mercredi 27 juin 2012

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Symbiose industrielle

, Alain Pras

JPEGComme devant une immense toile abstraite, comme devant un musée à ciel ouvert, je regarde ces usines colorées, graphiques, vivantes, et à l’aide de ma machine à photographier je fige un ensemble, un détail, c’est du Kandinsky.

I. Au début des années 70

Je rayonnais autour de Paris avec mon Rolleiflex bi-objectifs 6x6, je photographiais des châteaux d’eau, des grues hydrauliques, des postes d’aiguillages, des halles à marchandises, toutes sortes de signaux, des gares de toutes tailles et le « Buffet de la gare » qui leur faisaient face.

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J’étais attiré par l’univers ferroviaire, qui était quelque peu coloré et finalement assez pimpant.

À cette même époque, dans leur grande majorité, les usines étaient encore sales pour ne pas dire insalubres. Le noir, le gris et la rouille dominaient. Pourtant, ce monde de l’industrie m’interpellait, il ne m’inspirait pas encore.
Il faut reconnaître que les mondes maritimes et aéronautiques de cette décennie avaient également belle allure mais ils m’étaient moins accessibles, même si certains dimanches j’aimais aller à Orly pour y voir décoller les avions.

Un peu plus tard, à la fin de ces années-là, j’achetais un petit Olympus d’occasion, très maniable, et je passais en même temps à la diapositive : je continuais ma moisson de sites « presque industriels ».

C’est au cours des années 80 que les usines commencèrent à prendre de la couleur, les structures devenaient de plus en plus complexes et en même temps plus lisibles, plus graphiques, plus esthétiques.

Ces usines « nouvelles » commencent à me séduire et alors, comme pour mieux les capter, je fais l’acquisition d’un gros boîtier et d’un téléobjectif, car il est souvent très difficile de s’approcher des sites.

II. Et je voyage.

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C’est au retour d’une croisière entre Saint Pétersbourg et Moscou que je fais développer un tirage de 1,20 m x 1,80 m d’un port de la Volga : une nuée de grues de toutes les couleurs sur fond de structures d’usines. Je ressens de nouveau la confirmation qu’un paysage industriel peut être très beau et « montrable ». Je l’accroche chez moi et, à ma grande surprise, on aime.
Ce tirage si réussi me donne l’idée d’un livre et me permet d’envisager de partager enfin ma passion et ma vision de cet univers industriel qui est alors de plus en plus décrié.

Puis l’arrivée du numérique transforme de façon radicale la vie des photographes. On peut photographier pratiquement dans toutes les conditions, avec un résultat quasi certain. Cette fois, je m’équipe de deux superbes boîtiers Canon, d’un téléobjectif et d’un grand angle.

Je passe à l’industrie lourde et cible mes voyages en conséquence pour viser les hauts fourneaux, les aciéries, les grands ports, les raffineries, les usines chimiques, etc.

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Lorsque l’on visite ces sites, on touche à des réalités insoupçonnées, comme cette usine TATA de fabrication de tôles galvanisées à Jamshedpur, dans l’est de l’Inde, ouverte depuis quelques années : un vrai modèle d’organisation, d’une propreté clinique. Les ouvriers sont équipés de chaussures de sécurité, de casques, de gants, etc. et travaillent dans une parfaite sérénité… C’est le progrès au fin fond de l’Inde. C’est l’Inde que l’on ne nous montre pas.

À l’inverse, à quelques centaines de kilomètres de là, une usine de construction de locomotives électriques : un immense hangar à l’entrée duquel on trouve des tôles rouillées posées à même la terre battue et, à l’autre extrémité, 1000 mètres — un vrai kilomètre — plus loin, des locomotives prêtes à fonctionner. Là, ce sont les tongs aux pieds, pas de casque, aucune sécurité. Soyez-en sûrs, ce site sera bientôt transformé en usine modèle.

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Pendant toute cette période, je travaille au contact de l’industrie : Airbus, Alstom, la SNCF, entre autres, ce qui me permet par exemple de visiter le hall d’assemblage de l’Airbus A 380 à Toulouse ou de rouler en TGV à plus de 400 km/h sur la ligne à grande vitesse Paris-Strasbourg. Je prends alors conscience que tout ce que nous utilisons, touchons, sans exception aucune, passe par les hauts-fourneaux et les usines de transformation des métaux. Tout ce que l’homme fabrique est à base d’acier, de fer, de zinc, de cuivre, d’or ou d’argent. Couper du bois nécessite une scie en acier, les framboises sont présentées dans des barquettes en plastique thermoformé sur un moule là aussi en acier, notre téléphone portable contient de l’or, du cuivre, etc.

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Et le livre avance. Je m’y consacre de plus en plus mais avec de nouvelles interrogations : alors que ma démarche se bornait à une réflexion sur la « beauté industrielle », je me dois aujourd’hui d’aborder un sujet incontournable, la « pollution », car les vrais faux écologistes, les développeurs durables de pacotille qui bouffent de l’acier inoxydable donnent de la voix.

Ils tournent en hélicoptère pendant une semaine au-dessus de l’Amazonie pour en rapporter quelques clichés. Ils survolent les villages du désert africain en soulevant la poussière pour quelques témoignages censés dénoncer la vilaine industrie polluante, l’industrie qui a fabriqué leur appareil photo, leur hélicoptère et tout le reste de leur équipement, jusqu’à leurs boutons de culotte qui sont en plastique injecté — en Chine, bien sûr.

Quand ils prétendent « compenser carbone », c’est encore une imposture car ils ne prennent en compte que leur transport et celui de leur équipe, mais non la chaîne industrielle qui a permis de fabriquer les matériels sophistiqués qu’ils utilisent.

La construction d’un hélicoptère nécessite différents minerais et matières premières extraits en Australie ou au Pérou ; il faut des cargos et des super-tankers pour les transporter, des usines chimiques pour fabriquer les pièces en plastique, les résines, les peintures et les colles, une raffinerie pour distiller le pétrole, un héliport, etc., etc. — ce sont toutes les photos de ce livre.

Sachant qu’un retour en arrière est impossible, il est du devoir des industriels de faire évoluer les fabrications et donc les produits. Et si quelques-uns traînent des pieds, la grande majorité évolue, même si le profit est là comme moteur. Il se murmure que « le vert de l’écologie, c’est le vert du dollar ». Eh bien, tant mieux, ça ira plus vite.

La chimie, par exemple, est de plus en plus efficace et de moins en moins polluante. (N’oublions pas que la chimie permet la fabrication de nos médicaments.) Yves Chauvin, prix Nobel de chimie 2005, rappelle que la chimie verte fait partie du métier de chimiste depuis toujours… Ce n’est pas une nouveauté. Il prend l’exemple de l’acide sulfurique : auparavant, la sélectivité était de 98 %, autrement dit 2 % de produits polluants s’échappaient dans l’atmosphère. Aujourd’hui, la sélectivité est de 99,99999 %.

Ces progrès constants se retrouvent dans chaque domaine de l’industrie. Les gaz chauds des hauts-fourneaux sont recyclés dans des centrales qui produisent de l’électricité, certains résidus sont récupérés par les usines de ciment implantées à côté.

Au Danemark, dans la ville de Kalundborg, les industriels se sont mis d’accord pour recycler entre eux leurs rejets, récupérer l’énergie… Il s’agit de la plus grosse raffinerie du Danemark, d’une centrale électrique au charbon et fioul, d’une usine pharmaceutique, d’une usine de matériaux de construction, etc. (voir les sites Internet sur ce sujet). Cela se nomme la « symbiose industrielle ».

Aujourd’hui, différents flux circulent et entrent dans les usines. Eau chaude pour la fabrication de Placoplâtre, eau de refroidissement vers la raffinerie, etc.

Les tuyaux peints en vert dans lesquels la vapeur circule entre les différentes unités sont parfaitement visibles le long des routes de Kalundborg. Aux croisements des voies, ils plongent dans le sous-sol pour réapparaître et continuer leur chemin avec de temps en temps une petite fuite pour nous rappeler qu’ils sont bien vivants.

La grande motivation de ces industriels a d’abord été de faire du profit. Aujourd’hui, elle répond aussi au besoin bien compris de moins polluer.
Les exemples de recyclage massif sont de plus en plus nombreux : le verre, le papier, les cartons, les plastiques, etc. Les voitures comme les trains seront bientôt entièrement recyclables ou presque.

Nous allons vers une industrie propre. Laissons-nous un peu de temps pour y parvenir, ne perdons pas espoir et souvenons-nous que l’homme a commencé à polluer pour sa survie avec l’utilisation du feu.
Cette fois, c’est sûr, il y aura bien un livre, un message sur la beauté industrielle, la beauté fonctionnelle, avant toute autre considération, même si…

III. Inutile de me rassurer

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Je montre la première ébauche du livre à quelques amis qui me font immédiatement remarquer que la présence humaine est quasi absente de mes photos.

L’homme est si petit dans ce monde industriel que l’on a tendance à l’oublier, mais cependant il est là, en filigrane. J’ai vu ces hommes, je leur ai parlé. L’homme est aux commandes, à la manœuvre derrière ces murs.
Cette remarque m’a conduit à ajouter des photos où l’homme est bien présent mais encore une fois minuscule à côté de ce qu’il a créé. La fin de l’ouvrage nous montre donc des hommes au travail. Ce qui ouvre la porte à un deuxième tome où ils seront à l’honneur, où nous serons tous à l’honneur parce que, en fin de compte, nous travaillons tous dans les usines ou pour les usines. Rien sans elles.

Puisse ce livre vous inciter à vous arrêter devant une usine et à la contempler comme une œuvre de l’homme. C’est le résultat de son travail et de son génie. À regarder ce qui nous fait vivre avec émotion et gratitude. À ne plus considérer les usines exclusivement comme des lieux de souffrance et une source de pollution. C’est souvent là que les amitiés naissent, que les couples se forment ou que, tout simplement, on s’y épanouit.

Ne plus se laisser berner à la vue d’une photo de cheminée crachant une fumée noire et dont la légende parle de pollution ou de quota de CO 2 : ce cliché a été pris à contre-jour et c’est de la vapeur d’eau. Il s’agit de désinformation pure ; Photoshop se charge également d’accentuer quelques couleurs lorsque l’on veut faire dire à une usine qu’elle est polluante.
Il y a l’écologiquement correct mais aussi la dictature du beau officiel.
Aujourd’hui, il est encore quasi impensable d’aborder une raffinerie de pétrole d’un point de vue esthétique, de prétendre qu’une ligne à haute tension est graphiquement belle.

Il faut apprendre à regarder les cheminées, qui sont autant de signaux de notre modernité.

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Rester une heure devant un haut-fourneau, admirer son graphisme impeccable mais aussi l’écouter, car c’est beau à l’œil mais aussi à l’oreille. Il a un cœur qui bat. Et puis, à la tombée de la nuit, c’est un spectacle pyrotechnique magnifique. Et dites-vous bien que l’acier qu’il aura produit servira à fabriquer un beau vélo pour un écolo, la pointe du stylo du philosophe, une ambulance pour transporter un malade Alors, regardez, une fois encore...

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