » en informatique, etc., tout un jeu d’appartenance à des catégories qui changent selon les évolutions du langage. Autant de modèles qui évoluent en fonction des modes, mais perdurent néanmoins à peine modifiés depuis plus d’une quarantaine d’année. Jeux d’identification à des modèles sociaux proposés et régulièrement réactivés, jeux d’identification à des attitudes sociales ou psychologiques types, recouvrant des rapports économiques de plus en plus sauvages et tendus et une idéologie de la « communication » où tout n’est plus qu’infinie fragmentation du même, où « le vrai est instant du faux et réciproquement » [7], où toute valeur est abolie dans sa légitimité.

Un sondage étasunien montrait, il y a quelques années, qu’une part notable des individus étaient prêts à décréter noir ce qui est blanc si la majorité des membres de leur communauté prétend le voir noir. Ceci pour ne pas déroger à l’appartenance à cette communauté. C’est ce qu’on appelle un fonctionnement automatique.
Ce spectacle à la fois grouillant et figé d’une société où chacun est contraint de prendre sa place dans l’incessant jeu de rôles où, aux rapports interindividuels, se sont substitués des rapports d’images stéréotypés et vides et qui, en moins d’une génération, se sont petit à petit épuisés, c’est le contraire de la représentation. La représentation du monde a toujours été traditionnellement d’ordre symbolique et apanage des pouvoirs (mais aussi des pouvoirs de chacun). Elle s’est aujourd’hui effectivement démocratisée, perdant toute signification, entraînant tous les pouvoirs dans sa dissolution. L’image nouvelle, on l’a vu, a perdu toute relation avec la représentation, elle se contente de circuler, incessamment. Elle n’est ni vraie ni fausse : simple modèle mathématique, algorithme totalitaire du réel auquel elle se substitue sans laisser de choix, toujours équivalente à elle-même.
En réalité, dans sa pratique, la mise à l’image, depuis le début du XXe siècle (parallèlement à d’autres expériences d’un autre ordre), secrète une infinité de lieux où s’expérimentent sériellement des formes d’annulation et de liquidation. L’essentiel n’étant évidemment pas dans l’immense accumulation des « images », mais dans l’accumulation de multiples coupures sur le réel, ce hachis de pseudo-représentations. Comme l’économie financière sur laquelle elle construit son fonctionnement, l’image technologique (également mondialiste) tend à tout engloutir, à tout digérer en une sorte de « purification esthétique » qui n’est que le pendant des purifications ethniques que des parties de plus en plus larges de populations littéralement déboussolées appellent de leur vœux comme dernier vestige (aberrant) de leur culture condamnée, dernier repère, dernier lieu de transmission possible face à la diffusion envahissante, là où les sociétés traditionnelles reposaient sur l’héritage d’ensembles cohérents.

Une dissolution de l’imaginaire

L’imagerie nous cerne. L’imagerie nous assiège de l’extérieur et de l’intérieur, de partout à la fois. Elle se répand et absorbe les consciences, les résorbe plutôt. Dans une sorte d’esthétisation systématique du regard, qui implique la limitation de l’expérience et de la compréhension du réel dans une confusion de l’appréhension avec la « prise de vue », le scopique, et dans une disparition de la vraie mémoire (culture) au profit de la simple reconnaissance (réflexe).
Tout est désormais perçu comme « discontinu, divisé, séparé d’un ensemble toujours extérieur, il suffit pour ce faire de cadrer le sujet sous un angle différent. (À l’inverse, pour la télématique et le numérique, tout peut être rapproché, envisagé comme contigu) » [8]. Tout phénomène conscient de réel est ainsi annulé au profit d’une forme fictive d’appropriation. Susan Sontag, déjà à la fin des années soixante-dix, définissait la photographie comme « l’arme idéale de la conscience consommatrice » [9]. Sur le même modèle, d’autres types d’images se sont aujourd’hui développés.
Incarnation flagrante du « Big Brother » d’Orwell, l’image nouvelle veille sur nous et nous surveille, elle commande jusqu’à nos fantasmes. Les médias diffuseurs d’images ne diffusent pas des représentations, mais autant de mots d’ordre : magazines, publicités imprimées qui envahissent les boîtes à lettres, cinéma, télévision et maintenant cédéroms et réseau Internet sont une gigantesque, unique et même publicité qui martèle impitoyablement et sans répit ses mots d’ordre visuels dans une liturgie de la pseudo-image technologique [10].

Toutes les attitudes sont dictées par l’image et engendrent à leur tour des images en un jeu infini. À tous les niveaux, on se vend, on s’échange ses images en miettes. « Même pour les sujets les plus éperdus de rêve, elle (la photo) annonce plutôt leur vente possible que leur connaissance » [11]. Le désir lui-même, à y bien regarder, n’est plus que désir de la perte de réel, désir d’anéantissement au sein de l’échange (de la fusion) et, bien sûr, plus l’image se précise moins elle parvient à coller au modèle qu’elle suscite. Il convient, sous peine de désocialisation, de s’identifier à l’un des modèles puissants qui sont proposés sur le marché des signes : jeunesse, santé, communicabilité, efficacité, etc. Autant de valeurs d’échange publicitaires particulièrement actives. Il y a aussi des anti-modèles équivalents : jeune des banlieues, S.D.F., baba-cool, érémiste, etc. Images d’une désocialisation induite et organisée par la société elle-même, d’une expulsion de soi-même, miroir négatif et virtuel mais devenu nécessaire comme le négatif l’est à la photo traditionnelle.
Les structures de la société elle-même, sa hiérarchie et son fonctionnement démocratique, sous une apparence figée, ont totalement basculé et obéissent à l’ordre des images. Les élections sont devenues d’immenses opérations publicitaires : confrontation d’images de marques parfaitement équivalentes ou suggérées comme telles. Le pouvoir s’est dissous depuis longtemps, restent les images du pouvoir, qu’il offre, qu’il réactive et qu’il suscite. « La stratégie des idées doit faire corps avec la stratégie des images » disait déjà en avril 1983 un porte-parole de Michel Rocard. Cela n’a fait que se confirmer et la croissance, la (les) crise(s), la rigueur, la morale, la libération de la femme, les réformes, la Démocratie, la République, le terrorisme, l’économie libérale, les conférences internationales, le PACS, l’harmonisation des politiques européennes, la sécurité, etc., sont les images interchangeables, au sens lui-même interchangeable à volonté en fonction du socius, des événements, etc., simples signes de reconnaissance au contenu immémorisable et fuyant. Album non pas inépuisable, très limité, au contraire, mais feuilleté de plus en plus frénétiquement. Images qu’un simple « jet de réel » suffit à effacer individuellement, mais qui se superposent, se cumulent, se remplacent sur toutes sortes de gammes que soulignent physiquement le crépitement des flashes, les déclics photographiques, le ronronnement des caméras ou le cliquetis et autres bruits bizarres des ordinateurs : toute une gestuelle et une tactilité médiatique et vicariante.

S’il n’y a pas d’image, il n’y a pas d’information et corollairement : ce qui n’a pas d’image n’existe pas. Et puis l’individu lui-même, en tant qu’image est interchangeable, simple simulacre de lui-même, dépossédé de son pouvoir d’être, comme il l’était déjà au Moyen Âge où cette notion eut semblé incompréhensible. Les « plans sociaux » en sont la preuve administrée quotidiennement, comme l’affaire du sang contaminé et, déjà, dans les années quarante, les cobayes humains de Bikini (et d’autres, plus tard). Simples éléments techniques.
La coupure est désormais radicale entre la perception et la mémoire. Les situations ne font plus corps avec le réel. Ce que nous appelons couramment la culture est désormais obsolète et la création dangereuse puisqu’elle tend à ajouter de l’inconnu.
Le système de l’échange sous-entend une structure strictement binaire avec des jeux de réponses simplistes : oui-non, 1-0. Au sein de cette structure qui tend à l’universalité, les oppositions font équivalence et annulent le principe dialectique qui permet l’évolution au profit d’une simple et infinie variation du même. « La différence n’existe plus qu’instituée », c’est-à-dire annulée. « On peut se demander si l’apanage actuel de la binarité ne vient pas parachever l’idéal du positivisme du siècle passé. Le binarisme permet en effet l’axiomatisation, la formalisation la plus extrême des phénomènes socioculturels, imposant la description théorique comme la seule traduction véridique des événements » [12].
Plus rien ne semble devoir demeurer caché ou presque. C’est l’idéologie de la transparence totale affichée. Le dévoilement par les images subtiles. On nous dit et nous montre tout sur tout (y compris que l’on se fout de nous : lois non appliquées ou appliquées avant d’être votées, par exemple). Tout peut et doit être formalisé, mis en image. Nous sommes les mieux informés de l’univers mais, sans mémoire et sans relation possibles (désormais incultes), ça n’a plus aucune incidence. Les messages des médias s’autodétruisent instantanément sans trace (pour l’utilisateur), c’est du moins la perfection qu’ils souhaiteraient atteindre. Il y a ainsi un véritable terrorisme de l’information : économique, sociale, politique, « culturelle », scientifique, médicale, etc. et, en vertu du fait que les trains qui arrivent à l’heure ne constituent pas une information, celle-ci est presque toujours perçue comme plus ou moins négative. C’est toujours d’un deuil dont il est question. Il y a même des politiques idiots pour s’en plaindre !

L’imaginaire, dont on sait qu’il tient davantage du langage que des images (« le texte seul est porteur infini d’images » [13]), se voit colonisé puisque c’est à un rabotage minutieux du langage et de la culture traditionnels que s’attaque l’image technologique. L’image nouvelle « arrête le texte, frappe de mort sa descendance : l’imaginaire. C’est là sa vertu même : de fermer. D’arrêter l’imaginaire » [14].
Comme le triangle consubstantiel médiéval, l’image technologique ou plus justement le nouveau phénomène iconique, est à la fois le centre du monde et sa périphérie comme un dispositif absolu phagocytant aussi bien le langage et son économie traditionnelle. En quelques années, une grande partie de notre vocabulaire a changé de signification. Notamment celui des autorités et des fondamentaux sociaux qui ne font plus du tout image de la même façon. Ce qui fait que les mêmes mots peuvent signifier des choses radicalement différentes voire franchement opposées. Les mots aussi sont devenus interchangeables et équivalents et le peu de sens qui leur reste est, au sein des médias, fluctuant au gré des images et des circonstances. Les dictionnaires en charge de fixer la langue, de lui donner les repères nécessaires à son usage, font chaque année leur réclame sur les mots qui y entrent et, corollairement, ceux qui en sortent. Mais il ne s’agit là nullement de la « vie » supposée de la langue, saisie à intervalles réguliers, mais simplement d’une gestion de quantités publicitaires, un « cash flow » de sondages bricolés.

L’« image » comme valeur d’échange

On ne peut parler qu’anachroniquement de la photographie puisqu’elle est manipulation sur un tout déjà passé ou d’un pas encore advenu (sa reconnaissance). Malgré son instantanéité possible, la vidéo travaille sur les mêmes bases puisque le « coup de la coupe » [15] ne taille que dans l’absence, du déjà imagé. On ne photographie ou ne prend et ne distribue que des « images » toujours déjà faites qui sont reçues ici comme des gravures et là sous forme de rémanence rétinienne ou d’activations diverses, peu importe. De toute façon une nouvelle forme de la marchandise, de la valeur d’échange. On brade. Tout doit disparaître.

Il nous faut partir d’une hypothèse acceptée généralement, selon laquelle la photographie et les nouvelles images qui en découlent plus ou moins sont des médias de communication, c’est-à-dire, en théorie, d’échange. En quelque sorte toute image moderne, en se donnant à voir, est essentiellement publicitaire. Elle tend à être ou à faire la publicité d’une information, à la rendre publique et opératoire : échangeable. Il faut d’ailleurs noter, et nous nous en sommes, je crois, tous largement rendu compte, que le simple concept de création est aujourd’hui suspect : on parle, à la rigueur d’expression mais avec la conscience que ce qu’on exprime est du déjà là. Quant au mot artiste, c’est sûr, il frise l’obscénité et l’art lui-même est désormais banni de nos écoles d’art. Les biologistes ne me contrediraient pas : nous ne sommes, tous comptes faits, que des échangeurs. Conception réductrice et technique de l’homme s’il en est. Tous ces médias tendent vers leur acmé qui serait l’échange total et absolu à l’intérieur d’un immense équivalent général. En quelque sorte la publicité totale comme seule réalité. Discours généralisé, hors sens, ballet infini des signes.

Cette équivalence des signes a feint de laisser, pour l’instant et grosso modo, le monde tel qu’il est, tel que nous le connaissons. Rien de vraiment essentiel ne semble changé au quotidien pour la plupart des gens. Les changements qu’on célèbre à grands renforts d’accélérateurs médiatiques, sont d’une autre nature, purement technologiques en apparence. Les ordinateurs personnels, les « autoroutes de l’information », le réseau, etc., tout cela est célébré comme la version nouvelle du progrès, au même titre que l’électroménager, la suite logique du XIXe siècle industrieux, une amélioration supplémentaire du confort et de l’efficacité. Jusqu’aux catastrophes écologique annoncées qui font suite aux discours alarmistes traditionnels : en fait, simples jeux rhétoriques.
On fait comme si l’économie domestique continuait de donner son sens au monde, on la valorise même avec l’insistance sur la monnaie, comme s’il y avait encore des choix politiques, comme si l’imaginaire et la mémoire étaient toujours aussi présents, bien que dans le même temps on nous assène qu’« il n’y a pas d’alternative ». Il n’y a que des profs pour se désespérer de constater la baisse du niveau de connaissances réelles, de culture et de motivation de leurs étudiants chaque année, ce que les statistiques, un des piliers du système, démentent évidemment, confondant niveau et surface et nous assurant que les élèves d’aujourd’hui savent beaucoup plus de choses que ceux d’autrefois, certes mais superficiellement, sans épaisseur aucune. Savoir éventuellement où et comment trouver une information n’induit en aucune façon qu’on soit en mesure de la comprendre et de l’utiliser). C’est un savoir sans connaissance.

On fait comme si le système social tout entier était encore solide (le chômage n’étant qu’un effet pervers, une mauvaise adaptation), on prétend même le « réformer » et l’améliorer. Quand il n’est plus, en réalité, que virtuel, « à la merci d’une indiscrétion, et pourtant chaque publicitaire doit se montrer encore plus indiscret » [16], aller plus loin encore dans la transparence, donner encore plus d’images de plus de choses, plus d’informations sur tout. Tout passer au fil des médias, comme on passe les corps au fil de l’épée pour qu’enfin cesse leur turbulence extravagante, cette perte d’énergie qu’un capital bien géré ne saurait tolérer.
Vous saurez tout sur la fiction virtuelle de la Guerre du Golfe, sur les déballages des services secrets internationaux, sur les « affaires » diverses et variées, sur la « trahison des clercs », sur les saloperies qu’on vous fait manger, sur le SIDA, la vie privée des princesses, les myopathies, etc. Tout doit être mis en images avant que votre imagination ne puisse s’en emparer et y répondre. Car c’est évidemment cette éventuelle réponse imprévisible de votre tête et de votre corps qu’il convient de dissuader. C’est le principe du Panopticon prison modèle où le pouvoir se dissimule dans le tout visible, décrite par Jeremy Bentham en 1791, repris et commenté par Michel Foucault dans Surveiller et punir [17].

À ce propos, je n’ai, quant à moi, d’autre ambition que d’être ici, à mon tour, un publicitaire. De faire miroiter sous vos yeux des images, c’est-à-dire de publier des images de notre prétendue « civilisation de l’image », civilisation de l’échange totalitaire : « un monde qui se passe chaque jour davantage de la réalité » [18].

Mais ce stock de pseudo-images en tout genre, production et reproduction, induction et séduction [19], aujourd’hui pratiquement réalisé puisque cette accumulation est devenue définitivement ingérable et perd chaque jour de sa valeur d’usage qu’on est obligé, sans cesse, de réactiver par simulation, ne sert objectivement plus à rien dans son immense majorité, bien qu’on s’efforce de nous persuader que nous ne saurions plus nous en passer. Il s’agit de beaucoup plus que de résorber l’énergie excédante d’une société en expansion (c’est d’une régression dont il s’agit, au contraire, pour nous, au profit d’une sorte d’égalitarisme généralisé de la misère que n’auraient pas osé rêver les Communistes moscovites). Ce phénomène social a une efficacité seconde par-delà le contrôle et l’appauvrissement de l’imaginaire évoqué plus haut. Celle d’être le modèle de l’échange absolu mythique, du dépassement du capital (et quelque part de son annulation) [20], de sa transformation par l’intermédiaire de ce jeu absurde de la formalisation auquel nous, photographes, vidéastes, graphistes, bidouilleurs du réseau, participons et qu’en même temps nous subissons ensemble, impassibles pour la plupart et rendus impuissants si ce n’est tout à fait aveugles. Ce qui compte ce ne sont plus les images et ce qu’elles véhiculent éventuellement, mais leur vitesse de circulation, leur vitesse de libération, comme les fusées doivent atteindre une certaine vitesse de libération pour se mettre en orbite, ici, évidemment, vitesse de libération du sens. Informations libres de tout sens.

On pourrait parodier Karl Marx en disant que l’intérêt du fabricant d’images ne consiste pas en ce qu’il fait des images, « mais en ce qu’il produit des corps et des objets transparents de valeur ». Échangé : jeu éclaté des réfléchissements et des transparences.
L’échange généralisé qui est à peu près ce que Jean Pierre Voyer [21] appelait la publicité et Jean Baudrillard [22] l’équivalent général est à la fois son seul sujet et son propre objet et pourrait très bien, désormais, se passer de toute ressemblance, de toute figuration autre que la sienne : « la donnée et la saisie s’affirment en tant que forme capitale d’attraction et d’échange » [23] disait Yves Stourzé.
Qu’importe, en fait, ce que véhiculent les images, l’essentiel est qu’elles s’accumulent et circulent dans la plus grande des prodigalités. Résille de plus en plus fine et précise d’une infinité de petites coupes où seules finissent par compter le bord de la tranche, ce point de contact par lequel s’opère l’échange, par lequel s’opère la transmutation mortelle du réel en valeur : la virtualisation.
Il n’est plus temps de réactualiser les vieux concepts marxistes d’aliénation et de fétichisation tout à fait dépassés. Mais même lorsqu’elles nous laissent ce que Barthes appelle une « résistance optique », la photographie et les images nouvelles fonctionnent toujours sur le même mode de l’« économie » du réel en absence, condensées et découpées : une liturgie de l’échange virtuel. En ce sens elles sont l’image-même du capitalisme réalisé.

À propos des modèles généralisés

La misère du vécu, misère économique en progression constante, misère éthique et esthétique, sont, évidemment, la première conséquence visible du dispositif à l’œuvre. Ce corpus indéfini de la circulation et de l’archive, non content d’être parfaitement unitaire (pour ne pas dire totalitaire) dans son fonctionnement représentatif de l’échange généralisé (McLuhan a exprimé cela autrement par sa célèbre petite phrase que j’ai déjà citée plusieurs fois : « Le médium c’est le message » [24]), se mimétise en se densifiant.
De plus en plus toutes les images se ressemblent et avec l’officialisation des prétendues réalités virtuelles de plus en plus envahissantes, cela ne va pas s’arranger. Il n’est que d’allumer son téléviseur, il n’est que de parcourir les revues, les murs couverts d’affiches ou même les expositions prétendues « artistiques » pour s’en rendre compte. Toutes les « images » ne sont que variations sur quelques grands modèles aisément identifiables. Plus la circulation médiatique s’intensifie, plus le reportage, par exemple, censé individualiser l’information, prend de place et plus les « images » sont parfaitement interchangeables d’où, d’ailleurs, la crise actuelle du « grand reportage » dont parlent tous les photographes de presse. La notion d’auteur, si on ne la tenait pas encore à bout de bras, si on ne la réactivait sans cesse en « inventant » des « artistes » sous prétexte que la photo, la vidéo ou l’infographie seraient des « arts du présent », aurait certainement déjà disparue, puisque aux yeux du public, et avec raison, toutes les images dont il est bombardé quotidiennement, dans ce gigantesque jeu de zapping, sont anonymes et ne font que signe. Il en va d’ailleurs de même pour le son, ce que certains appellent encore musique.
Dans ce jeu des images technologiques, l’origine et la fin s’annulent (en fait on a vu qu’il n’y en pas) au profit du moyen : le médium c’est-à-dire les appareils. Nous avons affaire à une pragmatique là où certains croient voir encore une innocence du créateur ou de l’intuition.

Les mêmes causes donnent, dans les mêmes conditions, les mêmes effets. Il n’y a pas que dans la finance et l’économie que règne la mondialisation : les mêmes machines en n’importe quel lieu de la planète donnent évidemment les mêmes « images », obéissant parfaitement au même mot d’ordre pas même formulé ou plutôt mot d’ordre répété à l’unisson d’une même voix visuelle : identité de la technique = identité du regard. « Le tout est possible se concrétise ici dans l’infinité d’images potentiellement productibles, images jamais vues, images latentes jamais visibles, images détruisant l’image que l’on peut se faire d’elles-mêmes. Mais cette fuite n’est qu’un paradoxe produit par un enfermement technologique » constatait déjà Jean Zeitoun [25] en 1982 après avoir admis que cette image n’avait plus « de statut très clair ». C’est effectivement quelque chose d’un peu effrayant comme un regard absolu ou résolu : « le sujet se rapproche de l’image technologique parce que ses codes et schémas d’interactions lui deviennent de plus en plus familiers » jubilait-il encore.
L’ « image génère ses propres modèles. Le spectacle se donne lui-même en spectacle. Il « est dorénavant le modèle même de la vie, il est à la fois le résultat et le projet du mode de production actuel » [26]. Il n’y a plus, aujourd’hui, de place pour l’expression irrationnelle (hors la raison du dispositif) ou symbolique. Comme le remarquait Leroi-Gourhan [27] : « il y a perte de la pensée symbolique multidimensionnelle et cela va de pair avec la perte du contact réel ».

Cette misère généralisée, cet appauvrissement spectaculaire ne sont pas tant dans les thèmes (tout est photographiable et filmable et presque tout l’est suivant des sortes de cycles que l’on prend innocemment pour des modes), que dans la disparition des variantes imaginatives locales et personnelles.
Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’existe pas ou plus de types de photographies, de films ou autres, réellement imaginatifs et de création qui se rattachent aux catégories constituées de l’art, mais il est certain que tout le système tend à mettre à l’écart ces alchimies suspectes par la censure économique d’une part, et en promouvant momentanément, de l’autre, des types d’expression médians tel le reportage prétendu « sensible », la photographie « créative », les vidéos dites « d’auteur », le cinéma dit « expérimental » et les petits mickeys récupérés par la publicité de marque qui occupent la quasi-totalité du champ dit « créatif » de l’image. Les techno-structures n’aiment pas les dissidents qu’elles ne peuvent manipuler et suscitent dans la critique et les institutions des kapos à leur dévotion, particulièrement efficaces. Et pour cause : « lorsque l’effet d’art se produit, écrivait Marc Le Bot, c’est que les significations dont les technocraties productivistes désirent se justifier sont prises à contre-pied, à contresens » [28].

En fait, pendant de nombreuses années, le dispositif lui-même, tout en tenant ferme sa cohérence, a tendu à susciter des divisions, des parcellisations, des formes de contre-pouvoir, de manière à maintenir efficacement la barrière entre ceux qui fabriquent et manipulent les « images » et ceux qui en subissent la pression. Les institutions se sont employées et s’emploient encore mais avec plus de parcimonie (réduction évidente et drastique des budgets) car le système est désormais en place, afin que cette barrière paraisse le plus insensible possible, à promouvoir et diffuser la photographie, la vidéo et surtout l’usage des micro-ordinateurs permettant de synthétiser des images et de se brancher sur le réseau des maîtres du monde (et faisant de chacun à son tour, un de ces maîtres) et, surtout, une forme de méta-culture totalement vide, faite de jeux pré-identifiés opérant avec des stimuli simplistes, de vocabulaire réduit pour « initiés » et d’images à effets spectaculaires, le plus souvent violents (faisant appel au primitivisme des instincts et réactions). C’est ainsi toute la société qui participe, jeunes en tête comme effet de génération, dans un vaste élan illusionniste ou forcé, à son propre siège, à sa propre publicité panoptique. À la publicité de son effondrement de son effacement même dans l’absolu de la transparence.

Notes

[1Guy Debord : La société du spectacle. Éditions Champ Libre, Paris 1971.

[2Ibid.

[3Albert Renger-Patzsch ins Deutsche Lichtbild, 1929.

[4Yves Michaud : « Les photographies : reliques, images ou vrais-semblants ? » in Critique N° 459-460, août-septembre 1985.

[5On l’a déjà vu, c’est en ce sens de mise en signe publique que j’emploie habituellement les termes de publicité et publicitaire.

[6In les Cahiers de la Photographie N° 1, premier trimestre 1981.

[7Guy Debord, opus cité.

[8Susan Sontag : La Photographie. Paris, Éditions du Seuil, 1979.

[9Ibid.

[10Du Grec Leitourgia : service public.

[11Walter Benjamin : Kleine Geschichte des Photographie. Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1931. Traduit sous le titre : « Petite Histoire de la photographie » par Maurice de Gandillac in Poésie et Révolution. Paris, Les Lettres Nouvelles, Éditions Denoël, 1971.

[12Henri-Pierre Jeudy : Mort du sens. Paris, Repères/Mame, 1973.

[13Marguerite Duras : Le Camion. Paris, Éditions de Minuit, 1977.

[14Ibid.

[15Philippe Dubois in Les Cahiers de la Photographie N° 8 (actes du colloque de la Sorbonne tenu en novembre 1982).

[16Jean Pierre Voyer : Introduction à la science de la publicité. Paris, Éditions Champ Libre, 1975.

[17Michel Foucault : Surveiller et punir. Paris, Gallimard, 1975.

[18Yves Stourdzé : « Les ruines du futur », in Cahiers d’Utopie N° 6, 1979.

[19Du latin seducere : séparer.

[20Et aussi de la même façon, dépassement et annulation du marxisme : la mondialisation c’est l’autre internationale, son négatif ou son positif, comme on voudra mais en fait et aussi son au-delà. C’est le capitalisme et le léninisme enfin réalisés.

[21Opus cité.

[22Jean Baudrillard : Le miroir de la production. Paris, Éditions Casterman, 1973.

[23Yves Stourdzé, opus cité.

[24Marshall McLuhan : Pour comprendre les médias. Opus cité.

[25Jean Zeitoun : « Codes et langages pour un sujet terminal », in Traverse N° 26 : « Les rhétoriques de la technologie », Octobre 1982.

[26Guy Debord, opus cité.

[27Opus cité.

[28Marc Le Bot : « Fonction et hasard ». In Traverse N° 26, cité plus haut.