jeudi 26 février 2015

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Tu vois ce que je vois ?

Capturer le surgissement – II

, Fabienne Yvert

Configuration des rochers, configuration des nuages.
Apparition dans le paysage, qui demande autant de disponibilité que d’extrapolation.
— On dirait que…

Comme on joue, enfant, à se changer le monde, à voir un pistolet dans un bout de bois, qui peut dégommer les peurs nocturnes quand on s’endort avec.
Surgissement de divinités et petits monstres tutélaires, un peu d’esprits à la matière.

Arpenter la plage les yeux rivés au sol. Regard perçant, perception flottante. Faire des pierres des peintres ou sculpteurs de paysages, animaux ou bonhommes, résultat d’un grand tout Manitou. Plus prosaïquement, coup de bol d’une trajectoire. Un moment de distraction, parler, relever la tête, un pas de côté, perdue l’apparition en vue comme on perd une idée ; revenir sur ses pas :
—  Merde, c’était où ?
— T’as vu quoi ?

Faire un captif :
— Viens par là mon poulet !
S’emplir les poches de trésors à taux zéro. Le voyage du pauvre, riche en imagination.
— Laisse ça !
Compassion devant cet enfant qui se prend une beigne parce qu’il veut ramener chez lui un beau caillou, et qu’il tient bon devant le hors-de-question de ses parents. Le père le lui arrache des mains et jette le butin au loin.
— Tu vas pas monter dans la bagnole avec cette saloperie !?
Couic, les grands ciseaux castrateur ; ci-git une vulgaire caillasse de plus dans le terrain vague.

Chez mes parents, le carrelage était en granito ; agrégats clairs de marbre et de quartz de taille et couleur variables sur fond noir dans les sdb et wc, agrégats foncés sur fond blanc dans le reste de la maison. Le sol des toilettes était peuplé de figures. Près de la cuvette, à nos pieds, une tête de Mickey. Un peu plus loin, l’esquisse d’un petit chien. Et d’autres dessins qui se figuraient en reliant des points, comme des constellations.
— Au secours, j’suis perdue !
— Là, tu le vois pas ?!
Dépit d’un retour de colo après un mois d’absence : les figures avaient disparues ! Plus de Mickey, de vague chien ou de vague rien. A tel point que j’appelai mon frère à la rescousse ; ouf, bien que nous ne nous fusssions jamais rien dit à ce sujet, nous fûmes d’accord sur l’existence du Mickey emprisonné.
Réapprivoiser les visions du carrelage, redonner formes aux agrégats, reposer les deux pieds dans l’univers de la maison, s’évader et atterrir par les chiottes. Le ciel commence à hauteur des semelles.

Interprétation des oracles, apparitions providentielles. On voit aujourd’hui ce qu’on n’aurait pas vu ou ne verra pas demain. On ne voit pas aujourd’hui ce qu’on verra(it) demain. Conjugaisons et appréciation de la vision, espace sensible, déclic. Prélever un bout de terrain comme la capture d’un instant.
Plus un manque : « Je cherche ce que j’ai oublié dans un champ ou sur une route, et je trouve qu’il me manque non un galet ni un arbre, mais la circonstance de leur vision, le rythme de la marche, la distraction surprise dans sa trouvaille, la tournure de la pensée, l’état, l’instant. Alors je m’en retourne aux champs chercher l’état que j’ai oublié : il n’y est pas toujours resté. » [1]

Alors certains cailloux ramassés perdent de leur pouvoir d’évocation avec la poussière, passant d’une place de choix devant les livres de la bibliothèque, à la surface d’un bac à fleurs pour éviter que les chats du quartier ne viennent chier dans les plantes, ou au lit de drainage du fond du pot. Retour à la terre, pour favoriser la floraison.

Notes

[1Bernard Réquichot, « Métaplastique » (in Les écrits de B. Réquichot)

Voir en ligne : http://fabienneyvert.com/