jeudi 26 février 2015

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Signe, trace, symbole

Note sur Mémoire et sublimation

, Anouchka d’Anna et Jean-Louis Poitevin

Mémoire et sublimation est une exposition d’œuvres de quatre artistes femmes, Yuhsin U Chang, Chen Meitsen, Fion Gunn et Anouchka d’Anna qui se tient Galerie Médicis du 28 février au 2 mars

Trauma et ruines

Quatre jours pour explorer à partir et à travers des œuvres d’artistes femmes, le monde de la douleur, du trauma, de ses causes, des possibilités de le déconstruire, des espérances sur une reconstruction possible. Les drames, les enjeux sociaux et médicaux, le colloque au Sénat et le livre de Muriel Salmona, Le livre noir de violences sexuelles (Éditions Dunod) en parlent avec précision et détermination. Les œuvres, elles, évoquent le sujet autrement. Entre trace, signe et allégorie, la production d’une œuvre relative à un sujet et plus encore à un sujet aussi sensible que celui de la violence faite aux femmes est à la fois une chose impossible et nécessaire. Mais n’est-ce pas dans cette disjonction inévitable que se situe toute création ?

Yuhsin U Chang, Chen Meitsen, Fion Gunn et Anouchka d’Anna sont des artistes polymorphes qui ont produit ces œuvres, en dehors de toute commande. Questionner le trauma est inévitable dans l’art. On pourrait même dire qu’il n’y a guère d’œuvre, même au sens de l’œuvre de toute une vie, qui ne soit une confrontation avec des traumas. Il y a ceux de l’artiste, ceux du monde qui l’entoure, ceux qui hantent tout être vivant jeté sur cette terre et qui découvre un jour qu’il y est lui aussi inévitablement abandonné. Le trauma est en général physique, sexuel, mais il est aussi, psychique. Il accompagne chaque existence s’il ne la fonde pas. Dans tous les cas l’unité corps-esprit, vie-conscience-pensée, est affectée voire détruite.

Vivre un trauma, c’est vivre dans une ruine, en permanence, c’est-à-dire se trouver dans une situation d’insécurité maximale à chaque instant de son existence lors même que la situation objective est de facto sans danger. Le vent passe à travers tout et avec lui les hurlements des loups, réels ou imaginaires. Et ces hurlements, si tout le monde n’a pas à en souffrir durablement, chacun les a entendus un jour ou l’autre et a donc produit un schème imaginaire lui permettant de figurer la destruction et donc de lui répondre, aussi fragile soit cette réalisation.

Chacun fait l’expérience du trauma. Si ce n’est d’avoir à vivre longtemps, parfois toujours, dans une maison en ruine, chacun a du moins vu sur son écran mental les murs de sa « demeure » se fissurer et l’angoisse gagner jusqu’à repeindre l’univers en rouge sang.

Figurer l’infigurable

Les œuvres présentées ici sont nées dans le mouvement de la démarche de chacune de ces femmes. Elles mettent simplement en scène et installent dans le visible l’évidence, pas nécessairement allégorique, de la prégnance en chacune de l’angoisse et de la connaissance par elles, de la relation entre violence et trauma, souffrance et oubli impossible, destruction et reconstruction rêvée.

C’est même cela l’un des aspects, et non des moindres, du travail de l’imaginaire : tenter de figurer l’infigurable. On ne peut pas montrer le trauma puisqu’il est, non par essence mais de facto, infigurable. On ne peut pas « dire » le trauma, même si l’on peut parvenir à l’exprimer en le transfigurant. Le jeu de l’art est tout entier contenu dans cette tension insupportable lorsque, directement ou indirectement, un trauma est la source de l’expression.

Or d’une certaine manière il n’y a pas d’autre source que le trauma, pas nécessairement celui, violent et direct de l’agression physique, mais celui diffus et partagé par tous de la naissance et de l’existence sur terre.

Créer, c’est donc tenter sinon de représenter du moins d’exprimer quelque chose qui est de l’ordre du trauma. Y parvenir c’est absorber sa violence radicale pour la faire resurgir, métamorphosée dans une forme qu’il sera possible de contempler. Il n’y a pas de contemplation possible du trauma, seulement des œuvres dont il est la source parfois inavouée parce qu’inavouable.

Portraits d’oeuvres, portraits de femmes

Quatre artistes internationales ont été réunies à l’occasion de ce colloque. Leurs œuvres témoignent d’une force intérieure qui oblige l’esprit à rester en éveil, d’une envie qui rappelle des états de conscience passés et d’une exigence vitale en quête d’une sorte d’idéal et nous invitent à un voyage dans les parages de l’intime.
Écoutons-les un instant.

ANOUCHKA D’ANNA (France/Maroc) :

Mes tableaux sont composés de visages énigmatiques saisis entre apparition et disparition, abstraction et figuration et qui se reconstituent par-delà leur éclatement, pour devenir conscience, regard qui interpelle. La vie est un « scandale traumatique » auquel on ne peut échapper et que je veux énoncer en le transformant en cri.

YUHSIN U CHANG (Taiwan/France) :

D’une forme creuse, des fibres végétales envahissantes ont proliféré et se sont développées. Ces corps transis, recroquevillés, saisis dans un dernier geste peut-être, sont habités par la volonté de se métamorphoser. À l’image de l’insecte qui l’hiver est herbe et se change l’été en une entité, mes œuvres prennent forme dans ce renouvellement de l’être et nous invitent à une transformation de notre regard.

CHEN MEITSEN (Taiwan/France) :

Telle la Boîte de Pandore, mes cadres découvrent et enferment à la fois des plis et des replis de peau qui forment comme une cartographie sillonnée de cicatrices. Soigneusement cousues ou agrafées, ces peaux composent des formes aussi bien abstraites qu’évocatrices, qui témoignent d’une volonté de définir un terrain de conflits intérieurs peuplé de souvenirs et d’émotions.

FION GUNN (Irlande/Angleterre) :

Le point de départ pour cette série d’œuvres est une exploration de récits autour de la violence sexuelle. Je fais référence à des conflits comme l’invasion japonaise en Chine, la guerre en Bosnie et les guerres toujours en cours en Somalie, en Syrie ou ailleurs. Ces œuvres jouent sur une échelle intime, renvoyant aux icônes et aux tableaux religieux en relief et offrent une vision d’un paradis brutalisé, souillé.

Anouchka d’Anna dont les œuvres témoignent de la prégnance du visage et du regard dans l’échange impossible qui est celui de notre situation humaine, porte dans ces lignes un regard précis sur les œuvres des autres artistes.

« La taïwanaise Yuhsin U Chang, entre dévastation et renaissance, scrute et sculpte les traces d’une mémoire qui s’inscrit là où on s’y attend le moins, c’est-à-dire dans une matière organique comme le lin, la poussière, voire la peau humaine qu’elle photographie et transforme en paysages mentaux.

Chen Meitsen, également taïwanaise, évoque quand à elle la dimension intime du trauma qui s’incarne ici dans sa matérialité à travers l’espace même de la toile, qu’elle transforme en champ opératoire et en seconde peau où la blessure se fait cicatrice, point de suture ludique.

L’irlandaise Fion Gunn, travaille elle aussi sur le registre de l’intime, dans des mini installations en carton, où elle met en scène la détresse quotidienne des femmes victimes de la violence du monde et de la guerre. Un drame silencieux se tisse dans l’ombre dont témoigne pudiquement ses œuvres. »

Ces quatre femmes parviennent à figurer un peu de cet infigurable qui est en chaque créateur le moteur secret de son œuvre et la part obscure dans laquelle plonge son regard lorsqu’il veut le nettoyer des horreurs du monde pour en offrir une vision salvatrice.

Mémoire et sublimation
Galerie Médicis
5, rue de Médicis, 75006 Paris
Exposition réalisée à l’occasion du colloque « Enquête de Reconnaissance » au Sénat. Elle est réalisée en partenariat avec l’Association Mémoire Traumatique & Victimologie.
EXPOSITION DU SAMEDI 28/02 AU LUNDI 02/03/2015 DE 12H00 À 19H00