mardi 6 décembre 2016

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Séoul Playstation mélancolique

extraits et images II

, Jean-Louis Poitevin

L’histoire d’un photographe de guerre embauché pour un shooting de mode en Corée se trouve embarqué malgré lui dans la recherche d’œuvres volées d’Alechinsky. Aux prises avec sa propre mélancolie, suite à un trauma de guerre, il découvre la ville de Séoul accompagné d’une coréenne qui, elle, cherche à réaliser un film sur sa ville. Entre poursuites en escalator et errances sans but, le photographe et sa compagne dérivent dans Séoul qui devient ainsi pour la première fois dans un livre français le cadre et le personnage d’un roman post-historique.

Une galerie d’art contemporain. Pas un organe ajouté mais un organe naturel de la grande baleine de béton de verre et d’acier. Pas louée à un opérateur extérieur, non, une galerie financée et portée par la chaîne de magasin, dont celui-ci est le mondialement célèbre fleuron.
Après tout pourquoi un tel étonnement ? Je me reprends et me dis qu’Au Bon Marché, à Paris, ancien port de mer, on fait bien aussi des expositions. Mais, en France ces enseignes ont-elles une galerie d’art dans chacun des magasins de chacune des grandes villes dans lesquelles elles sont installées ? Je parie que non !

Personne pour parier avec moi. Dommage.
Ce n‘est qu’au petit-déjeuner, le lendemain matin, que quelque chose se met en place, les questions, les affirmations, les certitudes, les avancées de la mémoire dans un territoire inconnu, le trouble d’une révélation involontaire et non désirée. À partir de ce moment, il est possible de dire qu’une main anonyme, une main invisible, une main qui n’existait pas avant, une main qui n’a été finalement inventée que pour exécuter ce geste et aucun autre, une main inventée par personne sinon par le destin lui-même, que cette main à l’apparition unique et au geste irréversible, a appuyé sur la touche play de la gameboy du destin. Pas destin avec majuscule, non, destin en minuscule, comme s’il devait s’agir d’une chronique sur les accrocs habituels de la vie, habituels jusqu’à ce qu’ils finissent par devenir si larges qu’ils constitueraient un véritable danger.

Maintenant, je marche dans Séoul, tête haute, bras relâchés, œil aux aguets, esprit tendu, vers rien, vers tout, puisque à chaque pas rien ne semble échapper à mon système perceptif réactivé. Un radar doublé d’une éponge, voilà ce que j’ai l’impression d’être devenu en quelques heures. Fatigue évanouie, les monstres du temps me semblent pourtant encore plus réels, encore plus implacables.

Bizarrement, alors que tout m’atteint de ce qui se passe ici autour de moi, ce qui torture la planète me semble enveloppé dans un plastique transparent qui rend l’agitation des gnomes semblable à celle d’une armée de crevettes minuscules jetées vivantes dans un sachet. Pas besoin d’aller sur le théâtre des opérations pour se sentir soumis à la volonté arbitraire d’une armée invisible de malfrats bien habillés, de politiciens mafieux, de banquiers assassins par procuration et de leurs affidés en tout genre. « Kill them », me dis-je soudain, « kill them all ! », me demandant si cela n’allègerait pas la planète du poids insupportable du mépris ?

Je parle en l’air évidemment. Ces noms sont pour moi des inconnues dans l’équation d’une ville ouverte qui ne va tarder à me paraître sinon infinie du moins aussi interminable qu’une démonstration en cours dont on ignore si l’on parviendra jamais à la conclure. Les vitres ouvertes laissent passer des effluves de fraîcheur. Peu de voitures à une heure du matin pour ralentir cette progression à grande vitesse à travers carrefours ponts tunnels carrefours encore, avec la chance que de nombreux feux verts se suivent, fanions destinés à une victoire pourtant bien incertaine.

On ne gagne pas contre une ville. Au mieux, on se fond en elle et on disparaît, homme des foules à l’existence précaire, capable de se démultiplier ou de s’effacer un moment des prompteurs de la surveillance en ligne en passant entre deux murs dans une zone de petites maisons, de ruelles décharnées peuplées de vélos morts, de carcasses de cartons, d’ombres d’hommes ivres et de spectres respectables qui tentent, sans doute en vain, de rassembler images, odeurs, trajets, visages, avant un improbable retour « at home » pour cause de mémoire sinistrée.

Les rues minuscules où ne pouvait passer qu’une personne à la fois, les recoins invisibles, les cachettes innombrables, les gens vivant-là dans une promiscuité doucereuse, tout cela formait, il y a encore un siècle, le dédale des quartiers de cette ville. Ils étaient comme soustraits aux regards de ceux qui n’avaient pas à s’y aventurer et se contentaient d’arpenter les rues plus larges qui les bordaient. Ils n’ont pas dû être nombreux les occidentaux à pénétrer dans ces ruelles du quartier qui jouxtait le palais impérial aux alentours de 1900.

Pour deviner ce qu’il s’y passait, il fallait grimper sur une des montagnes qui les surplombent à quelques centaines de mètres. Alors ce qu’on découvrait, c’était tout autre chose que la vie grouillante des ruelles. On voyait les toits des maisons et leurs angles retroussés partant à l’assaut du ciel vers les quatre points cardinaux, les avant-toits qui entouraient parfois l’ensemble, au moins côté cour, l’absence d’ordre dans la répartition des terrains, et donc le chaos de la direction des angles. Et tout cela formait une accumulation de vagues faites de tuiles sombres, dessinant des formes bancales, figées par un malin génie au milieu des terres, au creux des montagnes, un véritable océan agité et immobile.

Mais parvenait-on à se glisser dans ces ruelles, c’est la vie qui se manifestait, pulvérisation sans fin de corps assidus dans leur quête de nourriture, de plaisirs, d’air, d’eau. Et lorsque nous nous sommes faufilés dans ces ruelles d’aujourd’hui, j’ai réellement senti mon corps être emporté par l’une de ces vagues insidieuses et obsédantes. Une fois avalé par le labyrinthe, le bruissement infernal de la grande ville s’efface et l’on se retrouve dans un havre de paix. Chaque maison est un trou de silence dans la cacophonie humaine, une jetée secrète où débarquer ses rêves. N’étaient bien sûr les bruits, les voix, les cris, les miaulements qui peuplent chaque maison, à l’heure où le repas se prépare.

En passant chaque jour des immeubles crachant leur vanité à ces toits retroussés comme des jupes sages, j’avais perçu la puissance de cette dualité intérieure et profonde du schéma mental que la ville imprime en chacun. En me laissant avaler par ces ruelles, je choisissais temporairement un camp.