dimanche 6 novembre 2016

Accueil > Les rubriques > Images > The Middle distance

The Middle distance

Kim Young-Hun et Shane Bradford

, Jean-Louis Poitevin et Kim Young-Hun

Sous le titre de The Middle distance, deux artistes l’un anglais et l’autre coréen, mais passés à des moments différents de leur parcours dans la même école à Chelsea, Shane Bradford et Kim Young-Hun, exposent à la galerie Choï & Lager à Cologne.
Entre ces deux artistes apparemment peu de rapports et pourtant leur rencontre dans un même espace est un événement qui permet comprendre quelque chose de ce qui se passe dans le champ de la peinture relativement au statut des images que produit « la » peinture aujourd’hui !

Il est vrai Shane Bradford ne fait pas que de la peinture. Il produit aussi des « objets » et surtout des rideaux de morceaux épars alignés par taille qui pendent accrochés à leur barre métallique. Ils pourraient sembler parler d’autre chose, mais il n’en est rien. Les objets uniques trempés dans la peinture et les rideaux sont comme des coulures et les objets eux-même porteurs de couleurs évoquent donc plus une question relative à la peinture qu’une question relative à l’objet.

JPEG - 16.6 ko
Icesaw

Une technique complexe, des lettres taguées sur une toile vierge, mots formant toujours le titre du tableau, puis jour après jour, par un système de chaines et de poulies, la toile est plongée dans des bacs de peinture, ce qui permet à la fois de dessiner des lignes droites parfaites et de laisser couler la peinture et se former au bas de la toile des gouttes qui coagulent. Ces stalactites indiquent que quelque chose se produit qui est de l’ordre de l’aveu.

JPEG - 44.6 ko
Manifest o chime

La peinture est pur jeu de surface, recouvrement contenu devant laisser place à la trame qui la porte et la supporte, car là se trouve l’aveu, l’aveu de ce qu’elle est une illusion, un mensonge peut-être, en tout cas quelque chose qui se tient de soi-même dans une distance radicale d’avec la réalité.

JPEG - 52.7 ko
Lets pretend

Ainsi ce que Shane Bradford montre ce sont des images impossibles, celles que l’esprit moderne reconnaît ne pas devoir exister autrement que comme des illusions. « Let’s pretend » est le titre d’une des œuvres. Alors oui, laissons prétendre, ou plutôt « disons que » ou encore mieux « faisons comme si » la peinture existait et que cela avait une consistance autre que celle qu’elle a, cette peinture, qui est un voile plus ou moins translucide, plus ou moins opaque, un voile qui recouvre non les choses mais leur concept, dont les mots sont la manifestation, l’incarnation, et, comme voile, la tentative exaspérée de conférer au visible une consistance qui ne sera rien d’autre finalement que celle de ces gouttes qui perlent et persistent au bas de la toile, aveux, oui aveux de ce que l’image ou si l’on veut la représentation est impossible en tant que telle, qu’il n’y a là que croyance en un rêve qui pourtant a permis à tant de choses grandioses, folles et poignantes, d’exister.

JPEG - 12.2 ko
Icecorecable

De son côté Kim Young-Hun, lui, aborde l’image à partir de son autre face non plus moderne mais si l’on veut post-moderne ou encore post-historique. S’il a pu jusque vers le début des années 2000, réaliser des installations d’une grande puissance plastique et critique, il s’est tourné vers la seule peinture depuis une dizaine d’année avec une ambition non dissimulée qui est de rendre compte dans le champ de la pratique picturale et au moyen de cette pratique même, des effets qu’ont les nouveaux appareils sur notre perception des choses et du monde.

JPEG - 79.6 ko
Electronic nostalgia noise 73 x 53cm oil on linen 2016

Il se situe donc de l’autre côté de l’image par rapport à Shane Bradford en ceci qu’il ne vient pas tenter de démontrer la puissance d’illusion de toute forme de représentation mais qu’il tente de montrer, de rendre visible non pas l’invisible saumâtre dont parlent les tenants d’une mystique bas de gamme, mais ce qui est à ce jour peu ou à peine visible, à savoir les perturbations mentales, psychiques, visuelle, idéelles, produites par l’existence des dimensions et des codes qui gouvernent aujourd’hui toutes nos perceptions.
Le code est non seulement le soubassement de l’image mais aussi du texte, des mots ces concepts par lesquels nous avançons vers la réalité avant et afin de la décrire, avant et afin de pouvoir la peindre. Ici donc pas de différence entre texte et image, mais entre ce qui apparaît et ce qui rend possible ce qui fait apparaître ce qui apparaît.

En un mot, comme il le dit lui-même, il peint entre le 0 et le 1. Il peint ce qui a lieu entre le zéro et le un, racine secrètement publique de tous les codes, dans cet interstice imprédictible et pourtant si prévisible qui clignote entre allumé et éteint, entre ces deux instants des milliards de fois répétés par les processeurs de nos ordinateurs, de nos téléphones, de nos appareils photo ou de tous les autres appareils qui gouvernent notre quotidien. Et là, il n’y a en quelque sorte à la fois plus rien à voir et tout à découvrir. Ici le visible qui s’offre s’invente et vient à nous le fait sous un mode inédit.``

JPEG - 101.3 ko
Electronic nostalgia noise 258 x 194 cm oil on linen 2016

Il est à la fois trace et trame, résidu et affirmation, élément reconnaissable et signe sans destinataire, surface plane et surface ourlée, pli et forme en devenir, coulure et écoulement, structure et déstructuration. Ici l’image est composée de tout ce qui à la fois la rend possible lorsqu’elle arrive belle et fringante sur nos écrans et de tout ce qui l’empêche ou l’empêcherait d’advenir si une sorte de brouillage du système se mettait en place.

Nous habitons donc au cœur même de l’invisible qui, comme on le voit, est tout sauf absence de choses à voir, à ceci près que ce ne sont pas des choses mais des mouvements, des lignes, des creux, des plis, des montagnes et des écoulements, bref un chaos qui est saisi à l’instant même, un instant construit, inventé et donc créé, mais qui constitue la véritable trace de la trame de nos pensées.

Chacun des tableaux de Kim Young-Hun est en fait comme une coupe aussi dans l’épaisseur de notre cerveau, dans ce nuage de connexions qui, en tant que telles, ne sont rien et ne valent que lorsqu’elles finissent par nous permettre à nous, individus perdus dans le vaste monde, à ce je que nous sommes, de voir une image, celle d’une réalité qu’aussitôt après nous prétendrons connaître avec certitude.

JPEG - 88.8 ko
Electronic nostalgia noise 131 x 162cm oil on linen 2016

Chaque tableau est une coupe dans l’épaisseur du cortex si l’on accepte de prendre en compte uniquement ce qui serait visible à un instant dans cette micro-surface découpée abstraitement au cœur même de notre bulbe.

Chaque tableau de Kim Young-Hun nous propulse au cœur d’une image au sens post-historique du terme qui montre ce qui se passe du point de vue de la connaissance de notre cerveau et non du point de vue de notre croyance. Et c’est cette puissance d’évocation à la fois abstraite et concrète qui fait la force de ces œuvres, puisque nous reconnaissons immédiatement ou presque, que c’est de nous qu’il s’agit, que c’est nous qui sommes représentés ici, pas comme personne, pas comme objet, mais comme fonctionnement complexe, électrique, électronique, chimique, psychique et mental.

JPEG - 97.5 ko
Electronic nostalgia noise 131 x 162cm oil on linen_2016

Nous apprenons à nous voir avec les yeux d’une machine impossible et pourtant réelle, avec nos propres yeux dès lors qu’ils auraient transcodé l’activité neurale en image. C’est bien dans la fabrique des images de demain que nous fait pénétrer chacun des tableaux de Kim Young-Hun.