jeudi 9 février 2012

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V - L’image entre métaphore et clone

Introduction à Cloning Terror de W.J.T. Mitchell

, Jean-Louis Poitevin

Après avoir étudié les textes d’Hannah Arendt et de Jacques Derrida qui nous ont permis d’articuler la notion d’image à celle de mensonge, il est nécessaire de faire un pas supplémentaire, en mettant nos pas dans ceux de W.J.T. Mitchell et en commençant la lecture de son livre Cloning terror.

Introduction

Après avoir étudié les textes d’Hannah Arendt et de Jacques Derrida qui nous ont permis d’articuler la notion d’image à celle de mensonge, il est nécessaire de faire un pas supplémentaire, en mettant nos pas dans ceux de W.J.T. Mitchell et en commençant la lecture de son livre Cloning terror.

Aujourd’hui il importe de définir certaines notions dont le rôle, dans une détermination du statut des images contemporaines, est essentiel.
Ces notions sont les suivantes : la métaphore, le clone, l’immunité ou encore l’auto-immunité et enfin les modalités de la circulation et de la transmission des images.
L’image, les images sont embarquées depuis l’antiquité dans la question de la mimésis et avec elle de leur reproduction et de leur reproductibilité.
Pour Mitchell, comme pour nous tous, la question de la reproductibilité est devenue centrale avec l’analyse célèbre de Walter Benjamin. C’est à un déplacement des critères et des formes de cette reproductibilité que l’on assiste à l’aube du XXIe siècle. C’est là le véritable sujet du livre de Mitchell et finalement l’enjeu de ce séminaire consacré à image et politique. En effet, c’est avec les événements du 11 septembre 2001 que l’on voit éclater au grand jour une forme nouvelle dans la diffusion des images, diffusion qui révèle par là même leur changement de statut. Ce statut ne dépend plus de leur support propre, peinture, photographie, film, vidéo, mais bien du système général de médiatisation et donc de diffusion des images.
Nous partirons de la présentation de ce moment central afin, d’une manière un peu différente de celle de Mitchell, de tenter de comprendre la forme que prend cette mutation et ce qu’elle implique dans notre tentative d’une approche dynamique de l’image ou des images.
Pour cela je voudrais simplement citer pour commencer la définition que donne Mitchell de l’iconologie « c’est-à-dire l’étude des images à travers les médias. D’un point de vue iconologique, les images constituent à la fois des entités verbales et visuelles des métaphores et des symboles graphiques. » [1]
C’est cette unité paradoxale qu’il faut interroger. L’image n’est pas un « pur objet visuel » ni un « objet statique ». Mais encore une fois, si l’image change de statut, c’est surtout à cause du dispositif général de médiatisation dans lequel elle est prise et auquel elle donne prise. Il faudrait plutôt dire que c’est à cause d’une sorte de flottement constant de son statut que cette appropriation des images par les médias est possible. Il faudra cependant aussi interroger la transformation que ces médias font subir à ces mêmes images comme aux mots et à la pensée.

I - Source de l’angoisse et peur des images

La voix et l’image

Si la bicaméralité chère à Julian Jaynes fonctionnait surtout à travers des hallucinations auditives, mais les hallucinations visuelles existaient tout autant.

Sur ce point pourtant il est difficile de formuler des choses avec précision. Mais il semble possible de dire que ni ce que voyaient les hommes de la préhistoire ni ce qu’ils ont pu inscrire sur les parois des grottes ne peut être appelé « image » au sens iconique.

Par contre cela peut nous conduire à préciser la distinction entre deux sortes d’images, les images iconiques, celles qui sont rendues possibles par le processus d’extraction et la naissance ou l’invention du cadre, et les images visionnaires, celles que, dans des états hallucinés, portés par des transes de type chamanique, les hommes ont matérialisées à ce point de rencontre entre la nuit du crâne et les parois de la grotte, si l’on suit en tout cas la thèse de Jean Clottes.

(Deux hypothèses donc, que les premières images sont visionnaires et aniconiques et que les images iconiques sont rendues possibles par l’instauration du cadre rendu lui-même possible par le déploiement du logos comme puissance de rationalisation.)

Ainsi les premières sont les purs produits de l’hémisphère droit et les autres sont les produits d’une relation de dépendance en train de s’instaurer entre hémisphère droit et hémisphère gauche, au profit du second. En d’autres termes, la conscience est la mise en place d’une domination de l’hémisphère gauche et de ses « lois » sur l’hémisphère droit et de ses émissions discontinues de messages plus ou moins violents et non rationnels sous formes de voix et d’images non iconiques.
Ce qui se passe donc c’est que les images visionnaires vont devenir, du point de vue nouveau dû à la prise de pouvoir du cerveau gauche, des facteurs de trouble. Ce sont elles, si l’on admet qu’elles sont des émissions ou des messages envoyés par le cerveau droit au cerveau gauche, qui vont faire peur car elles ne rentrent pas dans le cadre justement.

(On peut supposer que les représentations dans les grottes n’étaient pas liées à la peur ou alors pas à la même peur. Il y aurait donc deux peurs, l’une liée au fait même qu’il y ait envoi de message, et cette peur est du côté de la fascination, de la stupeur et d’une sorte d’impuissance, de paralysie due au fait de ne pas pouvoir répondre, et l’autre au fait que le message étant incompatible avec les nouveaux critères de rationalité, une peur panique devant l’impuissance à faire face se manifesterait comme forme de la réponse – tout cela se ressemble mais, c’est important de les distinguer).

D’un autre côté les images qui passent ou s’installent dans le cadre seront toujours suspectes d’être des émissaires cachés du cerveau droit, mais elles seront de moins en moins coupables au fur et à mesure que le discours rationnel réussira à légitimer leur existence comme auxiliaire dans les processus complexes de connaissance et dans les processus vitaux de reconnaissance.

La légitimation ratioïde des images

Deux moments marquent cette légitimation des images. Le premier est grec. Il est dû à Simonide de Céos (556-467 av. J.-C.). Marcel Détienne, dans son livre Les maîtres de vérité dans la Grèce archaïque évoque avec précision les deux phrases attribuées à celui qui fit scandale en étant le premier à faire de la poésie un métier et à composer donc des poèmes pour une somme d’argent.

Mais c’est surtout par la mise en relation directe sur une base d’équivalence ratioïde entre image et texte qu’il est important pour nous aujourd’hui. En effet, c’est à lui que l’on doit ces deux phrases qui auront une immense postérité : « La peinture est une poésie silencieuse et la poésie une peinture qui parle » et cette autre phrase, « La parole est l’image (eikon) de la réalité. »

Simonide marquerait le moment où l’homme grec découvre l’image, il serait le premier témoin de la théorie de l’image. En tout cas il est l’un des acteurs de cette mutation qui affecte la Grèce dès la fin du VIIe siècle, période où « la statue n’est plus un signe religieux, elle est une "image", un signe figuré qui cherche à évoquer pour l’esprit de l’homme une réalité extérieure. » écrit Marcel Détienne. [2]

L’appropriation par le christianisme de l’image comme élément essentiel au processus de connaissance des fins dernières et de réassurance psychique face à l’inconnu de l’existence prolongera le débat autour de ce statut tel qu’il existait chez les Grecs, à savoir que l’image, comme représentation du dieu était aussi perçue en fait non pas comme une représentation, mais comme une présentification. C’est ce que signalait déjà Jean-Pierre Vernant dans un texte de 1979, (Naissance des images, Religions, histoires, raisons, Maspéro, cité par Dominique Jaillard, in Les champs de la mimésis à l’époque classique, in La peur des images, La part de l’œil, 2008) lorsqu’il écrivait que « l’acte de mimesthai, plutôt qu’une représentation, est une effectuation, une manifestation. »

Donc l’image est ambiguë car en tant que manifestation potentielle de l’hémisphère droit elle est porteuse du danger métonymique de l’unité avec le sujet représenté. Elle est alors suspecte d’être connectée aux voix divines, d’être un vecteur d’hallucination et donc d’être un facteur de trouble dans un univers qui se retrouve gouverné par des lois issues de l’hémisphère gauche et qui s’oppose toujours malgré tout à cette puissance particulière de l’hémisphère droit qui implique de ne faire qu’un avec son origine, avec le dieu, avec la forme de la présence.

Les trois sources de la peur des images

Ce schéma plausible du fonctionnement psychique bicaméral n’a pas été pour autant aboli par quatre millénaires de mutation psychique entraînée par l’invention de l’écriture. Il survit même comme élément partiel du dispositif, au moins comme phantasme dans l’univers ratioïde.

Si l’on veut comprendre le lien qu’il est possible d’établir entre notre situation actuelle et la période qui a vu le passage de la préhistoire à l’histoire, il faut revenir un instant à ce qui alimente cette peur aujourd’hui, aux formes qu’elle prend.

Nous sommes obligés pour cela de recourir à la distinction entre les deux types d’images que nous connaissons, les images « iconiques » fixes, de la peinture à la photographie et qui relèvent de la double problématique, mimésis et présentification, et les images visionnaires qui en tant que message émis directement par le cerveau droit rendent compte d’univers idéels, abstraits donc en quelque sorte, voire conceptuels dans un sens restreint, mais qui restent connectés d’une manière singulière à la réalité.

Jean Clottes dans son livre Les chamanes de la préhistoire évoque ces images visionnaires et montre qu’elles activent certes des éléments empruntés à la réalité, mais qu’elles les mettent en scène d’une telle manière qu’ils restent déconnectés de leur contexte, extraits du psychisme mais non cadrés donc.

Les images actuelles qui se rapprochent le plus des images visionnaires sont celles qui sont projetées non pas sur mais bien PAR les écrans sur le monde et qui pénètrent donc dans les cerveaux en venant du dehors et quoi qu’ayant été réalisées par des appareils inventés et produits par des hommes. En ce sens, elles sont reçues non filtrées par le cerveau gauche à cause de l’occultation de leur provenance et donc directement par le cerveau droit.

(En oubliant le rôle des appareils dans le processus de perception, les hommes ouvrent la porte au fait que l’on peut dire que ces images parlent donc d’abord au cerveau droit dans la mesure où d’une part elles bloquent le fonctionnement du cerveau gauche par leur puissance d’évocation, et où d’autre part elles offrent une sorte de connaissance non discursive de la réalité qui remplace la connaissance de type discursive à cause précisément de cette puissance de fascination qui est la leur.)

Elles entrent ainsi en conflit d’une part avec les images qui relèvent désormais dans notre culture de la puissance ratioïde et donc du cerveau gauche et d’autre part avec les textes qui jusqu’ici étaient les vecteurs essentiels de l’explication du monde et de la dispensation du savoir et donc qui permettaient aux hommes de s’orienter dans l’existence.

La peur des images est due au trouble qu’éprouvent les structures dominantes dans le fonctionnement de la conscience face à la remise en cause de leur domination au profit de structures organisées autour du langage réticulaire et de la production d’images mobiles et qui pourtant (ou de facto) s’adressent directement au cerveau droit.

Ce trouble induit une forme de peur dans la conscience, celle d’être dépossédée de sa puissance propre à laquelle s’ajoute une seconde peur propre à la réception directe des images visionnaires elles-mêmes.
Si l’on en croit les témoignages divers relatifs aux états de transe, par exemple, et aux moments où des individus vivent des hallucinations auditives et visuelles, de tels moments sont difficiles à supporter. C’est ce dont témoigne par exemple un personnage possédé cité par Bertrand Hell dans son livre Possession et chamanisme, « Même une maladie vaut mieux. Mieux vaut tomber malade que d’être possédé. » [3] Ces images et ces voix, ces présences qui envahissent l’individu sont des puissances réelles et réellement dangereuses pour le psychisme. Il y a quelque chose de cette puissance dans les images émises par les écrans en ce qu’elles relèvent plutôt de l’ordre des visions que des traductions mimétiques, et cela malgré les apparences, en ce qu’elles sont donc liées au registre de la soumission plutôt qu’à celui de la perception active médiatisée par le langage, le logos.

Elles leur ressemblent aussi en ceci qu’on semble et qu’on est incapable de leur échapper. Cette seconde peur est une forme de peur archaïque, celle qui existait devant la manifestation incontrôlable du divin, du dieu ou de l’esprit, entité qui a de facto la capacité de briser la vie et en tout cas le psychisme de celui qu’il visite.

Il existe un troisième registre de peur engendré par les images actuelles. Cette troisième peur est liée au fait pour la conscience de se trouver comme tétanisée sans pouvoir réagir, de voir sans pouvoir faire quelque chose pour répondre ou s’opposer à ce qu’elle voit. C’est la peur induite par une forme de fascination et par la perception de la dépossession de ses moyens d’action. Le psychisme, c’est-à-dire le dispositif de la conscience comme système général permettant de décider et d’agir, de passer à l’acte et de contrôler ses actions, se retrouve littéralement bloqué. Cette troisième peur affecte la vision générale et globale du monde que produit la conscience mais qui relève plutôt des prérogatives du cerveau droit.

Le psychisme, et donc le sujet, est en train de se voir (Je analogue et Moi métaphorique) en train de se transformer. Il voit que ce qui jusqu’ici lui servait à se contrôler et à assurer le contrôle des actes ne fonctionne plus.

Il est incapable de prévoir ce qui va lui advenir comme individu et comme élément de l’espèce. En effet, les informations qu’il ne cesse de recevoir sont en fait absolument contradictoires.

Pour le dire d’un mot, la publicité lui envoie un message de bien-être et configure une image analogique crédible du monde, mais son expérience lui montre et lui démontre le contraire. Il choisit de croire ce que lui dit la publicité. Mais ce qui est en train de se produire, c’est une faille radicale dans le fonctionnement de cette prérogative archaïque du cerveau droit.

En effet, les images émises par les écrans malgré leur caractère d’images visionnaires ou justement à cause de lui, présentent aussi des aspects dramatiques au sujet de l’état du monde qui contredisent l’image générale acceptée et rassurante. Ainsi, le besoin d’équilibre fournit par l’adaptation de ses croyances à l’image analogique et rassurante se trouve mis en cause en ceci que plusieurs types d’images visionnaires se livrent un combat sans merci, certaines donnant des informations de plus en plus troublantes et violentes contredisant les informations que les autres images visionnaires, celles de la publicité pour le dire vite, émettent sous forme de messages rassurants.

Il y a donc un double conflit entre les images visionnaires et le monde ratioïde, images iconiques liées et dépendantes des textes et à l’intérieur du champ des images visionnaires. Entre cerveau gauche et droit pour la prise de pouvoir sur le fonctionnement psychique et à l’intérieur du cerveau droit donc pour le dire de manière terriblement schématique.

La nouvelle schize

Ainsi outre la remise en cause du lien de domination des fonctions du cerveau gauche sur celles du cerveau droit, mises en place par une sorte de passage et de lien plus profond entre ces deux univers psychiques établis depuis quelques millénaires et rendus possibles par la plasticité du cerveau, on assiste à la remise en cause de la puissance de réconfort de l’image mentale globale établie par notre cerveau droit sur la base des informations qu’il engrange depuis un demi-siècle. C’est donc une double schize qui est en train de se former dans le fonctionnement psychique. La première réintroduit une forme de séparation là où il y avait plutôt liens et relations entre les fonctions du cerveau droit et celles du cerveau gauche et la seconde traverse les fonctions du cerveau droit se manifestant par le conflit qui oppose images visionnaires rassurantes et images visionnaires terrifiantes.

On se retrouve donc dans une situation qui est en partie comparable à celle que connaissaient les hommes bicaméraux, disons les hommes qui vivaient avant et encore au temps de L’Iliade. En tout cas, ce que l’on peut apprendre d’eux peut nous permettre de mieux comprendre certains aspects de la crise générale que nous traversons.

À cette époque, les dieux n’étaient plus toujours bons et justes (ils commençaient à se tromper, entendons que l’on commençait à être capables de voir que ce que disait un oracle pouvait contredire ce que disait en nous la raison), et la raison n’était pas encore la puissance dominante du psychisme. Les « informations » émises par le cerveau gauche n’étaient pas encore susceptibles de permettre à la réassurance psychique de type ratioïde de fonctionner, c’est-à-dire de rassurer les hommes quant à leur place dans le cosmos et celles émises par le cerveau droit n’étaient plus capables de calmer les angoisses de manière satisfaisante et globale.

Aujourd’hui, comme nous le vivons de manière évidente depuis quelques jours, les dieux ne sont plus capables du tout d’assurer et de rassurer sur l’avenir, et les informations de type ratioïdes sont quant à elles, soit trop dramatiques pour être acceptables telles quelles, soit incompréhensibles, c’est-à-dire impossible à prendre en charge par soi-même, entendons ici par la conscience au sens du dispositif général de contrôle en vigueur depuis trois mille ans.

Voilà, nous n’avons pas peur, nous sommes la peur ou plutôt la peur est en nous et hors de nous comme un effet implacable et inévitable du destin. Les dieux sont incapables de nous aider et nous ne pouvons plus nous aider nous-mêmes. Nous sommes en cela de réels anti-héros, puisque les héros étaient ces êtres qui pouvaient encore faire appel à la puissance des dieux pour leur venir en aide et que nous ne pouvons faire appel à rien ni personne pour nous venir en aide, les appareils eux-mêmes étant non pas tant au service des dieux devenus mauvais que les vecteurs même de la mutation psychique qui permet aux dieux devenus mauvais de garder indûment le pouvoir sans nous permettre à nous, englués dans la forme dépassée du psychisme, d’inventer immédiatement les éléments de réponse pouvant nous permettre d’échapper à la mort.

Seuls ceux qui ne se renonceront pas pourront nous aider à nous sauver.

II - Derrida again : la boucle et l’immunité

C’est par un passage du livre d’entretien Le « concept » du 11 septembre de Jacques Derrida que je voudrais commencer. En effet, il y relie le mode de présentation particulier des images auquel a donné lieu de manière massive et désormais ineffaçable l’effondrement des tours jumelles, le 11 septembre, à la question de l’auto-immunité des systèmes vivants, auto-immunité qui concerne à l’évidence aussi bien les systèmes de transmission mis en place par les humains.

C’est cette translation qui est au cœur du livre de Mitchell, mais Mitchell ne s’en cache pas, c’est bien dans la pensée de Derrida qu’il a trouvé les principaux motifs de son analyse.

Je crois qu’il faut lire ce passage assez long mais qui met en perspective les enjeux de notre réflexion aujourd’hui.

Ce sont des passages écrits par Derrida mais qui sont des notes de bas de page ; situation importante si l’on veut pour ces remarques à la fois déterminantes et incidentes.

L’articulation entre auto-immunité et un certain régime d’images ou de mode de présentation des images est ici parfaitement mis en place. L’auto-immunité se trouve liée à la figure de la boucle.

Voir le texte : p. 144-145-146 in Le « concept » du 11 septembre.

Terreur, ici, angoisse, là, c’est à des affects de grande profondeur, je veux dire par là d’une grande ancienneté dans le psychisme humain que l’on est confronté à nouveau aujourd’hui, à ceci près qu’ils ne se donnent plus directement dans une violence vécue, entendons pour nous qui vivons dans des zones sans conflit ouvert, mais qu’il se donnent à nous, nous sont présentés et que nous nous représentons donc à travers les images, voire donc comme des images. C’est ici que s’opère le glissement métaphorique qui va nous intéresser maintenant.

Ce qui s’opère ici, c’est un lien renouvelé entre trauma et images, l’un étant porté par les autres et les autres inévitablement une nouvelle fois renvoyés à la peur qu’elles ont toujours fait naître en nous, mais il est vrai à des degrés divers selon les époques.

III - Une intériorité violée

Le mot n’est pas trop fort. Il dit en tout cas le lien qui s’établit entre quelque chose qui devrait rester préservé et donc saint, sacré ou en tout cas immune et le fait que précisément il existe des forces et des vecteurs de ces forces, les images, donc, qui sont susceptibles de passer outre les frontières, de se glisser sous la porte, de pénétrer par effraction ou sans effraction, mais toujours de manière illicite dans notre intériorité.

C’est autour de cette question que la foi et la religion ne cessent de venir se perdre et se reconstituer.

Derrida remarque à juste titre aussi comment il est désormais impossible pour nous de ne pas appréhender ces questions de foi et de religion sans prendre en charge le lien qui s’est instauré entre foi et rationalité économique et capitalistique du télé-techno-scientifique. Dans Foi et savoir, pages 67 à 71, Derrida se retrouve une fois de plus face à ce que nous avons appelé ici le mensonge absolu et qui ici prend le nom de mal absolu.
C’est bien cette intériorité menacée qui est au cœur de la réflexion de Mitchell.
« Comme le terrorisme, le clonage est un concept iconique… » écrit Mitchell, page 44. Écoutons la suite de ce passage.
La question est donc de savoir comment fonctionne aujourd’hui cette peur des images.

IV - Une guerre contre l’angoisse

La formule est de Mitchell page 22. Qu’est-ce que l’angoisse ?

Un affect qui tient à l’incertitude de notre situation à la fois cosmologique, biologique et psychique. L’angoisse en est la manifestation et l’expression, mais elle en est aussi le nom d’un moment dans lequel en quelque sorte le sujet baisse les bras, pourrait-on dire, ou que le système de défense, le système immunitaire, ne remplit plus ses fonctions de défense.
C’est cette ambiguïté et cette ambivalence à la fois qui caractérisent les images. Elles sont l’expression de cette angoisse et son vecteur. C’est bien « en » elle que se jouerait donc à la fois l’écart et le lien, la faiblesse et la force, par lesquelles les affects viennent à se montrer, ou si l’on veut, à se dire.
Mitchell dit bien cette dualité profonde de l’image d’être à la fois ambiguë et ambivalente, en ce qu’elle est le lieu et le vecteur, le moyen et le résultat de l’articulation, d’une articulation entre réel et imaginaire qui se fait sur un mode « à la fois conjonctif (et / et) et disjonctif (ou bien / ou bien) etc ». [4]

L’angoisse est engendrée par la mise en relation inévitable entre ce qui est dit et ce qui est vécu en tant que ce sont des forces qui s’affrontent et dont nous sommes à la fois les vecteurs et les cibles. L’ennemi est à l’intérieur. C’est une question concernant la conscience qui est ici posée.

V - Métaphorique et littéral

Métaphore comme fondement de la pensée, Jaynes, Du Marsais, Derrida (retrait de la métaphore).

Du Marsais « la métaphore est une espèce de trope ; le mot dont on se sert dans la métaphore est pris dans un autre sens que le sens propre : il est, pour ainsi dire, dans une demeure empruntée, dit un ancien, ce qui est commun et essentiel à tous les tropes. » [5]
Et « le retrait n’est ni une chose, ni un étant, ni un sens. Il se retire et de l’être de l’étant comme tel et du langage, sans être, ni être dit ailleurs ; il entame la différence ontologique elle-même [...] Qu’est-ce qui se passe ? Aurons-nous demandé en entamant ce discours. Rien, pas de réponse, sinon que de la métaphore, le retrait se passe et de lui-même. » [6]

Métaphore et littéralité : Mitchell, page 37. C’est à formalisation de l’angoisse que nous assistons et encore une fois la métaphore est elle-même la traduction de cette angoisse et son activateur.
Le parallèle que fait Mitchell entre clone et image est en ce sens porteur de cette ambiguïté et de cette ambivalence.
Il s’agit d’une opération dont on voit en quelque sorte comment elle se met en place et s’accomplit dans l’appareil technico-médiatique. C’est elle qu’il va nous falloir interroger avec Mitchell les prochaines séances.
Cela se fait par la contamination qui se fait par l’instauration d’un régime basé sur la peur qui affaiblit les défenses.

Notes

[1Cloning terror, p. 17.

[2Op. cit., p. 188.

[3Op. cit., p. 180.

[4Op. cit., p. 35.

[5In Psyché, Le retrait de la métaphore, p. 75.

[6Op. cit., p. 92-93.