dimanche 24 mai 2015

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Transparences Masquées

extrait du livre « Emergences, Regards sur la Ville »

, Alain Nahum et Jean Klépal

Les vitrines s’ornent de traces, de taches ou de réserves, empreintes d’une mémoire gestuelle.

Utilisé depuis la Renaissance pour l’entretien d’objets délicats, le blanc d’Espagne ou blanc de Meudon, solution de plâtre et d’eau, est encore couramment appliqué en certains endroits pour occulter vitres et vitrines durant l’exécution d’un chantier de rénovation intérieure. Il annonce la venue prochaine d’un nouveau local commercial, comme le cocon cache le papillon.

Les vitrines s’ornent de traces, de taches ou de réserves empreintes d’une mémoire gestuelle. Tamponnages, agilité des pinceaux, coulures et giclures, parfois carnets de croquis avec inscriptions et calligraphies, disent l’état des métamorphoses d’une rue ou d’un quartier. Selon le moment, des reflets peuvent apparaître, un jeu de miroirs dévoile alors le rapport du dehors au dedans.

Tandis qu’il s’agit d’un art spontané, très en rapport avec la vie, Miró, Tàpies, Pollock, Hartung et quelques autres nous font signe par le plus grand des hasards.

Là des hommes travaillent, passez votre chemin, il n’y a rien à voir pour le moment clament ces vitres blafardes. Il y a donc encore des ouvriers ici, même si on les affuble parfois d’autres noms.

Des souvenirs de jeunesse affluent, souvenirs d’hommes dont on devinait le métier à leurs vêtements. Le blanc des peintres, le bleu des mécaniciens, le velours côtelé et la ceinture de flanelle rouge des terrassiers, les cuissardes et la lampe des égoutiers, le pied-de-poule bleu et blanc des bouchers et charcutiers. C’était à Paris, il n’y a pas si longtemps.

Autre souvenir, celui d’un temps où la classe ouvrière se caractérisait non seulement par l’excellence de son savoir-faire, mais aussi par sa soif de culture. La culture populaire a existé, il y a même eu des universités pour l’entretenir et des éditeurs pour la diffuser.

Ce monde ouvrier se caractérisait par une fierté d’être, par une affirmation de soi, ainsi que par une extraordinaire solidarité. Loin de la consternante médiocrité bourgeoise, une sorte de noblesse généreuse l’animait et fondait son énergie.

Tout à coup, souvenir de la lecture de Georges Navel…
Voici des marques de tout ce peu, de ces riens que nous ignorons, de ce qui temporairement fait désordre. La différence entre le beau et le laid, le propre et le sale, l’ordonné et le mal fichu, n’existe pas. Seules importent les traces du bouillonnement humain.

Ce texte de Jean Képal est extrait du livre : « Emergences, Regards sur la Ville »
publié en Mai 2015 aux édition Parenthèses.
Les Photographies d’Alain Nahum, « Transparences Masquées », sont extraites d’une des séries composant cet ouvrage.

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