lundi 14 novembre 2011

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VII. La France laboratoire expérimental de désintégration sociale avancée

Suite de Lettre au tyran - VII

, Laure Reveroff

« À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes la grande route et le château, l’enfant pauvre montrait à l’enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c’était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.
Et les deux enfants se riaient l’un à l’autre fraternellement, avec des dents d’une égale blancheur. » (Baudelaire)

Joujou

« À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes la grande route et le château, l’enfant pauvre montrait à l’enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c’était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.
Et les deux enfants se riaient l’un à l’autre fraternellement, avec des dents d’une égale blancheur. » (Baudelaire, Le joujou du pauvre, Petits poèmes en prose, p. 19).

L’ensemble des décisions prises depuis plus de deux ans en France mais aussi dans la plupart des pays européens révèle le schéma général du psychisme du tyran. Il oscille en permanence entre les deux manières infantiles de traiter les jouets. Si le jouet est un véritable jouet, articulé certes mais sans vie propre, l’enfant cherche à voir ce qu’il y a à l’intérieur et finira par le détruire se privant ainsi d’autres fois, privation pouvant bien sûr être immédiatement compensée par le fait de recevoir de nouveaux jouets. Si le jouet a d’autres qualités, comme celle d’être un jouet vivant, l’enfant pourra alors faire durer son plaisir et entrer avec lui dans un rapport de domination éventuellement perverse consistant faire durer le plus longtemps possible les sévices qu’il pourra lui faire subir. Puis une fois mort, il ira en chercher un autre dans la grande nature.

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L’accès aux plus hautes fonctions permet de s’autoriser à brouiller les cartes et abolir les frontières. Ainsi l’enfant du château devenu Divinant en chef peut-il s’autoriser à passer de l’autre côté de la grille et à jouer à la fois avec ses jouets de riches et avec le jouet du pauvre, s’appropriant ainsi les deux faces du jeu et mettant en œuvre une transgression qui consiste non seulement à passer de l’autre côté mais à le faire autant de fois qu’il le souhaite en toute impunité. La tyrannie s’instaure comme cette transgression devenue constante.

Pour le tyran, le jouet du pauvre, ce sont les pauvres eux-mêmes et la cage, le territoire sur lequel il gouverne. Le tyran naît lorsque, en un fondu enchaîné particulièrement réussi, les deux enfants aux mêmes dents blanches, finissent par ne plus faire qu’un seul individu. Or un tel individu est divisé, schizé même, même si ne cessant de passer d’une de ses personnalités à l’autre il semble ne plus devoir le remarquer.

Il est tout à fait singulier d’être conduit à penser que le chef d’un État européen et moderne depuis son accession au pouvoir travaille essentiellement à « détruire » le jouet qu’on lui a offert. Car il n’est pas possible d’apprécier autrement l’action du nouveau Divinant en chef et tyran régnant sur la France et cela quel que soit l’angle à partir duquel on analyse son action. Il est vrai qu’il a quelques récents et illustres prédécesseurs en Europe et aux États-Unis.

La psychologie du personnage joue un rôle non négligeable dans la relation qu’il entretient avec sa fonction et la dimension symbolique de celle-ci. Son incapacité flagrante à accéder à la forme classique de cette dimension symbolique tient en ceci qu’il prétend se positionner en quelque sorte en dehors des anciennes règles du jeu. Plus exactement, cette position dominante ne semble pas lui suffire et il y voit moins un accomplissement qu’une autorisation à s’octroyer encore plus de prérogatives. Ainsi le voit-on changer de casquette, plusieurs fois par jour s’il le faut, assumant en particulier celle de premier ministre comme celle de responsable de l’opposition. Mais son jeu préféré consiste dans le fait de changer en permanence les règles du jeu auxquelles il contraint pourtant les autres à se soumettre.

On connaît l’une de ses dénégations favorites, le « Je n’ai pas été élu... pour ça... ! » Et en effet, outre l’aveu bien singulier de n’avoir pas été élu, il passe son temps à obtenir comme résultat de ses décisions le contraire de ce qu’il déclare ne pas avoir été élu pour faire.

Les impôts baissent, et cela permet à certains de s’enrichir encore un peu plus, lors même que les autres, ceux dont les impôts ne baissent pas, se trouvent pourtant en train de s’appauvrir de manière massive, rapide et brutale. La TVA baisse dans un secteur d’activité et fort de l’exemple du tyran, les cafetiers et autres restaurateurs vont simplement en profiter pour engranger des profits au détriment d’une double action possible, celle de favoriser un tant soit peu les consommateurs et celle d’augmenter leurs salariés.

Que les effets de l’action politique et économique sur le monde se déploient aujourd’hui comme une fractale, de nombreux exemples suffisent à le démontrer, parce qu’ils se ressemblent dans leurs implications et parce que les rapprochements que l’on peut faire entre leur effets se conjuguent et s’accroissent mutuellement.

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De même la formule cinglante du « travailler plus pour gagner plus » se transforme-t-elle dans les faits en un « travailler double pour ne pas encore gagner tout à fait de quoi vivre » et cela pour deux raisons. La première c’est qu’il n’y a pas assez de travail et la seconde, c’est que le travail n’est plus considéré par personne comme le véritable moyen de gagner sa vie.

Les terribles propositions concernant le recul de l’âge de la retraite viendront parachever le « travail » qui consiste en l’appauvrissement à grande vitesse de la majorité des Français pour permettre comme toujours à l’économie américaine de survivre, elle, encore un peu plus sans avoir pour autant à se réformer.

Ubiquité et identité

Ce qui fait du Divinant en chef des Français un tyran, c’est en effet que cet enfant double ayant à son service les rouages de l’État, les médias et certains leviers dans l’économie, s’autorise à décréter que la logique particulière qui règne dans son esprit peut et doit s’appliquer à la réalité puisqu’elle s’applique à lui.

Ces deux principes qui gouvernent sa vision infantile du monde sont mis en œuvre dans l’ensemble de la société et soutenus par le flux incessant des images techniques qui envahissent nos vies depuis quelques décennies.

L’ubiquité et la non-contradiction étaient l’apanage d’hommes comme les chamanes ou les prophètes dont la caractéristique principale était d’être capable de vivre et de surmonter une forme plus ou moins importante de dissociation. Chez le tyran, cette dissociation est à la fois réelle et niée. Elle permet aux « deux enfants » qui cohabitent en lui de vivre à la fois séparés et unis. Ne reconnaissant pas la validité du principe de non-contradiction et du principe d’identité pour sa propre personne, il cherche à imposer à l’ensemble des strates de la société, à la réalité politique, économique, sociale et culturelle en particulier, de ne plus considérer ces fondements de la conscience et de la raison comme des principes valides.

Tous les Rumineux ne semblent cependant pas disposés à répondre à ses injonctions délirantes, même s’il s’évertue à leur donner parfois une forme à peu près présentable.

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Ces nombreuses manifestations de refus lui importent peu car le laboratoire en quoi il a transformé la France n’a pas pour fonction de vérifier la validité d’hypothèses « scientifiques » ou de propositions censées apporter des améliorations à la situation existante, mais bien de faire en sorte que les faits et les gens se soumettent aux nouvelles règles du jeu et obéissent aux ordres.

Grâce au relais effréné de tous les médias, il peut en quelque sorte affecter d’être partout en même temps accédant ainsi à ce qui restait jusqu’ici l’apanage d’un dieu, le don d’ubiquité. D’autre part, il peut aussi faire en sorte que quelque chose existe en même temps que son contraire, ou existe ici, pour telle strate de la société, pour tels groupes d’individus informés, et n’existe pas ailleurs, ou alors de manière tout à fait différente et contraire dans d’autres strates, pour d’autres individus.

Digne héritier de la société spectaculaire marchande, il dit en permanence autre chose que ce qu’il fait et fait toujours autre chose encore que ce qu’il dit avoir fait.

Il peut par exemple dire qu’il ne reviendra pas sur une décision, un projet de loi par exemple, dire le lendemain qu’il va néanmoins revenir sur certains points pour calmer une colère naissante et finalement ne rien changer au texte initial ou alors en profiter pour revenir dessus, en effet, mais afin de le rendre encore plus nuisible qu’il ne l’était dans sans première version.

Cette dissociation active est cependant limitée par un phénomène psycho-biologique. Il est en effet difficile de faire de chacun de nous un être devant répondre aux appels de la conscience et en même temps un être devant obéir aux injonctions et aux ordres des pouvoirs qui le contrôlent.

Négation de l’autre

Le plus grand succès du tyran, c’est d’avoir prouvé que ce que l’on appelle l’opposition n’a aucune consistance pour ne pas dire aucune réalité et surtout d’avoir su qu’il était possible d’acheter toutes sortes de soi-disant opposants. Même s’il était manifeste qu’ils ne pouvaient guère nuire, il était bon de prouver qu’ils n’avaient plus de raison d’être dans un monde qui ne répond plus ni au principe d’identité ni au principe de non-contradiction, mais à la loi de l’oxymore et au principe d’ubiquité. Il suffisait juste de sauver les apparences démocratiques.

Aucun tyran ne supporte l’existence d’une opposition. En France, le nouveau tyran a poussé le zèle jusqu’à la neutraliser avant même de prendre le pouvoir et avec sa complicité. Les autres formes d’opposition, celles qu’il est contraint de tolérer ne servent qu’à assurer le désordre relatif nécessaire permettant de légitimer les mesures constantes de répression accrue au nom d’un ordre absolu que personne ne souhaite voir exister.

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Il n’est pas de tyran qui à peine arrivé au pouvoir ne fasse le ménage par le vide. Il a trouvé une méthode particulièrement brillante, mais il est vrai qu’il bénéficiait de la présence de nombreux « vrais » amis dans l’autre camp. Ou plus exactement que l’autre camp était en grande partie sous le contrôle de gens du même clan que le sien, le clan atlantiste favorable à l’instauration de la domination d’une économie trafiquante basée sur le brouillage des frontières entre légalité et illégalité et sur une soumission sans reste à la domination américaine.

Sa plus belle action dans ses débuts de tyran tient à la manière dont il a transformé d’anciens Divinants en quasi Rumineux. Une opération « secrète et alchimique » de premier ordre, s’il en est, puisqu’il s’est agi de transformer une piécette en cuivre en une amure de plomb.

Pour les Rumineux, ces nouvelles ne sont pas bonnes. Il est vrai que ce n’est guère réjouissant de découvrir que ceux qui étaient censés les représenter et les défendre étaient en fait des traîtres et des vendus. Pas tous, sans doute, mais ceux qui l’étaient se trouvaient être parmi les plus importants du parti, comme l’histoire nous l’a montré.

Le tyran n’a pas eu grand effort à faire pour les acheter même s’ils étaient moins « à vendre » que désireux de pouvoir enfin tomber le masque et profiter de prébendes. L’âge était là, juge implacable et bourreau fatidique et ils entendaient pouvoir profiter de ces quelques années restantes pour continuer à parader dans les salons de la richesse mielleuse, mafieuse et pourtant « misérable ».

En effet, qui, dans un régime basé sur la suspicion généralisée n’a rien à se reprocher ? Qui dans un régime basé sur l’argent et les fortunes vite et le plus souvent « mal » acquises n’a pas envie de s’en faire une, de fortune, sur le dos des autres ?

Le schéma de ce que nous nommons démocratie parlementaire et comptable a fini par signifier la mise en place d’un jeu médiatique dans lequel deux camps s’affrontent. Il est important de remarquer qu’il n’y a pas de place pour un troisième camp, sauf sous la forme de sous-équipes servant à fournir des remplaçants occasionnels. Ces camps sont censés représenter deux courants de pensée distincts et qui sans doute le furent dans le passé lointain de la mémoire des siècles à laquelle plus grand monde n’a accès.

Aujourd’hui, ils sont contaminés par le nuage atomique d’une conception du monde vendue comme indépassable et qui enveloppe et asphyxie le psychisme de chacun. Ce sont moins pourtant leurs programmes qui diffèrent, que leur soumission au programme économique et psychique de la négation de l’homme par les Divinants soumis aux impératifs catégoriques du marché et que formulent en leur nom leurs machines et leurs appareils de mesure et de contrôle.

Ce programme est issu d’une version de l’homme qui mériterait une profonde révision, si ce n’est d’être reléguée définitivement dans l’un des placards du temps. En effet, la mentalité qui gouverne les Divinants, c’est celle de la réussite, à ceci près que cette réussite trouve son origine dans l’ego des cow-boys, des aventuriers intrépides et assassins devenus le plus souvent des marchands sans scrupule, c’est-à-dire dans ce psychisme désinhibé qui fait du mépris de ce qui n’est pas lui sa marque de fabrique.

À l’échelle de l’Europe, on se dit que ces marchands parlaient malgré tout le même langage que les autres, celui de la conscience post-chrétienne qui voyait dans le savoir et le raffinement culturel, le moyen de donner à cette conscience limitée à la gestion de la survie, une dimension plus importante, de la taille des rêves et du cosmos. À l’échelle du Far-West, cette mentalité est encore presque drôle. Dans sa version « anabaptiste sectaire » généralisée à l’échelle de la planète, cela se révèle non seulement dangereux mais suicidaire.

Éléments d’un rêve qui n’est plus rêvé par personne mais dont certains affectent d’être les propriétaires puisqu’ils ne cessent de réclamer des droits d’auteurs, nous n’avons d’autre choix que de tout tenter pour sortir de cauchemar.

Match, piège et trahison

Dans la grande famille des Divinants français, il y a deux équipes dont les membres ont été formés, on le sait, sur les bancs des mêmes écoles. Durant ces dernières décennies, il n’y avait guère eu de transfuges, tout au plus quelques évolutions individuelles permettant à certains de quitter les équipes de réserve pour rejoindre les équipes prêtes au combat.

On a vu durant la dernière campagne électorale et surtout dans les jours qui ont suivi, des renversements d’alliance dépassant les alliances et les trahisons qui existèrent, à Florence ou à Paris du temps des princes et des rois.

Deux équipes se faisaient face pour le match de l’année, voire de la décennie. Les combats préparatoires à la désignation des chefs ont semblé avoir eu lieu dans la plus grande transparence possible. En fait, ils n’ont eu lieu que dans la plus grande exhibition médiatique possible, car les décisions importantes, elles, étaient prises dans le secret des officines. Tout sembla se passer dans les règles. Il y eut un vainqueur et une vaincue. Aucun doute ne semblait devoir permettre de contester les résultats comme la légitimité de l’un comme de l’autre.

Ce n’est qu’après coup que l’envergure de la manipulation et des accords secrets ayant été signés entre ces deux camps censément opposés a été, sans pudeur, publiquement dévoilée. Et même lorsque cela a eu lieu, personne ne s’en est ému, du moins pas au point de voir là un signe manifeste de l’existence du mensonge généralisé et de l’existence concrète de la tyrannie.

Rappel des faits. À gauche parmi les trois ou quatre candidats potentiels, un seul était capable de faire la différence. Or ce candidat, homme mûr s’il en est, se retire presque discrètement et en tout cas sans que cela ne donne lieu à une vague quelconque de protestations même dans son propre parti. Dans le même moment, on assiste à la montée d’une vague massive et pour le moins surprenante d’inscriptions dans le parti. Et c’est un autre candidat, une femme, qui se trouve alors comme par enchantement propulsée sur le devant de la scène.

C’est à partir de ce moment-là que la machine médiatique se met en marche de manière irréversible. Chacun sait que la candidate n’est pas crédible. Pourtant, tout le monde va affecter de croire qu’elle peut l’être, s’engouffrant pour justifier l’improbable dans le réseau sans fin des arguments fallacieux et des discours vains. Mais, là encore, on pourrait arguer qu’un état d’esprit suspicieux ne constitue en rien une preuve. Emportés par le plaisir narcissique du commentaire infini sur l’insignifiant, les médias firent leur travail habituel et ils se mirent à creuser encore plus profondément la tombe de la vérité à grands coups de petites phrases et de sous-entendus.

Face à cette candidate, le futur tyran auto-proclamé eut la prudence de ne pas se proclamer vainqueur trop tôt.

Personne, à ce moment, ne s’intéresse vraiment ou au contenu de ses discours. Bien sûr, on commente quelques petites phrases, mais rien de sérieux n’est dit sur son projet de société. Personne non plus ne met ces discours de campagne en relation avec ceux qu’il fit du temps où il était ministre et dans lesquels il dessinait alors avec la plus grande précision ce qu’il ferait une fois au pouvoir. Car il savait déjà qu’il serait le candidat de son parti et le vainqueur des élections. Non pas grâce aux prédictions d’une voyante, mais grâce à la certitude qu’il avait d’avoir à son service le bruitage des médias, l’argent des industriels et le « silence » complice ou plutôt l’imbécillité calculée de ses adversaires.

Ce n’est pas la campagne électorale qui permet de comprendre ce qui s’est tramé, mais le scénario d’après la victoire. C’est lui qui révèle mieux que n’importe quel récit comment, en quoi et au prix de quelles tractations secrètes la partie fut si aisément gagnée.

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Le vainqueur auto-désigné ayant remporté le match comme prévu, il n’attend pas même d’avoir pris possession de ses fonctions pour faire savoir de qui il est le réel porte-parole. En d’autres termes, à peine a-t-il gagné, qu’il « se lâche », comme l’on dit vulgairement. Il exulte et exhibe non tant son arrogance ou sa joie qu’il se désinhibe totalement.

Sachant qu’il dispose désormais de toutes les cartes dont il pouvait espérer disposer il n’a plus aucune raison de mentir ou de se cacher. Il accomplit donc dès le dîner de la victoire et aussitôt après avec les vacances maritimes ses premiers gestes « privés » qui sont en même temps ses premiers gestes politiques. L’immédiate collusion qu’il instaure entre les deux sphères, la brèche qu’il ouvre entre ces mondes censés rester distincts signale et constitue son premier geste « symbolique » de tyran officiel et fait de la désinhibition le principe même de la gouvernance à venir.

Tout fascinés ou abattus qu’ils sont par cette victoire, les Rumineux comme les Divinants de l’opposition ne penseront pas à protester ou ils le feront avec tant de discrétion que ce sera comme s’ils ne faisaient rien.

Ce qui fait le tyran, c’est ce savoir d’un genre particulier, qu’il peut et doit s’autoriser à satisfaire le besoin qu’il ressent en permanence de vérifier et d’imposer la réalité de son omnipotence.

Une telle vérification est à la fois intime, collective et permanente. Elle occupe donc tout son temps car elle est constitutive de chacune de ses actions. Décider, agir, cela se fait non seulement en fonction d’un but visé mais aussi en fonction des anciens repères et obstacles qu’il apparaît nécessaire de détruire pour l’atteindre. Et il n’y a pas d’autre obstacle que l’idée d’une résistance potentielle des autres à ses visées et à ses fins. Ainsi, décider, c’est toujours faire plier quelqu’un, individu, groupe ou structure, ennemi ou ami, en le forçant à faire acte de soumission. C’est à ce prix que chaque décision a une saveur pour le tyran.

À sa victoire personnelle s’ajoute celle que son parti obtient aux élections législatives. Désormais, la voie est libre. Pour lui, car, comme ils vont s’en apercevoir très vite, les députés de sa majorité seront les premiers à devoir obéir aux ordres. Il en ira de même pour l’ensemble du gouvernement et pour le Premier Ministre ectoplasme inconsistant en terme d’image n’ayant plus pour fonction que de constituer un relais efficace de transmission des messages émis par le gouvernement réel formé par le petit groupe des conseillers du président.

Une question pourtant hante les esprits. Pourquoi le déjà tyran s’est-il senti « obligé » d’offrir à des membres du parti opposé des maroquins et autres prébendes qui auraient tant fait plaisir à quelques-uns de ses amis ?

La réponse est simple même si elle n’est pas acceptable par beaucoup : parce qu’il existe des groupes d’hommes liés par des intérêts qui dépassent, recouvrent et englobent ceux des partis et ceux même des pays. Ce sont des sortes de « sectes » dont l’existence est en général discrète, voire secrète. Mais elle peut devenir visible si la nécessité s’en fait sentir. Ou plutôt il est des moments dans la vie où il est nécessaire d’accepter de lever le voile, non sur la totalité des agissements, mais bien sur quelques-uns d’entre eux.

Des hommes qui appartiennent à des groupes agissant dans l’ombre, il y en a partout sur la planète. Nier leur existence au nom de leur impossibilité théorique dans des sociétés supposées démocratiques, c’est comme nier l’existence des mafias, celle de l’économie parallèle ou celle des déchets nucléaires. On ne nie que ce que l’on ne « veut » pas voir.

Le jeu politique impose de ne pas avouer l’existence de telles connexions. Ceux-là n’eurent jamais besoin jusqu’ici de révéler leur complicité et ce d’autant plus qu’ils appartenaient à des camps présentés à la cohorte des Rumineux comme des camps opposés.

Ceux dont il est ici question ici avaient tous un point commun, qu’on avait pu repérer mais qui n’avait jamais été « avoué » publiquement en tout cas par certains d’entre eux. Ce point commun c’est d’être atlantistes et d’être affidés à Washington. En effet il s’avère qu’ils ont été formés dans certaines « écoles » particulières, qu’ils ont travaillé pour certaines fondations et qu’ils ont été des acteurs importants de la mondialisation de conception américaine.

Certains d’entre eux se trouvant à une période de leur vie où ils n’ont plus rien à perdre mais encore quelques récompenses à recevoir, qui seront plus ou moins les dernières, non seulement il leur devient possible de tomber le masque, mais ils peuvent le faire sans risque, tout en bénéficiant dans l’opinion d’un effet porteur. L’heure était venue pour quelques-uns d’accéder à des fonctions auxquelles ils rêvaient d’accéder.

Rappelons les faits avant de tirer les ultimes conclusions qui s’imposent. Pourquoi le tyran en herbe se sent-il obligé de faire des gestes pour remercier des hommes du camp adverse ? Parce qu’ils étaient des alliés objectifs pour ne pas dire des « infiltrés » et pour certains de longue date, ou si l’on préfère des représentants d’intérêts dominants planétairement dans des partis dont les adhérents et les électeurs sont censés être ou peuvent être opposés à cette domination. Parmi eux, il y en a certains pour lesquels cette élection constituait la dernière occasion d’espérer pouvoir briller au firmament des Divinants.

Pourquoi ne pas dire enfin la vérité ? La dire ? On sait qu’il est contre-productif d’avouer ses fautes comme ses mensonges, en tout cas en politique. Par contre il est possible d’agir et d’exposer des faits aux yeux de tous. Il sera ainsi possible de vérifier comment les garde-fous fonctionnent qui empêcheront cette vérité rendue visible et lisible, d’être réellement perçue et vécue par le plus grand nombre pour ce qu’elle est par certains, un mensonge et une trahison.

La vérité qu’ont rendue manifeste quelques nominations au lendemain des élections est la suivante : il existe des groupes d’influence qui se situent « en dehors » du jeu politique officiel et qui le déterminent. Mais ce dehors est aussi un dedans si l’on se base sur une vision fractale de l’espace.

Il s’agissait donc en nommant des gens censés être issus de la gauche de simplement décider qu’il était désormais possible de faire savoir ce qu’il en est réellement des rapports de force politiques en France et dans le monde.

Des accords sont passés à un niveau auquel n’accèdent que peu de personnes et avec lesquels les autres, tous les autres, y compris et surtout les cohortes de Divinants subalternes, doivent impérativement composer sous peine de se voir répudiés, rejetés, bafoués, exclus, emprisonnés ou assassinés.

C’est pourquoi il a bien fallu que le parti du tyran accepte sans broncher la nomination de celui qui pour eux était un « ennemi » et qui se révélait pourtant avoir été et être un ami secret, c’est-à-dire être et avoir été un traître à son propre camp pendant des décennies.

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Le Ministre des Affaires Étrangères se révéla avoir été, sous le couvert de l’action humanitaire, un « observateur patenté » pour le compte des tenants de la mondialisation, des effets réels de leur politique. Ayant « sacrifié » sa vie à errer de régions en guerre, en zone de combat, et de camp de concentration pour réfugiés chassés de leur pays en guerre, en camps de la mort pour réfugiés sans valeur marchande et abandonnés de tous, il pouvait lui apparaître à lui comme à ceux qu’il servait, qu’il méritait bien une promotion. Comme après son poste de gouverneur du Kosovo de 1999 à 2001, il n’a pas pu « avoir » l’ONU, il fallait lui donner un petit lot de consolation.

Il en a été de même avec le seul adversaire potentiellement crédible du tyran pour ces élections qui avait si singulièrement disparu des prétendants au trône après qu’on eût mis sur les rangs une starlette insipide. Il aurait dû paraître étrange à chacun de ceux qui commentaient l’information et tout autant de ceux qui allaient voter pour sa rivale heureuse au poste de Divinante en second dans cette campagne électorale, de le voir s’effacer si vite et surtout sans combattre alors que les sondages le donnaient comme un vainqueur potentiel. Car en elle, personne ne croyait, mais tout le monde faisait comme s’il était vrai qu’elle avait une chance puisqu’elle semblait avoir été élue elle aussi par un processus « démocratique » dans les rangs de son propre parti.

Les médias jouaient donc leur rôle à merveille, faire passer pour vrai en en parlant nuit et jour des choses qui constituaient plus que des signes de l’existence d’un marché et d’un accord secrets entre puissances rivales, car ils en étaient l’aveu. Lorsque l’aveu est venu, officiel, manifeste et exposé dans tous les médias du monde, il n’y a eu personne pour s’en étonner. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

On assista donc sans s’étonner outre mesure dans les jours qui ont suivi la victoire, à la nomination de celui qui ne fut pas candidat à un poste si important et si crucial pour la politique économique des États-Unis que cela ne laisse aucun doute sur les liens qui unissent le nouveau petit-maître de la France, les Divinants américains et les dirigeants de l’opposition en France.

Qui peut croire un instant que l’on devient patron du FMI sans que Washington soit d’accord ? Qui peut croire que cela n’a pas été préparé de longue date dès lors que la nomination a lieu si vite après la prise de pouvoir du vainqueur d’une élection en France ? Qui peut croire qu’un président français dispose d’une telle marge de liberté qu’il puisse seul décider de faire nommer celui qui était son seul rival réel et qui de plus n’avait pas combattu, sans que cette nomination n’ait été préalablement décidée par les instances décisionnelles des États-Unis ? Et qui peut croire que l’on nomme un membre du camp adverse à un tel poste, si celui-ci n’a pas rendu de grands et même très grands services et en particulier celui de neutraliser son camp, c’est-à-dire de trahir les siens ? Qui peut croire que cela ne s’inscrit pas dans une stratégie politique d’envergure et n’a pas été le fruit de tractations au plus haut niveau ? Qui peut croire que cela relève d’une conception de la politique qui serait basée sur une éthique et un respect des règles et des lois ? Personne ! Le reste est insignifiant à côté d’un tel « aveu » public.

Mis en réserve, ce non-candidat heureux pouvait non seulement servir à son nouveau poste en obéissant à ses maîtres, mais rester ainsi en réserve pour pouvoir servir à nouveau dans son propre pays au cas où, comme il le semble, le tyran réussirait à se faire suffisamment haïr pour ne pas être réélu. Ce brave « opposant » qui a accepté un tel poste en échange de son retrait de la course au pouvoir en France fait donc de toute façon son travail, celui d’aider à la marche forcée de la mondialisation américaine. Il est à parier qu’il sera très utile aux intérêts américains d’avoir sous la main un pion d’une autre couleur pouvant remplacer celui qui se sera usé si vite.

Quant à ceux qui sont coincés comme rats en cage dans le parti des perdants, ils participent eux aussi à une expérience grandeur nature dans ce grand laboratoire expérimental de la désintégration sociale qu’est devenu la France. Cette expérience est marginale certes mais amusante. C’est une expérience permettant de tester la puissance de résistance à la tentation, aux coups bas et à toutes les autres formes de chantage et de manipulations auxquels un parti, censé être d’opposition, peut être soumis.

Le plus drôle, c’est de les voir se contorsionner, bâillonnés de l’intérieur, ne pouvant donc rien faire de sérieux, et surtout pas plus énoncer que dénoncer. Ils sont prisonniers, le savent mais ne peuvent ni ne doivent le faire savoir. Ils doivent faire eux aussi « comme si » tout cela était vrai et faire croire à ceux qui votent pour eux qu’ils se battent entre eux et pour, un jour peut-être, produire un programme de gouvernement crédible. On voit le résultat ! Lorsqu’ils gagnent, c’est encore et toujours par défaut. C’est parce que le tyran a trop bien fait son travail et que les amputations à répétition finissent par réveiller les esprits.

Car contrairement à ce qu’on nous fait croire, les Divinants de l’opposition ne se battent pas entre eux, ils font semblant. Ils temporisent et jouent en attendant la fin éventuelle du tyran qui passe son temps à les narguer. Enfin un jouet vivant à sa mesure avec lequel il peut jouer à tester la résistance individuelle à la trahison. Car il n’y a pour ces petits chefs de l’opposition, aucune sortie honorable possible. S’ils avouent, ils se discréditent à jamais, et s’ils continuent, ils se ridiculisent à jamais. Voilà comment fonctionne l’oxymore du côté de l’opposition. Il se trouve que cela concerne, qu’ils le veuillent ou non, ceux qui de près ou de loin continuent, nécessité oblige, de placer quelques espérances dans la sagacité et la puissance d’action de ces gens-là. La survie psychique en vue d’une victoire réelle contre la tyrannie impose d’abandonner toute espérance d’être aidé ou sauvé par une telle engeance.

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Dans le laboratoire France, la tyrannie peut donc exister, se développer et proliférer en particulier parce que le parti de l’opposition est non seulement contraint au silence mais l’acteur de ses propres faiblesses. Aucun aveu ne pourra changer la situation. Aucun ! Tout le monde le sait, et un seul en profite, le tyran.

Le propre de la tyrannie étant de gouverner sans autre, on voit l’expérience suivante en train d’être conduite : transformer un à un ses ennemis en complices volontaires et donc en alliés « objectifs ».

Dans ce laboratoire, on peut donc observer avec précision comment la servitude volontaire se met en place, à condition de ne pas oublier certaines prémices. Le piège s’est refermé sur ceux qui n’ont plus que des miettes à grignoter et devront trahir officiellement, c’est-à-dire en secret, s’ils veulent pouvoir goûter à nouveau aux friandises du pouvoir.

On pourrait penser au vu des résultats des dernières élections régionales que les Rumineux français se sont réveillés et que de abasourdis et passifs, ils sont par miracle devenus actifs et responsables. Mais c’est sans prendre en compte et l’enjeu de ces élections et l’enjeu des prochaines. Il est à parier en effet, que les appareils politiques ne laisseront pas réussir un candidat qui n’aurait pas pour programme de soutenir au moins en sous-main les intérêts des maîtres américains.

C’est à ce moment-là qu’on verra si le bon peuple de gauche réussira à échapper à son état de Rumineux. Il lui faudra ne pas se laisser imposer comme porte-drapeau de ses désirs et de ses craintes et comme nouveau tyran, un homme qui en acceptant la présidence du FMI a plus qu’avoué pourquoi il travaillait et quels intérêts il défendrait s’il venait au pouvoir en France.