jeudi 24 mai 2012

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Une souche

, La rédaction

Alexandra Vassilikian expose un ensemble de photographies et de dessins à la galerie La Ralentie. TK-21 LaRevue a choisis un ensemble de huit photographies autour d’un thème unique, une souche.

Hiver 2003,

Klimmach, petit village en Bavière,
un bois laissé à l’abandon.

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Quelque chose de sombre à la périphérie de mon champ visuel. Une présence pulse derrière les barreaux que dessinent au loin les troncs des sapins.

Figée, je scrute la forêt.

Pas un bruit. Puis les cimes des sapins frissonnent.

Rigoles glacées, la neige fond dans le col de mes bottes.

Trou noir, ou bien planète, je m’approche lentement, laborieusement, prudemment, inexorablement attirée dans son orbite. C’est une souche couchée sur le flanc, la plaque que forme l’enchevêtrement de ses racines à la verticale, fine et immense paroi, un décor de théâtre.

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Collée maintenant tout contre ce scalp levé, les pieds dans son ombre à jamais marquée au sol par la morsure de l’arrachement, je me confronte à sa masse qui culmine à trois mètres au-dessus de ma tête, ourlée de neige. L’arborescence des racines emprisonne une boue jaune, brutale, craquelée. Ocre rose chair du bois broyé, éclats de silex, de calcaire brillent enchâssés dans le dense tissu duveteux des radicelles, tout autour la neige est saupoudrée d’humus noir, noir d’ivoire brûlée, pigment pur en poudre.

Devant ces entrailles mises en lumière, elles qui, à peine quelques mois auparavant, appartenaient à la nuit chtonienne, je me sais devant un secret. Envie de baisser le regard, par pudeur, par discrétion. De me sauver, avant que je ne sois happée par ce velours. Mais pour l’instant, j’attends, spectateur immobile et coupable, le signe.

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Au bout d’un moment, je remarque les brins d’herbe qui percent à travers la glace, drus et bien vivants, les seuls à pousser droit vers le ciel, à même la peau du gisant.

2004 - 2005

Au début, je lui rendais visite juste pour me retrouver encore une fois dans son secret.

Puis un jour, à Paris, je l’ai dessinée, comme ça, de tête, un premier morceau de papier auquel sont venus se rajouter d’autres, au fur et à mesure que mon souvenir me la rendait.

Des toiles, une série, de mémoire, toujours.

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Besoin de réel ensuite. De démonter le mécanisme, de comprendre, de percer le secret, bref de dessiner.

L’été pluvieux sur fond de marécages, taons et sangliers, travailler sur le motif tenait plutôt du martyre.

J’allais, alors, à la souche une fois par semaine, le lundi ; je prenais une photo, je l’imprimais en noir et blanc et, en travaillant d’après cette image « go between », je produisais un grand dessin unique ; le lundi suivant je retournais à la souche, je prenais une photo exactement au même endroit que la semaine précédente, je l’imprimais, et j’entamais une nouvelle feuille.

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Au fil de ces instantanés à la trompeuse similitude apparente, on remarquait le bout de racine qui se cassait par là, la motte de terre qui s’affaissait par ci, les plantes qui envahissaient tout pour disparaître tout aussi soudainement. Le pouls lent de la souche devenait visible.

Quant aux dessins, chacun avait sa vie propre - tests de Rorschach inversés, au lieu de chercher la représentation au cœur de l’abstrait, c’est la réalité elle-même qui servait ici de varappe au subconscient.

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2006 - 2009

Toujours là, toujours debout telle un décor de théâtre mais, au fil du temps, désossée, en dentelle. Son secret toujours intact.

Une fois par an, je lui tourne autour. Cercle complet, rayon de 6 mètres, une photo tous les trois pas.

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Pour, plus tard, la reconstituer à travers un ensemble de photos retravaillées et la superposition de leurs résidus rétiniens dans le regard du spectateur.

Alexandra Vassilikian

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Voir en ligne : http://vassilikian.org/

La Ralentie, 42 rue de la Fontaine au Roi, 75011 Paris