vendredi 26 octobre 2012

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SplittBeton

Stéphane Le Mercier

, Stéphane Le Mercier

Inaugurée il y a un an, jour pour jour (le 24 octobre 2011), la bibliothèque de l’architecte coréen Eun Yong Yi désigne les organisations urbaines terribles à l’œuvre dans le projet Stuttgart 21.
Cette forme géométrique simple, et qui semble, en apparence, trouver son origine dans le Weissenhof de 1927, est ici déconstruite par l’artiste Stéphane Le Mercier.

Le texte ci-après est extrait de la conférence S21 ; conférence principalement consacrée aux alphabets corporels et à leur développement dans l’espace public.

Dans les raids de 1944, Stuttgart est écrasée sous les bombes et plus de mille victimes périssent. Bien que la situation ne soit pas comparable à celle de Nuremberg ou de Cologne, plus d’un tiers de la ville est détruite. Encaissée dans un vallon, entourée de collines, la situation géographique de la ville interdit toute extension. Il faut reconstruire sur les décombres. La matière première tombée des toits et des façades, encombrant les rues, est recyclée formant ce qu’on appelle le SplittBeton, une matière composite faite de briques, de pierres et de gravats plus ou moins stables.
La situation va stagner jusqu’au milieu des années 1950, certains petits propriétaires terriens refusant de vendre pour la nécessaire création d’habitats sociaux. En effet, les immigrés affluent de toute l’Allemagne, fuyant l’occupation soviétique où la misère persistante du IIIe Reich, attirés par les nombreuses promesses d’emploi. Cette main-d’œuvre est logée dans la campagne plus ou moins proche (trois quarts d’heures de transport en commun sont parfois nécessaires pour rejoindre le centre ville). Des immeubles surgissent dans les champs selon un programme intitulé Landluft macht Frei (La campagne, ou plutôt Le grand air, rend libre). Cette expression insupportable à tous ceux qui se souviennent des victimes du nazisme défilant sous les grilles d’Auschwitz trouve son origine dans l’histoire médiévale allemande. Grâce au décret Stattluft macht Frei (La ville rend libre), les paysans pouvaient fuir les exactions de leurs maîtres en se réfugiant dans les villes fortifiées. En 1950, le prolétaire déplacé hors du centre-ville, c’est au petit bourgeois local qu’incombera la rénovation de ce dernier dessin à la manière souabe, discret et tout entier consacré au labeur.

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Mémorial, Stuttgart

Ainsi, c’est sur cette impossible grille que les stuttgartois sont condamnés à revivre la destruction de leur ville suivie de sa reconstruction immédiate. Cette organisation se densifie autour de points immuables : le château des princes du Bade-Wurttemberg, site franchement délaissé par les touristes, et l’Opéra, symbole de la supériorité de la musique allemande, où l’on assistera de nouveau à l’assassinat du juif Mime par Siegfried, celui qui ne connaît pas la peur. À l’heure où les PIIGS (Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Espagne) menacent l’Europe, certains de réfléchir à une réorganisation allant du Luxembourg au nord de l’Italie en passant par la Suisse, vallée verte, abondante et cultivée, Europe dans l’Europe administrée par des sages, tous rompus aux subtilités du marché.

« Des gens étaient venus du pays de Bade, d’Alsace-Lorraine, de la Suisse entière. » (Louis Aragon, Les cloches de Bâle)

Pour fourbir (du haut-allemand, « Furben », nettoyer ?) cette Europe Nouvelle, il faut, en premier lieu, réorganiser le réseau ferroviaire. Il faut faire de la gare de Stuttgart au centre du paysage économique, non plus un terminus mais une Gare de transit, à destination du Nord de l’Italie et de l’Europe Centrale. D’ailleurs, la notion même de terminus n’est pas sérieuse, elle s’oppose totalement aux mouvements organiques de l’économie libérale qui revendiquent adaptation, souplesse, flexibilité et exhortent l’échange de compétences, la circulation libre des idées, des marchandises et des hommes. Paradoxalement, cette stratégie a été pensée par des êtres profondément sédentaires, enchaînés pour ainsi dire à l’esprit du lieu — le fameux Heimat — comme si cette loi ne les concernait pas tout à fait ou mieux, comme si elle n’était pas en mesure d’ébranler leur enracinement. Ainsi, le programme S21 doit totalement repenser le centre-ville de la capitale souabe et déjà à cette date, on ne compte plus les blocs d’immeubles, les arbres abattus (une centaine dans le seul Schlossgarten). L’accession en Novembre 2011 des Verts et du SPD à la gouvernance du Land, ancré à droite depuis 58 ans, n’a rien modifié au projet. Une vision commune, une communauté d’intérêts excèdent les particularismes politiques. Cette société européenne hautement cultivée — « éduquée à mort » aurait écrit le zurichois Fritz Zorn —, cette famille si discrète ne renonce pas si facilement à l’expansion de ses privilèges. Protester est une chose — les protestants en ont conscience, eux dont toute la réussite est le fruit d’une constante protestation —, manifester, occuper l’espace public au risque de la violence, de la répression policière, en est une autre. Wir Protestieren n’est pas Wir demonstrieren. Dans le cadre de la réforme en cours, les institutions culturelles publiques doivent aussi trouver leur compte. Nul observateur étranger n’est censé conclure qu’une société concentrée sur le Shopping est insensible à la culture même si le Shopping développe pour ses adeptes les plus radicaux, une esthétique nouvelle, un art de vivre (nous y reviendrons) inéchangeable. Plus sérieusement, établir des espaces où art et technique s’épaulent pour produire un récit est un enjeu civilisateur. Au même titre que les envahisseurs ont toujours, sous couvert de religion et de culture, planifié commercialement les territoires conquis, les décideurs du Land s’entendent à planifier financièrement une Europe conquise, sous couvert de concours d’architecture internationaux.
La nouvelle bibliothèque de Stuttgart inaugurée en novembre 2011, a été construite par le coréen Eun Yong Yi sur un terrain appartenant à la Deutsche Bahn.

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vue interieure

Il s’agit d’un cube blanc de neuf étages, à la surface rythmée d’ouvertures oblongues comme autant de portes imaginaires, de balcons donnant sur le vide. Sur les côtés, le mot Landesbibliothek a été traduit en chinois, arabe et anglais. Par des portes de dimension modeste, le visiteur pénètre un espace virginal, sobrement équipé. Les tablettes laissées à la disposition des lecteurs prodiguent une surface minimum, correspondant aux dimensions d’un livre ouvert, ou à celles d’un ordinateur portable, pas plus. On est loin des larges tables en bois de la bibliothèque ancienne où tous se mêlaient à chacun, communauté éphémère composée de lycéens accrochés à leur portable en mode vibrant, de retraités parcourant le StuttgarterZeitung et de chercheurs dûment estampillés. Continuons : les banquettes n’ont pas de dossier pour éviter un séjour prolongé, des écrans plats muraux diffusent ce qui doit être une vidéo concoctée par un artiste pétri de bons sentiments et dont le contenu peut être résumé ainsi : filmés en plan moyen, des acteurs culturels locaux lisent à voix haute ce que j’imagine être leur livre préféré (pour plus de renseignements consulter les casques audio laissés à disposition). L’espace général est vide, blanc et silencieux. L’espace est censé produire un sentiment de paix intérieure. La première partie du rez-de-chaussée s’ouvre sur un cube central, haut de plusieurs étages, agora sans fonction où errent des mères de familles précédées par leur landau. Pas de plantes vertes, pas d’affichettes épinglées annonçant une activité new age ou un séminaire tantrique. Il faut imaginer une construction gigogne dont la monumentalité invite au respect et à la méditation. Parc consacré à la trilogie Matrix ? Kaaba simulée ? ou bien expression de ce que le philosophe Peter Sloderjik nomme « le bouddhisme made in Germany » ? Au sommet du dit espace, s’empilent encore trois étages, communicant à l’aide de coursives, d’escaliers métalliques selon le principe des pénitenciers américains, puits refermé sur ses utilisateurs mêmes. L’architecte Eun Yong Yi maîtrise parfaitement l’origine historique de son projet. Pour parler vulgairement, il sait où il met les pieds. Il a parfaitement assimilé le fait que depuis 1927, date à laquelle la colonie de Weissenhof accueillit vingt et un projets architecturaux dont ceux toujours visibles de Mies van der Rohe, Le Corbusier, Bruno Taut et Mark Stam, le minimalisme bénéficie dans la région du Bade Wurttemberg d’une aura quasi-héroïque. Il a vérifié que les responsables du Kunstmuseum (anciennement Galerie der Stadt, fameuse pour son très bel ensemble d’Otto Dix) n’ont pas voulu en 2005 s’écarter de cette tradition, plébiscitant un cube de verre doublé d’une paroi en travertin. Ses collaborateurs n’ont pas omis de l’informer que le musée Ritter, autre cube de béton, pousse la logique à n’acquérir que des œuvres... carrées. Ritter, des chocolats Ritter : « Quadratisch. Praktisch. Gut. » Dans un tel environnement, l’innovation radicale des années 20 ne glisse-t-elle pas vers la parodie systématique ? En 1927, de nombreuses réactions hostiles fusèrent à l’encontre de la colonie de Weissenhof. Une carte postale fut imprimée représentant des chameaux, la recrudescence de toits plats donnant un petit air de Médina au périmètre élu. Kurt Schwitters s’inquiéta de savoir, si les locataires de la maison de Mies van der Rohe jouissaient d’une liberté aussi vaste que leurs fenêtres. Malgré tout, 500 000 visiteurs nationaux et internationaux vinrent s’assurer de la nouveauté des propositions. Aujourd’hui, la nouvelle bibliothèque n’a pas suscité (c’est le moins que l’on puisse dire) un tel déferlement de réactions, à peine la satire locale l’a-t-elle sereinement surnommé... la prison des livres. De plus, son inauguration officielle fut en partie escamotée par l’entérinement du projet Stuttgart 21, comme si les deux n’étaient pas organiquement liés.
L’artiste, Peter Prothman, est très sensible aux métamorphoses de sa ville natale. En observateur subtil, il aime à excéder les réflexions du moment pour se positionner dans une perspective historique plus ambitieuse. Ainsi, avance-t-il l’hypothèse, que cette recrudescence de cubes provient du mémorial de la Shoah, monument installé près du château historique, empilement fruste de quatre pavés surdimensionnés. Aussi surprenante soit-elle, cette proposition désigne un symptôme morbide que Jacques Derrida aurait pu classer sous l’article « Hantologie ». Ce qui se rejoue ici, c’est bien la réminiscence du sentiment de la guerre, le souvenir des esprits dont il faut sans cesse honorer l’absence. Bien que totalement concentrée sur le présent infiniment repris de la consommation, l’économie capitaliste porte en elle un sens du tragique, éternel retour miné par le pire. Ce qui hante le capital, c’est une mystique dont la marchandise n’est que la manifestation futile et éphémère. Comme l’activation des couleurs du cercle d’Itten débouche sur une surface blanche, l’accumulation des biens de consommation doit déboucher sur une espace vierge. Là, enfin, le capital peut se projeter. Cette logique paroxystique est l’emblème d’une décadence où rien n’a réellement de valeur puisque constamment soumis à l’inflation. Faisons fi des montagnes de déchets, oublions ce septième continent de carcasses surgi au milieu de l’Afrique, cette banquise de plastique, il faut des temples de cristal pour accueillir cette mystique nouvelle, des temples pour s’élever et transcender la lourdeur de la technique, la vulgarité des bénéfices matériels — comme seule la magie d’un château de cartes en équilibre sur une table de marbre est en mesure de l’imager. Il faut des œuvres qui rivalisent de hauteur, de légèreté, de transparence : nimbes, nuages, poches gazeuses... Et d’ailleurs à quand la possibilité d’une implantation aérienne, d’une architecture d’air et puis de feu convoquant les délires rosicruciens d’un Yves Klein en queue de pie ? Celui là même qui dans ses manifestes condamnait à mort la plupart de ses contemporains. Une fois sortis de terre, dolomites post-historiques, ces chefs d’œuvre s’imposeront et nul ne sera censé ignorer que s’il s’applique à leur examen, il sera en retour examiné au plus profond de son être.

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vue exterieure

PYM

Steve Jobs contrôlait chaque aspect de la culture dont il fut successivement l’ingénieur et le promoteur charismatique. Ainsi, son turtle neck indissociable de ses prises de parole publiques fut dessiné par Issey Miyaké. Les milliers d’individus suspendus à ses lèvres, se reconnaissaient dans ce carré de tissu. Dans un tel contexte, la culture d’entreprise n’est pas une forme contractuelle reliant des membres épars. Il s’agit d’une synthèse organique, d’un système où selon le principe de la métonymie, chaque détail joue pour l’ensemble de la construction.

Aujourd’hui plus que jamais, les points de vente Apple ont pour objectif de conditionner les flux énergétiques émis par celui qui s’est tu à jamais — comme le tuyau de son turtle neck semblait canaliser le flux sa voix. Par extension, chaque utilisateur des produits Apple joue le rôle d’un standardiste ventilant les communications à destination de ses semblables. Dans le Grand-Hôtel-Numérique, la stratégie architecturale en cours ne vise pas la création de nouvelles formes — parti-pris esthétiques et agencements spatiaux sont clairement réglementés pour les années à venir — mais l’amélioration des plus significatives d’entre elles.

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5e avenue

La structure de la boutique située sur la 5e Avenue de New-York, consistait, il y a peu, en un cube composé de quatre vingt dix plaques de verre, elle n’en compte plus aujourd’hui que quinze. Nous faisons donc face à un chef d’œuvre technique doublé d’une apparition magique. La définition de l’Épiphanie telle qu’elle fut énoncée par Saint-Thomas d’Aquin semble lui convenir à merveille : évidence, brillance, symétrie. Avant que de plonger via un escalier High Tech dans l’épaisseur du bitume (l’Enfer new-yorkais ?), un mirage minéral nous domine — un élevage de poussières numériques que le new-yorkais Marcel Duchamp n’aurait pas désavoué. Parce que cette innovation décuple les principes d’immatérialité tout en affirmant une présence physique colossale, elle synthétise le Nothingness de l’architecture contemporaine (Less is More) et le Bigness, non style théorisé par Rem Koolhas à grands renforts de figures paradoxales :
« Là où l’architecture révèle, Bigness rend perplexe ; d’une accumulation de certitudes Bigness fait une accumulation de mystères. »

Alors que l’immatérialité hante l’esprit des architectes, les projets des décennies prochaines se coltineront au réalisme rugueux des aéroports et des hyper centres commerciaux. Ce sont eux l’expression réelle du Bigness, villes sans qualité dont l’énormité exacerbe les comportements contemporains : l’attente sans fin dans les sas prévus à cet effet, l’errance morne dans les galeries marchandes, le contrôle électrique aux portiques (scans, digicodes, reconnaissances vocales), le déplacement vertical de strates en strates, d’ambiances en ambiances, grâce aux ascenseurs.
Nonobstant, certains architectes persistent à imaginer un Peyton Place futuriste, parcouru de citoyens reliés en permanence les uns aux autres, totalement désengagés de l’idée du malheur. L’exécution de cette partition sans aspérité, de cette cacophonie silencieuse, sublime l’expression d’un nouvel art de vivre. En effet, le stade ultime de l’acquisition marchande autorise un tel bien être. Il s’agit d’un droit que le consommateur, après s’être acquitté de ses différentes tâches (achat, prêt bancaire, endettement chronique), a clairement le droit de revendiquer. Un nouveau chapitre s’ouvre donc : sentiment privé et désarroi public fusionnent en un clin d’œil, excitation maniaque et abattement dépressif alternent.

Selon les valeurs défendues par l’humanisme numérique [1] (ubiquité, instantanéisme, partage, diffusion), un système fulgurant est en cours de formation, système qui bouleversera la transmission des sentiments, la chronique des états. Éternel recommencement, où chacun sera en mesure de saisir dans la plus petite parcelle de matière, l’invention de la vie.

Quid d’Hamlet penché sur la tombe fraîchement ouverte ? QUID DU SPECTRE ?

Les espaces intérieurs des boutiques Apple flattent notre goût de l’ordre. Censés apaiser momentanément nos pulsions consuméristes, ils se concentrent sur l’exposition de marchandises aux qualités irréprochables, dépassant en cela toutes les promesses de la concurrence. Le dallage régulier au sol, l’orientation des tables, l’épaisseur de leurs plateaux confortent notre quête de l’équilibre. Nous sommes sollicités par trop de fantômes mais chez Apple, enfin ! nous sommes les acteurs d’une aventure apaisée. Que tracent-ils, ces signes-corps voués au culte d’Apple ? Quels signes répètent-ils sur leur tablette ? Oui, quelle chorégraphie dessinent-ils, en guise d’alphabets corporels ? À peine chassés des impasses industrieuses (poussière et graisse), les voilà exposés au soleil aveuglant d’Arcadie.
Le casting de la clientèle est judicieusement divisé en deux groupes : les acheteurs et les curieux. Les acheteurs rompus à l’exégèse et les curieux en passe de l’être. Les acheteurs férus de connaissance, les curieux qui ne demandent qu’à être initiés. À l’extérieur, les êtres errants, les dromomaniaques postés aux intersections de l’économie libidinale et pour ainsi dire, livrés à leurs fantômes. Ceux-là sont exclus. Ceux-là n’ont pas encore été orientés par Apple.

“Some of this population was composed of what Virilio will term “dromomaniacs”, a lumpen class which rules the roads, in the absence of any centralized “highway patrols”. These highway men will play an important role in the conflict between urban centers. They are, as Virilio sees them, speed and motion, only in need of more or less precise targeting. The term “dromomaniac” is particularly significant, since it refers both to a particular historical social group and to a medical condition characterized by “compulsive walking”. What Virilio is describing is a “dromocratic revolution” in which speed becomes a dominant factor in Western societies. He describes “dromocrats” and “dromomaniacs” — something like his version of the bourgeoisie and the proletariat — and we are left to wonder where we stand, or where we walk.”
(Shawn P. Wilbur, Dromologies : Paul Virilio : Speed, Cinema and the end of the political state)

Revenons à la bibliothèque de Stuttgart, Eun Yong Yi a déclaré avoir voulu concevoir un espace dont la diversité est avant tout exprimée par la présence des livres. Il ne s’est nullement inquiété de la nature des visiteurs, encore moins de leurs motivations. Lorsque le scientifique Paul Otlet imagina, au début du XXe siècle, « l’architecture du savoir », il songeait surtout aux usagers et dans une moindre mesure à l’architecture. L’organisation décimale universelle, la sériation, le système des fiches, étaient au service des lecteurs, producteurs de récits transversaux, défricheurs poétiques et pour lesquels on imagina des espaces de classement, des surfaces de travail. Aujourd’hui, le projet est volontairement plus flou : l’architecture sert un objet politique innommé qui sous couvert d’humanisme — qui songe à remettre en question l’idée même d’une bibliothèque ? — délimite un territoire extrêmement autoritaire. À cette époque où la représentation a pris le pas sur l’expérience vécue, l’image d’une bibliothèque est sans doute plus séduisante que sur sa valeur d’usage et ce, à la manière de ces catalogues d’exposition que l’on exhibe sur la table basse du salon sans jamais en goûter le contenu. Plus terrible encore, la logique veut qu’une ville comme Stuttgart se doit d’avoir une bibliothèque comme elle se doit d’avoir un musée, des parkings, un stade, une rue piétonne... Le tri sélectif de l’hygiène sociale.

Notes

[1*J’emprunte cette expression à l’essai de Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Paris, Le Seuil, 2011.