jeudi 26 février 2015

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Surfaces sensibles

, Frances Dal Chele , Frets Verhees et Marie Lopez

Être dans l’intime conviction d’appartenir à un lieu ; avoir le sentiment non pas tant d’habiter ce lieu que d’être habité par lui. C’est un sentiment que je ne connais pas, moi, fille d’Italiens immigrés aux États-Unis. Au contraire, dès ma petite enfance, c’est le sentiment d’être « étrangère » qui m’habite, et plus tard, c’est le déracinement volontaire vers Paris (mais les racines étaient si peu profondes …).

Au commencement de Surfaces sensibles, il y eut le déclic provoqué par ma rencontre avec une jeune femme dont la filiation bonifacienne remonte à plusieurs générations.

Pour me montrer Bonifacio et les environs, Marie Lopez m’amène à des endroits intimement liés à son histoire personnelle. En l’écoutant parler de ces lieux pendant que nous nous y promenons, je suis saisie, troublée même, par son sentiment d’enracinement. Nous avons commencé un projet associant textes et images. Quelques mois plus tard, une amie me fait rencontrer Frets Verhees, arrivé sur l’Île du Levant à l’âge de cinq ans avec ses parents immigrés hollandais. Chez lui aussi, le sentiment d’appartenance à son île grâce à des lieux précis est singulièrment fort. Et voici le projet enrichi d’une troisième voix.

Marie et Frets ont choisi leurs lieux et composé un court texte évocateur pour chacun. Leurs textes ne sont pas dans le registre de la description mais dans celui de la résonance. Ils évoquent les absents, parfois si présents dans les images, et laissent entrevoir comment naissent sentiments d’appartenance et d’enracinement, comment un individu se façonne au matériau de certains lieux. À moins que l’individu ne soit une surface sensible impressionnée par un génie des lieux qui l’attendait. Là, justement.

Je devais accepter les lieux choisis, contrainte de n’en récuser aucun. Ce protocole fut un défi m’obligeant de me confronter à de nouveaux sujets, à repousser mes limites. Autant certains des quatorze lieux (le cimetière marin, un bungalow inhabité, une petite chapelle, les chambres d’un hôtel familial) coïncidaient merveilleusement avec ma propre sensibilité, autant d’autres (un bois, une oliveraie abandonnée, une dalle en ciment, un rocher) laissaient démunis l’être humain et la photographe. Certains lieux ont nécessité plusieurs visites, toujours seule, pour invoquer les génies !

Une importante part de mes travaux photographiques explore le flou et son pouvoir de saisir l’invisible dans le visible, d’évoquer un réel mouvant, fugitif et incernable. En me servant de la richesse des différents flous (bougé, profondeur de champ, pose longue), je me suis rapprochée de ces lieux chargés de vies et de souvenirs lovés autour de leur part d’imaginaire. J’ai laissé leurs génies imprégner la surface sensible du film, dans un désir de capter ce qu’ils confient à celle qui leur est étrangère. Mes images ne cherchent pas à restituer fidèlement une ressemblance mais à être fidèles au mystère, à l’énigmatique force qui se dégagent de ces lieux, eux-mêmes surfaces sensibles ayant retenu un soupçon des vies qui s’y sont déroulées. J’ai désiré livrer le lieu « à fleur d’image ». Et ces images, empreintes de la vibration du temps et de la mémoire, sont à leur tour livrées à d’autres regards étrangers qui les investiront d’une résonance, d’un ressenti personnels.

Le Ponant

Frets

Consolidation
Trente ans après la modeste cabane des débuts levantins, mon père, éternel constructeur, entreprit de construire une vaste bâtisse accrochée à la falaise, œuvre d’une vie, besoin de lutte pour la vie, contre la nature et les éléments. « Le Ponant » sera lui aussi construit en bout de lotissement, isolé et presque inaccessible.

Il sera réellement « l’œuvre » de papa.

Papa travaillait tous les jours sans relâche, avec acharnement, et avec une étrange notion de liberté. À tout moment, il voulait pouvoir s’arrêter – même si je ne l’ai jamais vu le faire. Il refusait, par exemple, de faire une grande quantité de béton afin de ne pas être forcé de le terminer par obligation. Chose, pour moi, surprenante.

Chaque soir, papa prévoyait le travail du lendemain, et celui-là uniquement. Constance unique. Trente hivers de travail assidu et solitaire, aidé par maman qui lui servira de manœuvre.

Papa avait un orgueil considérable, et il était hors de question que ce ne soit pas lui seul qui construise le Ponant. Pendant toute la durée de cette construction, je n’ai jamais pu intervenir physiquement pour l’aider. Cependant mon investissement personnel et mon influence ont été, dès le début, importants. Les plans dessinés, les matériaux achetés : c’est moi. Surtout, l’aventure du Ponant a commencé le jour où j’ai convaincu mes parents d’ouvrir un hôtel/restaurant dans leur maison idéalement située.

Quand en 1989 papa prit sa retraite, je pris le relais. Je me suis complètement approprié Le Ponant, tout en reconnaissant ses racines. Il a été progressivement transformé à mon image : je désirais un hôtel convivial, singulier, où les personnes se sentiraient plus invitées que clientes. Et en effet, tant d’amitiés sont nées des bonheurs et plaisirs partagés, qu’elles ont sûrement contribué à me faire oublier une enfance de fils unique peu entouré.
Frets Verhees

Église de la Trinité

Marie

En sortant de la cité, il suffit de suivre le chemin de croix qui jalonne la route. Un enchevêtrement de pierres granitiques surplombé d’une croix nous annonce l’Ermitage de la Trinité, une chapelle magnifiquement modeste. Ses portes s’ouvrent parfois pour des célébrations réjouissantes : baptêmes et mariages.

Chaque 8 septembre, pierres et arbres s’animent pour célébrer la Nativité de la Vierge. L’année de mon arrivée à Bonifacio, je participai à cette fête pour la première fois.

Fête religieuse certes, mais surtout opportunité de se retrouver en famille, entre amis, pour partager « le plat national bonifacien », i mirizani – les aubergines à la bonifacienne. Adolescente, et grâce à mes tantes, j’ai, bien entendu, appris à préparer ce mets délicieux pour peaufiner mon « savoir être » bonifacien et ainsi porter ma quête de reconnaissance auprès de la communauté bonifacienne jusque dans ma cuisine !

Je trouve que les moments chaleureux partagés sans artifice ici renforcent en chacun de nous notre sentiment d’appartenance. Mais en dehors de ces fêtes, j’apprécie le silence qui réside en ce lieu. Très régulièrement j’aime m’y retrouver, m’asseoir sur ces rochers aux formes arrondies et contempler Bonifacio posée délicatement sur cette falaise blanche, invincible, dominatrice.

D’une beauté farouche.

Ce havre de paix se prête aisément à la réflexion. Cet espace intemporel, mystérieux, a des vertus bienfaisantes qui m’amènent à « m’excentrer ». Bien souvent, il m’a permis de prendre du recul quand cela s’avérait nécessaire. Je sais à présent où je peux me ressourcer, où me recueillir. J’allume un cierge au pied de la statue de la Vierge dans cette petite grotte face à l’église. Et je prie.

Mais ce lieu n’est pas seulement un lieu voué à la méditation ou au recueillement solitaire. Il m’est souvent arrivé de m’y rendre avec mes amies d’enfance. Leurs enfants jouent, et nous, nous ne ressentons pas toujours le besoin de parler, car la complicité qui nous unit est plus éloquente que les mots. Une sorte de communion spirituelle s’établit entre nous. Sous nos yeux, ce paysage que nous aimons avec une même intensité. Nous nous sourions avec des sourires d’adolescentes, et dans cette atmosphère de temps suspendu, nous saisissons avec justesse la profonde valeur de notre amitié et son éclat de joyau.

Marie Lopez