mardi 7 décembre 2010

Accueil > L’atelier et Séminaires > Séminaires > 2010-2011 "Petite anatomie de l’image" > III - Hans Bellmer

III - Hans Bellmer

, Jean-Louis Poitevin

Ce court essai en trois parties signé Hans Bellmer est une véritable mine d’or. Publié la première fois en 1957 au Terrain vague, ce livre s’intitulait La petite anatomie de l’inconscient physique. L’écart entre ces deux titres constitue le champ d’investigation de ce texte. Il s’agit en effet pour Hans Bellmer de tenter de déterminer avec la plus grande honnêteté possible les mécanismes physiologiques et psychiques qui président en nous à la formation d’images. L’intérêt de ce texte, c’est de nous faire pénétrer dans un champ le plus souvent occulté, celui d’une approche dynamique des images ou plus exactement celui d’une conception de l’image comme moment d’un processus complexe et infini lié aux divers processus qui constituent le vivant et lui permettent d’exister.

III. Image de l’autre et autre image : traversée de l’illusion centrale au cœur du dispositif de la conscience et révélation des strates et des mécanismes enveloppant par leur prégnance historique et physico-psychique le dispositif de la conscience même.

Masculin/féminin : généalogie d’une fausse différence, comme on dit une fausse suivante !

Il faudrait ici écrire, non pas sans faire de phrases, mais d’une manière syncopée, par un jeu de balancement permanent qui nous ferait passer ou plutôt rebondir d’un pôle à l’autre, d’un côté l’autre, d’un château l’autre, d’un hémisphère cérébral l’autre, et qui nous ferait découvrir, parce que ce balancement même le construit, un plan, plan d’immanence si l’on veut parler le deleuzien, ou plan de consistance sur ou dans lequel ce qui adviendrait n’obéirait pas aux lois qui sont censées gouverner le monde des sujets et des consciences.

Ce plan est moins scène que zone ou territoire dans la mesure où il se construit non à partir de et pour la conscience ou le sujet, mais en deçà d’elle ou de lui, le traverse, l’enveloppe, le porte, et, il faut accepter de le reconnaître, en détermine le fonctionnement.

On peut en effet lire ce texte comme une investigation non pas de l’inconscient tel que Freud l’a formalisé, mais bien plutôt d’une sorte de zone dans laquelle le corps et le psychisme sont liés sans que le corps soit pensé comme soma, image ou cadavre, et le psychisme comme entité déterminée et puissance organisatrice des pulsions. Ce qui les lie, c’est qu’ils sont saisis certes à partir de ce que l’on connaît, disons la différence sexuelle, mais précisément pour montrer que cette différenciation n’est que seconde et que l’existence de cette zone interne, ou si l’on veut intérieure, est en fait surtout antérieure à cette différence, différence toujours marquée du sceau des conditions socio-historiques, qui non seulement la déterminent mais lui donnent sa forme.

Et plus qu’intérieur on devrait dire, c’est en tout cas ce que montre Bellmer, qu’elle est transversale, transsexuelle, qu’elle est à l’articulation entre intérieur et extérieur, entre ce qui deviendra par la suite le corps et la psyché. Elle est, cette zone, comme un état de l’être humain avant qu’il ne devienne sujet. Ce dont parle Bellmer, ce qu’il décrit, ce sont les mécanismes d’engendrement de formes, de figures, mécanismes qui ne relèvent ni de la conscience ni de l’inconscient, mais sans doute de l’articulation ou de la conjonction en nous des états liés aux images motrices.

Il nous parle du moment où les formes socialisées qui déterminent le corps et la pensée sont en fait encore non déterminées. Il s’agit donc d’une remontée vers un état du corps qui précède le corps actuel socialisé et sexué. Il s’agit d’une révolte de cet état du corps, état qui n’est pas transitoire mais continue d’être actif « sous » « dans » et « hors » du corps tel que le vit et le pense la conscience de l’individu se croyant devenu sujet (p. 38).

Ces précisions données, il faut donc faire un premier pas dans cette deuxième partie du texte, que nous analysons donc après l’avoir fait de la troisième et dernière partie, puis de la première dans un second temps. Non par plaisir de brouiller la logique du texte, mais bien parce que la fin nous donnait sinon la clé du moins la formulation de ce à quoi nous sommes cette fois confrontés de manière directe, la présence et la prégnance du préindividuel dans le fonctionnement de l’individu et son rôle dans la constitution même du sujet. Le préindividuel n’est pas aboli par les partages postérieurs auxquels sont soumis les individus, comme le partage entre masculin et féminin. C’est pourquoi il apparaît important à Bellmer de prendre ce partage, si réel et si prégnant, comme point de départ de cette deuxième partie, car cette opposition masculin/féminin parle à chacun, semble indépassable et va se révéler pourtant tout à fait relative face aux forces en jeu dans la zone du préindividuel.

Ces mécanismes affectent les corps vivants et pensants, mais il est vrai que, pour se manifester, ils doivent passer à travers l’existant, le sujet donc. Pour venir au jour, ils vont puiser dans ce qui est actuel au moment où ils se manifestent, à savoir un corps pris dans les rets de la détermination sexuelle. Mais en tant que puissances préindividuelles, ils ne vont pas s’en tenir au silence que réclame d’eux l’ensemble corps sujet ou corps conscience. Au contraire, ces forces préindividuelles, qui ne cessent d’agir tant dans le sujet que dans la réalité, comme le montre la troisième partie du livre, ne cessent pas de fonctionner et elles continuent d’agir dans le sujet constitué à travers des éléments qu’il ne contrôle pas. De plus, ces éléments, ces mécanismes, ces forces révèlent que la structure du sujet n’est pas celle qu’il pense être, et qu’en tout cas, elle n’est pas aussi solide ni aussi protégée contre le hasard et le non-ratioïde.

Ces éléments, pour les connaître, on pourrait dire qu’il suffit de les laisser agir et de les suivre à la trace. Ils sont de deux types : des associations d’images ou de formes et des associations de mots ou plutôt de sonorités. Ces éléments se mettent en mouvement dans le psychisme à partir de rencontres tout à fait hasardeuses entre des éléments vécus, formes visibles, situations, rêves, et des éléments virtuels avec lesquels ils entrent en résonance sous la forme de nouvelles associations. Alors, on l’a vu la dernière fois, ce qui peut être considéré comme réel et ce qui peut être considéré comme virtuel se retrouvent sur le même plan ou plus exactement se révèlent non seulement constituer un plan, mais le faire exister.

Ce qui se passe sur ou dans ce plan, on va le voir, contredit les lois qui règnent dans le monde dit réel de la socialité, de la raison, des sujets, des consciences, des individus.

En effet, on peut considérer que ce chapitre met en jeu à travers la question et le prisme des relations homme-femme non seulement les relations entre conscience et image, action et passion, ou les liens entre virtuel et réel, mais cette question philosophique essentielle qui est celle de l’autre. La philosophie n’a cessé de questionner l’altérité, et à travers elle la manière dont l’autre peut être accueilli par la conscience, celle d’un sujet ou d’un moi constitué.

Dans l’économie générale du texte, cette zone, donc, il faut le rappeler, se situe bien en amont de la forme sujet qui est évoquée dans la troisième partie de ce livre et sur laquelle on ne reviendra pas. En fait, on se trouve dans une situation où le moi n’est pas encore affublé du je et où le toi peut jouer un rôle sans être identifié à un autre en tant qu’individu ni à l’autre en tant qu’altérité radicale. Pourtant, c’est bien quelque chose de l’altérité qui va passer, s’échanger entre les figures du masculin et du féminin, mais cette altérité sera en fait non pas l’autre comme autre forme du même mais autre en tant que fonctionnement non ratioïde.

Pour Bellmer, il s’agit de montrer comment dans cette zone ou ce plan d’immanence qui se situe entre le préindividuel et l’individu, et qui se constitue à partir des forces préindividuelles entrant en résonance à travers l’individu avec des éléments essentiels mais déconnectés de leur finalité, précisément quelque chose a lieu qui, n’entrant pas dans le schème général de la finalité ou des horizons d’attente, peut être présenté comme une expérience de l’altérité.

Il faut donc enfin citer la première phrase de cette deuxième partie : « Puisque le germe du désir est avant l’être, la faim avant le moi, le moi avant l’autre – l’expérience de Narcisse alimentera l’image du toi » (p. 29).

La lecture de cette phrase permet de saisir le mécanisme que tente de nous révéler Bellmer.

On part de forces qui, sous le nom de désir, désignent à l’évidence les forces fondamentales de l’existence, le fait que chaque être tend à persévérer dans son être dirait à peu de choses près Spinoza, qui le nomme lui le « conatus » : « Toute chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être » (Éthique III, Proposition VI) ; « L’effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n’est rien de plus que l’essence actuelle de cette chose » (Éthique III, Proposition VII).

Bellmer le nomme désir, et nous comprenons bien de quoi il s’agit, de ce mouvement qui porte le vivant et qui le fait tendre vers… Ce qui importe, c’est qu’il affirme que le désir est avant l’être. On retrouve une fois encore des positions proches de celles de Simondon.

En mettant la faim avant le moi, Bellmer insiste sur le fait que le « conatus », si l’on veut, ne cesse pas d’exister et de porter l’être vivant dans lequel il se manifeste, d’agir en lui comme son principe même d’individuation. Il agit dans le moi et donc aussi sur le moi. Cette entité stade primaire est nécessaire à la formation de la conscience mais antérieur à sa formation, le moi est la forme active de l’être vivant avant qu’il ait été confronté à l’autre comme figure du même, au reflet donc, c’est-à-dire avant qu’il ait pu devenir un double moi-je, (moi métaphorique et je analogue, dit Jaynes), couple sans lequel la conscience n’existe pas.

Et ce qui est tout à fait remarquable dans ce texte de Bellmer, qui une fois de plus est supérieur à bien des traités de philosophie et de psychologie, c’est qu’il fait exister ce stade intermédiaire, cette zone dans laquelle on peut observer ce qui a pu se passer lors de la constitution du sujet.

Le moi est cependant déjà susceptible d’une chose, se regarder, ce qui ne veut pas dire se reconnaître ou se connaître comme je, mais voir sa figure comme image reflet écho, pas tout à fait comme double. C’est tout l’enjeu de la référence à Narcisse.

Ses liens avec Écho, qu’il repousse comme tous ceux et toutes celles qui sont amoureux de lui, sont intéressants. En effet, Écho, pour avoir aidé Zeus à faire fuir ses maîtresses sans qu’elle puisse le voir sortir en lui racontant des histoires sans fin, est condamnée par Héra à répéter les paroles des autres. Narcisse, qui perçoit une présence dans les bois, lui parle et elle répète ce qu’il dit jusqu’à ce qu’il propose « rejoignons-nous ». Mais il la repousse comme les autres, trop fier déjà de sa beauté, jusqu’au moment où, se reposant près d’une source pure, c’est-à-dire qui n’a encore rien eu à refléter, il voit un visage apparaître à la surface de l’eau et en tombe amoureux. C’est de lui-même qu’il tombe amoureux, mais il le fait comme d’un autre, de cet autre dont il ne supportait pas qu’il puisse être amoureux de lui parce qu’il n’était pas digne de sa beauté, entendons de cette beauté dont il se sentait porteur. Il prend vis-à-vis de lui-même la place de l’autre et ne peut donc occuper les deux positions à la fois. Le suicide est la seule solution, c’est-à-dire l’effacement de toute image en annulant sa source.

On pourrait dire que cette histoire, ce mythe, est l’un des nombreux témoignages au sujet de ces états antérieurs à la constitution du moi-je de la conscience.

Quant à l’écho, il trouve à se manifester dans ce texte puisqu’il s’agit de montrer qu’il existe des processus d’engendrement de figures par répétition du même avec micro-variations qui servent de matrice à des multiplications d’images réelles et virtuelles.

La deuxième phrase n’est pas moins étrange. Elle montre qu’il ne s’agit pas de replier le mythe de Narcisse sur le couple moi-je mais bien sur la relation moi-autre. Il y a de l’autre qui se manifeste avec le moi et cet autre est donc à la fois une forme du moi et ce qui en diffère suffisamment pour ne pas l’être et pas assez pour ne pas être assimilable.

(Mais cet autre n’est pas la femme pour l’homme ni l’inverse, il faut je crois bien comprendre cela, l’autre c’est une réelle altérité, celle qui se donne dans les processus qui nous constituent ou que l’on repoussent pour vivre parce qu’ils ne répondent pas à la logique ratioïde qui est, dit-on, censée gouverner le monde et les individus.)

En quelque sorte, les frontières du sujet ne sont pas encore fermées ou sont rapportées à cet état antérieur durant lequel elles sont ouvertes de ne pas réellement exister, et c’est à une sorte de souvenir sans objet de quelque chose qui a existé non pas sous cette forme-là, mais comme situation générique et que la situation présente réactualise réellement.

Du non-conscient à l’évidence

Ce point mériterait un développement beaucoup plus étendu, que j’ai esquissé la fois dernière et qu’il faudra développer une autre fois dans un autre cadre peut-être.

Le jeu qui relie et unit homme et femme dans leur rapport à ces forces qui les traversent est donc complexe. Car ce que tend à montrer Bellmer, c’est non pas qu’il n’y a pas de différence entre homme et femme, mais qu’il n’y a pas de différence entre les processus « imageants » qui les affectent l’un et l’autre, ni dans leur formation, ni dans leur réalité, ni dans leur virtualité. Il y a là une réciprocité « miroïque » qui ne relève pas du stade du miroir puisqu’elle intègre l’altérité comme élément clé du processus. On pourrait dire que l’autre est connu comme autre mais qu’il n’a pas besoin ou n’a pas la possibilité d’être reconnu comme tel à ce stade du développement psychique que tente de nous décrire Bellmer malgré tout en sous-main.

Ce que la deuxième phrase du texte dit, c’est cela, un processus non individuel d’engendrement de figures répétitives et néanmoins diffractées.

« L’homme épris d’une femme et de soi-même ne désespère qu’assez tard de polir l’aveugle miroir de plomb que la femme représente pour s’y exalter pour la voir exaltante » (p. 29).

Il n’y a pas de soi déterminé, il y a des fonctions communes à l’homme et à la femme, disons en un mot l’imagination, une certaine forme d’imagination en tout cas, qui peuvent se refléter l’une dans l’autre dans la mesure même où elles sont identiques chez l’un comme chez l’autre.

La première est la multiplication des figures identiques ou semblables par itération, répétition du même et variation. C’est l’effet amplifiant du désir comme force qui, n’ayant pas de but précis, se saisit de ce qu’il a sous la main, telle ou telle partie du corps qui se trouve dès lors chargée d’une puissance émotionnelle forte. Il va de soi que les parties du corps liées au sexe disposent d’un potentiel plus fort, mais ce ne sont pas les seules à pouvoir jouer un rôle dans cette multiplication d’images, comme on va le voir.

Venons-en à l’exemple du fauteuil et de l’assiette. Ce qui importe ici pour Bellmer et pour nous, c’est donc l’aspect interchangeable des images sources dans la prolifération désirante.

Il faudrait ici relire en entier les pages 30 et 31.

Ce qui nous importe maintenant c’est la fin de ce long passage dans lequel on voit comment pour Bellmer le virtuel et l’actuel s’entremêlent d’une manière qui les indifférencie ou du moins qui annule toute différence de niveau entre leurs provenances.

Un rêve masculin, une forme laissée par son propre corps, un lien entre la sonorité des mots associés aux deux situations, rien de rationnel, mais tout pour induire cette logique propre au non-ratioïde, l’interchangeabilité des éléments en fonction de ces associations hasardeuses mais liées entre elles par la puissance des affects.

Et surtout la reconnaissance d’un phénomène auquel Simondon nous a appris à être attentif, le double mouvement de projection amplifiante (répétition plus ou moins identique ou de phénomènes liés par l’association d’éléments hasardeux) et d’écho ou de résonance, amplification seconde qui ouvre et fait passer du soi à l’autre.

L’autre ne vient au moi que dans cet écart qui se loge entre deux répétitions parce qu’il a été déjà pensé ou déjà reconnu à travers le phénomène de la projection, qui n’est que la traduction dans le moi du désir pensé comme « conatus » ou comme force sans but sinon celui de continuer à exister.

« L’essentiel est que l’image de la femme avant d’être visualisée par l’homme ait été vécue par son propre schéma corporel » (p. 31).

Puisque c’est de désir qu’il est question, phallus et vagin sont à l’honneur, mais comme formes porteuses si l’on peut dire de tension, ou lieu particulier dans lesquels la tension désirante se manifeste au point qu’en effet l’esprit soit comme focalisé sur elles et qu’elles soient donc investies de la puissance active des foyers d’excitation.

Ce que décrit alors Bellmer, c’est donc l’amplification la multiplication des images ou plutôt des emboîtements d’images, du brouillage de l’image normale et normée du corps, au profit d’une image sans cesse recomposée, mais plus selon les lois de la physiologie, mais bien selon les lois de l’imagination.

Il y a une sorte de recomposition permanente de la carte du corps à partir des éléments excités ou porteurs de l’excitation. Et cela, chez l’homme comme chez la femme, et à partir non pas de l’image de l’autre mais de la préexistence dans le moi de l’image de l’autre. Ainsi, l’homme « voit » comme une sorte d’hallucination douce l’image de la femme, ou plus exactement des éléments du corps féminin en lui comme faisant partie du même plan corporel virtuel actualisé par l’excitation, et la femme, celle de l’homme en elle (p. 33).

La suite va dans le sens d’une sorte de présentation des distorsions envisageables les plus probables, les plus manifestes, qui associent hors de toute logique, qu’elle soit physiologique ou verbale, les divers éléments ou parties ou fonctions du corps.

Ainsi, outre la multiplication, il y la les raccourcis fonctionnels, les associations formelles, bref tout un ensemble de variations qui ont pour fonction première de retourner le schéma corporel, de mélanger celui de l’homme et celui de la femme, bref de produire une sorte de chaos généralisé des formes et des fonctions.

Je ne m’étendrai pas sur le cas de Joë Bousquet et je vous invite à lire ses livres, Les Lettres à Poisson d’Or, par exemple ou son livre érotique, Le Livre noir. On pourrait aussi évoquer certaines images de Pierre Molinier.

Les photos évoquées page 37 ne sont pas sans rappeler celles que Bellmer a faites avec Unica. Le point essentiel étant qu’il arrive ici dans son analyse au point où le moi et le toi s’indiffèrent (p. 38).

Le concept qui émerge de cette démonstration est celui de réversibilité. Il est essentiel pour la suite du propos. On peut dire que ce concept est le concept central de cette deuxième partie puisqu’il détermine la possibilité de passer d’un plan à un autre, du moi au toi, de l’homme à la femme, et du virtuel au réel. Il assure la circulation des éléments entre les plans supposés hétérogènes et qui se révèlent être homogènes, dans la mesure où, précisément, ils circulent sur ce plan d’immanence composé par le virtuel et le réel qu’ils constituent et que Bellmer nomme anatomie de l’amour (p. 39).

En effet, ce que constate Bellmer, c’est simplement la persistance disons des images motrices dans le fonctionnement du sujet constitué dans le monde des images affectives, pour reprendre le langage de Simondon.

Il existe une donne incontournable qui est que l’invisible est bien l’intériorité matérielle du corps, la chair, les viscères, les fonctions diverses qui animent le corps dont on a, tous, une « idée », ce schéma mental de notre corps dont nous disposons souvent sans l’actualiser, mais que l’on ne voit jamais. On ne cesse pourtant aussi de désirer voir ça, ce ça-là qui nous échappe et qui pourtant peut venir à nous sous la forme de ces images, de ces productions de l’imagination, de ces hallucinations douces ou violentes susceptibles de nous saisir (p. 38-39).

Cette « révolte que le corps formule dans son langage propre contre l’ordre de sa nature dont il est l’insoumis », selon la brutale formule de la page 38, est sans doute l’aspect le plus radical de la démarche de Bellmer. Il montre comment le moi, l’individu, le futur sujet, le sujet qu’importe, le corps pensant, est traversé par une schize originelle qui n’est pas seulement ou pas tant structurelle que liée aux forces qui existent dans le corps même et qui par leur seule existence constituent des menaces pour l’ordre mais surtout des émetteurs d’images extraordinaires.

En relevant que le détail a une puissance d’intensification supérieure à celle d’un schéma ou d’une image d’ensemble, Bellmer confirme si l’on veut quelque chose que l’on a déjà rencontré. Tout ce qui relève du général, dans le champ de la pensée, doit gommer, voire même effacer la puissance et l’intensité des particularités. C’est ce combat entre particularité et généralité qui est l’une des sources de cette schize, ou du moins de ce qui est considéré comme une schize, puisqu’en fait il s’agit de la reconnaissance de ce plan de consistance particulier qu’est l’anatomie de l’amour.

Nous arrivons donc ici dans la zone non pas de l’invisible mais de l’irreprésentable de l’image qui échappe à la photographie et que le dessin par contre peut tenter de rendre visible, ou chez Bellmer la construction de la poupée. Page 41, on peut considérer qu’il évoque la poupée ou en tout cas les éléments qui l’ont conduit à tenter de donner corps à ces permutations que le corps réel, le corps naturel ne peut atteindre, mais que traversant le corps de leur lignes sans but les images virtuelles réelles, des projections libres peuvent faire naître.

Ainsi, malgré les tentatives que l’on connaît, le corps ficelé et la poupée, cette émotion intense échappe à la photographie, on pourrait presque dire à la représentation, si l’on n’avait pas pour prouver le contraire les dessins de Bellmer et de Zürn par exemple.

Il faudrait en effet que l’acte créateur puisse accéder à la puissance non tant en termes d’intensité qu’en termes de variation, d’essais, de tentatives de la nature, dans un temps si court qu’il est en effet inaccessible au cheminement des forces qu’il concentre et condense et dont il révèle à la fois le fonctionnement et l’impossible coïncidence avec la vitesse de l’esprit. Page 42 il décrit en effet le corps ficelé d’Unica. La citation de Baudelaire confirme ce lien secret entre sensation et multiplication. Quant à l’image qui nous intéresse ici, on voit bien qu’elle se dit en deux langues, la langue de la représentation, celle de la conscience et de l’objectivité, et la langue du corps, celle de l’intensité et des variations infinies. La page 44 est d’une importance capitale.

C’est la description la plus précise de ce plan d’immanence que les multiplications anatomiques sont susceptibles de former. Et il se forme bien sûr par synthèse, mais une synthèse alogique, due au seul mouvement de répétition, multiplication, entassement, prolongement, étirement, bref au mouvement même de la vie sans la pensée, ou qui fait non pas « la pensée dans la bouche », comme le réclamait Tzara, mais l’image dans le tapis, pourrait-on dire, ou l’image dans le bois.

Il y a une dimension qui est de l’ordre de la trace et qui semble antérieure et plus insistante encore que ne l’est l’image au sens photographique du terme. On est au bord de l’irreprésentable et c’est en ce point, dans cette zone, que le visible devient visible, que l’image motrice prend corps. On est entre la nuit des images proprioceptives et l’éclat des images conscientes, dans cette zone étrange où des mécanismes physiologiques et psychiques non reliés à la vue donnent, semblent tendre vers le visible, donnent lieu en tout cas à des traces. C’est ce mécanisme complexe dont il est difficile de rendre compte dans le vocabulaire habituel. C’est aussi pour cela qu’il faut intégrer dans la démonstration la dimension langagière. C’est ce qui constitue l’objet de la suite de cette anatomie de l’amour.

Bellmer poursuit donc sa tentative de décrypter le fonctionnement de cette zone floue où se constituent des images mentales puissantes contredisant aux lois de l’anatomie et de la logique tant physiologique que formelle. Il en arrive à constater une sorte de parenté profonde entre disons des lois mathématiques liées aux permutations, les articulations « permutantes » entre images virtuelles et réelles au gré des tensions et des intensités désirantes et enfin certain fonctionnement possible du langage qui répondrait à ces règles de permutation.

Nous entrons dans le royaume magique des anagrammes qui relève un peu plus du monde d’Unica.

Pour conclure, je renverrai à la troisième partie par laquelle nous avions commencé cette explication avec le texte de Bellmer. C’est bien d’une articulation entre ces deux types d’objets mentaux que constituent les images au sens habituel et les mots qu’il s’agit ici. Mais en fait ce ne sont pas des types d’objets mentaux différents, du moins pas au niveau où Bellmer se place. Il s’agit de tout autre chose, d’éléments qui entrent en résonance parce qu’ils sont en quelque sorte sans finalité, sans lien direct avec leur éventuelle fonction habituelle ou alors dans un état de déliaison vis-à-vis de cette fonction.

La grande différence qui sépare l’approche de Bellmer d’une approche psychanalytique classique, c’est sans doute la reconnaissance de cette absence de finalité. Simondon aussi ne voit pas de finalité dans le vivant, sinon le devoir de vivre. L’établissement de finalités pour l’existence reste un facteur culturel trop récent dans l’histoire de l’humanité pour avoir pu être effacé de manière radicale. Tout l’enjeu est là, dans la compréhension de ce qui est le plus contemporain et peut-être le plus essentiel pour nous aujourd’hui et qui se trouve en relation avec ces strates que la conscience dans son autoproclamation au pouvoir a tenté d’évacuer et qui ne cessent de revenir la hanter, strates dont l’œuvre de Bellmer mais aussi d’Unica Zürn témoignent aujourd’hui encore pour nous.

Jean-Louis Poitevin

Notes d’Éluard sur la poupée :

« Le corps, dans L’anatomie de l’image, est comparable à une phrase qui vous inciterait à la désarticuler pour que se recomposent, à travers une série d’anagrammes sans fin, ses contenus véritables. » (Hans Bellmer)

Voici quelques photos recoloriées par Hans Bellmer sur le conseil de Paul Éluard.

Hans Bellmer colorie ces photographies à la main, avec une peinture à l’aniline.

Ce procédé utilisé pour les photographies anciennes, notamment érotiques, accentue la sensation d’artifice.

Les Jeux de la poupée, par Paul Éluard

« Dans l’armoire aux enfants,
il y a des lumières enchantées,
un pistolet chargé qui inspire la terreur,
une fontaine transparente,
un bassin de pierre dont le trop-plein s’épand sur un lit d’opales,
un chasseur sans souliers,
une fille sans cheveux,
un bateau sur la mer et le marinier chante,
un cheval damassé,
un théâtre ambulant,
un grillon,
des plumes blanches tombées du nid des tourterelles,
de petits paniers creusés en cœur et pleins de crème rose,
une guitare qui fait des étincelles
et une robe qui restera toujours neuve. »

« On ne l’entend jamais parler de son pays, de ses parents. Elle craint une réponse du néant, le baiser d’une bouche muette. Agile et délivrée, légère mère enfant, elle jette à bas le manteau des murs et peint le jour à ses couleurs. Elle effraye les bêtes et les enfants. Elle rend les joues plus pâles et l’herbe plus cruellement verte » (Éluard, Jeux vagues de la poupée, in Les Jeux de la poupée, 1949).

« Elle s’éveille. Elle est seule dans son lit. Que n’a-t-elle une horloge pour l’arrêter ? Appliquée penche la tête, écoute. Le silence la fait rire. Longue chute de ses cheveux noirs sur son corps minable. Appliquée passe une robe transparente. Dessous, elle a noué tant de rubans qu’une grande tiédeur l’habille de mousse et d’animaux tranquilles. Elle lèche ses doigts. Le tour de sa bouche a des saveurs d’étincelles » (Éluard, Appliquée, in Le Minotaure, 1935).