mercredi 2 novembre 2011

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II - Fabriquer des images à travers les vêtements

Réflexions à partir de la notion de la "métaphysique du vêtement" chez Emanuele Coccia

, Daniela Goeller

Emanuele Coccia considère que la « faculté sensible » est la base de l’existence humaine et que cette faculté s’articule principalement dans la production et la compréhension d’images. Se vêtir revient selon Coccia à se produire soi-même en image. Ce nouveau corps – qui n’est d’autre que l’image – crée par le vêtement est un corps vide et correspond à notre faculté de transformation, plus précisément notre faculté de transformer toute sorte de chose en notre peau et inversement de nous incarner dans toute sorte de chose

Qu’est-ce que la métaphysique du vêtement ?

Emanuele Coccia considère que la « faculté sensible » est la base de l’existence humaine et que cette faculté s’articule principalement dans la production et la compréhension d’images.

Outre la faculté cognitive, l’être humain se sert de ses cinq sens et de sa « puissance perceptive » pour appréhender le monde. Le sens de la vision y joue un rôle important dans la mesure où il donne accès aux images. Pour Coccia, les images sont constitutives de ce qu’il appelle « la vie sensible » : « La vie sensible est la vie rendue possible par les images, la vie que les images rendent possible » (page 121).

Cette idée existentielle de l’image est certes issue d’une démarche phénoménologique mais se base sur la reconnaissance de l’être humain en tant que sujet suite à l’expérience du miroir décrite par Lacan : « Si ce n’est qu’en acquérant une image extérieure que l’enfant d’homme devient sujet, c’est parce que les images ont le pouvoir d’engendrer et de donner forme à l’espace psychique inconscient, un pouvoir qui va bien au-delà des simples fonctions gnoséologiques. » (page 121)

Autrement dit, l’homme possède deux facultés principales qui se résument dans la pensée et le sensible. Le « je pense donc je suis » sera ici remplacé par un « je sens donc je suis » et le sensible est chez Coccia synonyme de l’image. Image, tel que ce terme est employé ici, veut toujours dire deux choses : l’image comme objet et l’image comme faculté de figurer le monde. Il est donc double-relationnel, il désigne à la fois un processus et son résultat, de la même manière que la notion de représentation. L’image est donc plus qu’un moyen de prendre connaissance ou de percevoir le monde : « La vie sensible est la vie rendue possible par les images, la vie que les images rendent possible. (…) De la même manière les images (le sensible) existent en nous sous d’autres formes que celles de la connaissance et de la perception. (…) L’homme ne cesse d’acquérir du sensible et d’en restituer au monde. (…) L’homme est donc lui aussi, par rapport au reste du monde, un médium qui acquiert et restitue du sensible au monde, à commencer par lui-même, sa propre espèce sensible, sa propre image, sa propre apparence. » (pages 121-122).

L’homme est donc à la fois producteur et récepteur d’images. La distinction que Coccia fait entre perception et acquisition n’est pas toute à fait claire, mais l’acquisition semble ici synonyme d’incorporation, mais pas au niveau des idées mais à un niveau sensible.

Le plus grand enjeu pour l’homme médium est le vêtement et au sens large, toute intervention qu’il applique sur lui-même à des fins de représentation ou d’apparence et donc de production d’image. Se vêtir est selon Coccia l’acte par excellence d’ « acquérir physiquement » et d’ « incorporer un sensible extérieur » (page 122) et « notre relation avec les images », sa « nature » et sa « réalité », s’explique seulement par l’acte de de vêtir (page 123).

Outre le fait que le vêtement est porteur d’un nombre infini d’informations de l’ordre utilitaires, sociologiques, historiques et symboliques, l’habit qualifie l’homme et le distingue des animaux et des dieux. Mais c’est notamment quand l’habit cesse de répondre à des besoins précis ou des fins utiles et qu’il arrête d’être porteur de symbolique qu’il devient porteur de sensible.

Ceci semble d’autant plus vrai quand on regarde les phénomènes adjacents du vêtement, tel le maquillage, les coiffures, les bijoux – qui, pour Coccia ne répondent qu’à des fins ornementales. L’ornement est, selon Coccia, l’élément le plus éloigné de nous, car il n’a pas de rapport organique ni avec nous, ni avec le monde. Il constitue simplement un état de chose, et nous sert à véhiculer notre vie et notre subjectivité. L’ornement est un phénomène intéressant, car il peut, outre ses qualités décoratives être porteur de signification et devenir image.

Le grotesque – l’ornement comme image

Le grotesque est un style d’ornement qui apparaît au cours de la Renaissance. Il consiste de motifs singuliers, aussi abstraits que figuratifs, qui se suivent ou se répètent et sont liés entre eux par des ornements. La composition de ces images ne suit pas les lois statiques de la réalité mais instaure une logique imaginaire. Ce n’est pas un ornement décoratif qui se trouve sur les bords, mais un mode pictural qui peut remplir des murs. Concrètement il s’agit la plupart du temps d’un ou de plusieurs motifs picturaux qui sont reproduits dans des cadres (illusion d’espace) et liés entre eux par des formes ornementales, parmi lesquelles on peut également trouver des reproductions d’autres figures et personnages.

L’ornement grotesque crée un lien entre l’espace illusionniste de la représentation picturale et la surface décorative de l’ornement, il fait coexister le représentation de la réalité d’un objet et la structure abstraite et formelle de l’ornement dans un même espace pictural. Image et représentation se confondent. L’image est mise en scène comme image et intégrée dans un autre espace qu’est un espace pictural et décoratif.
« Pour nous rendre absolument reconnaissables, nous nous confondons avec quelque chose qui ne nous appartient pas. (…) Une portion étrangère à notre corps, faite seulement d’images, parvient à véhiculer et à exprimer plus que ne le font notre corps anatomique, notre âme, sa psychologie, son caractère. » (pages 124-125).

Dans le vêtement nous nous identifions avec un objet, un « trait du monde » qui exprime notre subjectivité : « Dans toute cosmétique, l’individu habite les choses dans la mesure où les choses deviennent sa forme. » (page 125). Et c’est cette chose qui, par le fait que nous l’utilisons pour figurer notre subjectivité, devient une part de nous-mêmes, ce processus est donc réciproque : « On a l’habitude de définir le mouvement spirituel propre au moi comme la force de se reconnaître en quelque chose d’extérieur, qui devient par ce mouvement quelque chose de propre à soi. » (page 125).

Le vêtement comme image

Il est selon Coccia impossible de séparer l’individu (le moi) du monde et il n’y a pas mieux que le vêtement pour le démontrer. Le vêtement – et par prolongation : l’image – devient alors la condition pour notre existence en tant qu’individus dans ce monde : « Ne peut dire moi que celui qui sait se maquiller. » (page 126) Le vêtement est un corps étranger à notre corps dont nous servons pour faire apparaître notre corps : « Ce corps secondaire qui s’incarne à chaque fois dans les vêtements (toujours soutenus par le corps anatomique) n’est pas fait de chair mais simplement d’apparence. Et c’est toujours dans le médium de ce corps non anatomique que le corps apparaît, se donne à voir, se révèle. » (pages 127-128).

Se vêtir revient selon Coccia à se produire soi-même en image. Ce nouveau corps – qui n’est d’autre que l’image – créé par le vêtement est un corps vide et correspond à notre faculté de transformation, plus précisément notre faculté de transformer toute sorte de chose en notre peau et inversement de nous incarner dans toute sorte de chose : « (…) c’est la faculté de transformer l’absolu impropre en un absolument propre ; et vice versa celle de transférer (d’aliéner) le propre (ce qu’il y a pour nous de plus intime) en ce qui est absolument étranger. » (page 128).

La nudité ne peut en aucun cas être considérée comme état idéal, opposé au vêtement, ou le précédant, elle en est plutôt le complément : « (…) s’habiller est la capacité d’être nu hors de soi, par corps interposé. Vice versa, la nudité est la faculté de s’aliéner ce qui constitue notre peau, de nous reconnaître au-delà de notre apparence. (…) La vie humaine est la tension qui existe entre vêtement et nudité. » (page 129).

« Le vêtement humain est une coupure à l’intérieur de l’homme, non pas entre le corps et l’extérieur, mais entre le corps anatomique et un corps prothétique et purement virtuel. Les vêtements et le corps sont deux réalités d’un même corps. Le vêtement est seulement une portion de corps séparée selon l’être et l’apparence. » (page 129).

Petite histoire de la chemise

Du XVe au XVIIIe siècle hommes et femmes portent des chemises. Elles sont amples et coupées simplement en forme d’un T. Les manches sont larges et finissent dans des manchettes étroites fermées par un bouton. Des volants en tissu ou dentelle ornaient le cou et les manches, ces cols et manchettes étaient soit cousus sur la chemise, soit indépendants de la chemise et pouvaient être attachés et enlevés selon les besoins et occasions. La chemise descendait généralement jusqu’aux genoux. C’était le seul dessous (on commence à porter des culottes seulement au XVIIe siècle) et elle servait de jour comme sous vêtement et de nuit comme chemise de nuit.

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La chemise avait une double fonction : comme on ne se lavait peu ou pas du tout, elle était un garant de hygiène et protégeait le corps – et comme les vêtements ne pouvaient pour la plupart pas être lavés à cause des tissus précieux, broderies, peintures appliquées à leur surface, elle protégeait également le vêtement. Certains hommes portaient des chemises en coton sous leurs chemises de soie pour ne pas abîmer le tissu et aussi les dames portaient deux chemises : la première, « vraie » chemise et une deuxième comme robe sous la robe.

La chemise représentait la propreté. C’était un signe de richesse de pouvoir changer de chemise tous les jours, voire plusieurs fois par jour, d’où les dictons changer de … comme de chemise, donner sa dernière chemise. La chemise était une sorte de seconde peau. Qu’elle était considérée comme telle montrent des coutumes, ainsi enveloppait-on le nouveau né dans une chemise de son père.

On porte des chemises en Europe depuis le IIIe siècle. Selon l’époque, on l’a montre ou pas. Généralement, elle apparaissait au niveau du cou, avec le col. Quelques fois on peut l’apercevoir hauteur de la taille, entre la veste et le pantalon chez les hommes. Au XIVe siècle, les vêtements sont très serrés, mais on les coupe pour faire ressortir soit la chemise blanche, soit des doublures appliquées à cet effet. On a aussi utilisé des rubans que l’on nouait autour du bras pour donner du volume au tissu de la chemise qui dépassait.

Les accessoires de la chemise deviennent rapidement des éléments ornementaux de première ordre. Généralement fabriqués dans des matériaux précieux, cols et manchettes sont portés comme des bijoux. Les fraises, qui nécessitaient des mètres de tissus précieux, se voient d’ailleurs sanctionnées par des lois contre le gaspillage de la richesse en Espagne. Aux Pays-Bas on porte des cols en dentelle plats qui couvrent les épaules – à voir notamment dans la peinture de Van Dyck.

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Au VIe siècle, le décolleté glisse vers le bas – pour les hommes et pour les femmes. La chemise des femmes a un col très large qui s’ajuste avec un ruban à la taille du décolleté de la robe. Mais les dentelles que l’on peut distinguer autour du décolleté des dames sont rarement celles des chemises. En général, on les fixait directement à la robe. En France on porte des cols et manchettes en plusieurs couches de dentelle – le jabot pour les hommes et les engageantes pour les dames. La chemise des hommes est fendue sur la poitrine jusqu’au nombril et on y attache le jabot en dentelles qui reste visible même sous la veste, car elle ne se ferme qu’à hauteur de la taille avec un bouton, pour faire apparaître le jabot dans toute sa splendeur.

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Avec la fin de l’aristocratie disparaissent toutes ces formes exubérantes pour laisser place à des codes vestimentaires sobres. On porte des chemises ouvertes avec de simples cols sans dentelle et jabot. Les hommes se nouent des cravates autour du cou qui peuvent prendre des dimensions semblables à celles du jabot, mais ne seront jamais associées à la frivolité et au luxe. Les dames portent la chemise comme seule et unique robe – c’est le mode à grecque du Directoire – voir les tableaux de Jacques-Louis David et d’Ingres.

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Le linge joue un rôle important dans la société depuis son apparition. D’abord réservé aux riches et nobles, il se démocratise au cours du XVIIIe siècle et devient une préoccupation de la bourgeoisie qui copie la mode de la cour et répand ses significations.

Mais la chemise est plus qu’un vêtement. Situé entre la nudité et le vêtement elle devient porteuse de signification érotique. Elle répond aux désir de dévoiler et de voiler le corps. Ce qui est particulièrement vrai au XVIIe siècle qui est une époque sensuelle où l’on cherche avant tout à stimuler les sens.

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L’histoire de la chemise et de la lingerie illustre bien comment l’homme se crée un deuxième corps à travers le vêtement qui lui est un corps-image. Ce deuxième corps dont parle Coccia, le corps virtuel, est désigné par « une faculté d’incorporation des corps étrangers (faculté des vêtements) » (page 130) et leur appropriation. Cet autre corps, prothétique et virtuel, est donc le corps sensible, celui qui fait image, l’image - et le vêtement.

Se vêtir - donner forme au corps

Le vêtement a toujours servi à mettre en valeur le corps ou plus exactement à lui donner une forme. Cette forme est très souvent conditionnée par des idées sur la beauté (des images) qui sont pour la plupart en relation la sexualité. Ainsi reproche-t-on à la mode du XVIIIe siècle de présenter le corps féminin en permanente érection : le corset poussant les seins vers l’avant et les bras vers l’arrière. Juste un peu avant, au XVIe siècle, on avait caché les seins dans un corset de forme plate et conique, sur lequel on appliquait des perles en forme de cercles à l’endroit des seins.

Le vêtement peut donc se détacher complètement de la réalité du corps anatomique et former un corps à part qui ne répond pas à la réalité du corps qui le porte mais à la réalité d’une image. Le vêtement devient un art visuel, il crée des fictions pour les corps qu’elle articule selon son propre vocabulaire poétique. Le vêtement ne reflète pas l’environnement social de son porteur, mais crée une image de ce corps. L’image (le portrait peint) joue un rôle important dans ce processus.

Le vêtement est donc la première image que nous produisons de nous-mêmes. Elle se situe au croisement entre le monde intérieur et le monde extérieur. Elle constitue à la fois une extériorisation de notre corps et une intériorisation du monde. C’est la base de notre vie, car nous n’existons qu’à travers les images, telle est la métaphysique du vêtement selon Coccia.

La mode et la faculté médiatrice de l’homme

Mais l’histoire ne s’arrête pas avec vêtement, il y a aussi la mode : « La mode est un processus d’identification qui opère avec des instruments non psychologiques. Ce n’est pas seulement l’intériorisation de l’image dans le miroir qui nous permet de devenir un moi, mais le fait d’assumer toute image quelle qu’elle soit qui est capable de nous faire apparaître d’une certaine manière. » (page 130).

La mode correspond selon Coccia au fait que nous nous identifions à l’image – pas intellectuellement, mais « sensiblement » :
« (…) avec la mode, c’est nous qui devenons image devant le monde et à l’extérieur de nous. » La mode est en cela opposée à la conscience où « le monde se fait image face à nous et en nous (...) » (page 130).

La mode est donc liée à notre condition de médium dont il a été question plus haut. « Dans la mode c’est nous-mêmes qui nous transformons en un médium, nous qui devenons le médium de notre propre existence en tant qu’images. » (page 131)

La faculté de l’homme d’être médium est donc identique avec la mode, autrement dit, c’est grâce à la mode que l’homme devient médium. La mode est pour Coccia non pas un phénomène aléatoire et futile mais un mode de vie : « Peut-être n’appelons-nous vie que ce qui ne peut se transformer sous la forme d’une coutume, d’une mode : est vivant non celui qui a une substance, mais celui qui ne peut accéder à sa substance propre qu’à travers une coutume (un costume), une mode. Est en vie non pas celui qui a un être, mais des modes d’être. » (page 120)

Il semble utile de distinguer entre mode et vêtement. Le monde a généré nombre de manières pour s’habiller depuis le début de l’histoire, mais la mode qui fait irruption vers la fin du Moyen Âge, est un système singulier qui se distingue de tout autre code vestimentaire et qui a produit une histoire visuelle du vêtement unique au monde. La mode joue le risque, est subversive et avance de manière irrégulière. Elle affecte le vêtement dans sa totalité (coupes, tissus) ainsi que les détails (accessoires). Elle est imprévisible, irrationnelle, diversifiée. C’est la mode qui apporte la dimension ornementale que Coccia souligne : un ornement dépourvu de sens.
La mode est moderne dans le sens qu’elle se consacre au progrès – social et personnel – et qu’elle célèbre la libre modification plutôt que la préservation des formes. La mode est un art (moderne) et une forme de représentation visuelle et picturale. Elle n’est pas le miroir de la société. Elle crée des séquences d ’images qui sont des projections de la vie, nourries par des idées plus ou moins conscientes d’un imaginaire collectif en permanente mutation. La mode se distingue de toutes les sociétés traditionnelles où les vêtements sont stables et où toute nouveauté est assimilée ou tout simplement ajoutée sans pour autant changer la forme d’origine. Ces vêtements sont immédiatement lisibles comme indicateurs sociaux.