mardi 9 novembre 2010

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II - Hans Bellmer

Aux sources des images mentales

, Jean-Louis Poitevin

Le court essai en trois partie signé Hans Bellmer est une véritable mine d’or. Publié la première fois en 1957 au Terrain vague, ce livre s’intitulait La petite anatomie de l’inconscient physique. L’écart entre ces deux titres constitue le champ d’investigation de ce texte. Il s’agit en effet pour Hans Bellmer de tenter de déterminer avec la plus grande honnêteté possible les mécanismes physiologiques et psychiques qui président en nous à la formation d’images. L’intérêt de ce texte, c’est de nous faire pénétrer dans un champ le plus souvent occulté, celui d’une approche dynamique des images ou plus exactement celui d’une conception de l’image comme moment d’un processus complexe et infini lié aux divers processus qui constituent le vivant et lui permettent d’exister.

Bellmer : Petite anatomie de l’image (II)

Notes pour le séminaire du 9 novembre 2010

Introduction

Engendrement de l’image et éviction du moi

Ce que la séance précédente nous a permis d’entrevoir, c’est qu’il existe une logique de la formation des images qui ne répond en rien à la logique ratioïde des propositions ou du calcul. C’est à une tentative de description de cette genèse des images que se livre Hans Bellmer dans ce texte, faut-il le répéter, d’une richesse incroyable.

Nous avons pris le texte à l’envers, nous sommes partis de la fin et avons commenté les dix dernières pages. Nous allons cette fois tenter d’en suivre le cours afin de repérer la manière dont se met en place cette logique alogique qui préside à la formation des images, ou en tout cas d’un certain type d’images en nous.

Il me semble simplement nécessaire en ce début de séance de rappeler la manière dont Hans Bellmer parle de la genèse de l’image vers la fin du texte : « Il a été tiré au clair que “l’image” naît dans des points de conflit ou de transition aigus, c’est-à-dire dans un climat particulier, à la température et à la hauteur de pression surélevées, et qui est situé d’évidence sous la constellation du hasard » (p. 68).

Il faut cependant rappeler que cette image-là est en fait le fruit de la rencontre entre deux autres images qui ne dépendent pas a priori du moi, c’est-à-dire de la conscience et de son bras armé qu’est la volonté de l’individu, mais bien du hasard.

« On aimerait penser qu’il existe comme un écran de projection, tendu entre le moi et son monde extérieur, sur lequel l’inconscient projette l’image de son excitation dominante, mais qui ne serait visible pour la conscience (et communicable objectivement) que dans le cas où “l’autre côté”, le monde extérieur, projetterait la même image, en même temps, sur l’écran, et si les deux images, congruentes, se superposaient » (p. 77).

Cette éviction du moi comme instance de contrôle et de production des images est sans aucun doute l’aspect majeur de ce texte, le point à partir duquel, prenant de biais toute la tradition, il ouvre sur une autre approche du fonctionnement du psychisme que celle qui est la nôtre, fondée, on l’a vu la fois dernière, sur certains concepts fondamentaux de la philosophie et, on va le voir aujourd’hui, sur une conception du psychisme tout entière formatée par la conception freudienne.

I La dynamique des images

1. À propos du chapitre I : « Les images du moi »

Fait de trois parties, ce texte tente donc de nous fournir une double généalogie de l’image, à la fois en remontant à la source et en montrant comment on s’est éloigné de la source et comment on s’en maintient éloigné, avec le recours au moi pour penser ce qui arrive au psychisme.

Composé de moments théoriques et de récits singuliers, ce texte est donc une tentative des plus honnêtes de s’intéresser à la formation en nous d’images mentales, de montrer comment fonctionne le psychisme lorsqu’il est proche de cette source, mais aussi comment nous nous sommes éloignés de cette source des images en nous et comment retrouver le chemin qui y conduit.

Rappelons donc comment commence le texte :

« Je pense que… À quel besoin, à quelle impulsion du corps obéit-il ? » (p. 9).

La question est essentielle. Cette même loi de naissance met en place un parti pris, mais elle situe d’entrée le niveau auquel Bellmer travaille ici, celui que nous avons appelé le préindividuel et qui ne correspond en rien à l’inconscient freudien.

Il a existé en nous des mécanismes qui nous ont permis de nous constituer et qui n’ont rien à voir avec ceux grâce auxquels nous fonctionnons adultes et conscients. On est proche de ce que l’on a vu avec Simondon lorsqu’il parlait du « contenu moteur » des images mentales. En fait, Bellmer pointe l’existence d’un mécanisme qui serait la source de toute production de signes nous permettant de communiquer.

Car la fonction première des signes est non pas de nous servir à communiquer, mais de nous permettre de vivre, c’est-à-dire d’établir une relation cohérente avec notre environnement, avec nos pulsions et entre les deux. Il y a une dimension dynamique du signe et de l’image trop souvent oubliée dans l’approche traditionnelle que nous en faisons à cause de la rhétorique philosophique dans laquelle nous la pensons.

Que ces impulsions soient réflexes, qu’elles échappent donc au contrôle de la conscience ou du moi, et voilà que nous sommes projetés dans un univers où la logique, celle en particulier des propositions, ne compte pas et où la fixité, celle de l’image dans sa conception traditionnelle comme celle du moi, n’a pas cours.

Le point de départ de ce texte détermine l’angle d’attaque de cette recherche sur la remise en question de ce qui sinon fonctionne pour nous comme une évidence : l’intentionnalité qui serait au cœur de l’être vivant et pensant et qui, pour Bellmer, ne constitue en rien le fondement de la pensée et encore moins de la vie psychique.

Il n’y a pas de raison à l’existence. Aucune téléologie n’est pensable, juste vivre justifie la vie, exister justifie l’existence, et analyser, tenter de comprendre ce qui existe, et non de reproduire les schémas hérités d’une tradition qui pourrait bien en plus être efficace pour comprendre ce qui a lieu, justifie la pensée.

Mais les raisons, les justifications morales ou éthiques, les explications logiques, tout cela se construit après coup seulement, à partir du fonctionnement hors de notre volonté de mécanismes de type instinctifs. On ne sait si l’on peut parler de leur usage répété, dans la mesure où, s’ils fonctionnent en nous, nous ne pouvons guère ou pas du tout les contrôler. S’ils fonctionnent en nous, c’est donc sans nous et même contre nous, contre le moi et les instances qui, dans la réalité, le soutiennent. Ces mécanismes, appelons-les comme cela pour le moment, on va le voir, pourraient apparemment être assimilés à ceux qui président au fonctionnement du psychisme tel que Freud l’a pensé avec la première topique, inconscient, préconscient et conscient, comme avec la seconde, moi, ça, surmoi.

2. l’image inconsciente du corps

Ce que Hans Bellmer décrit, c’est quelque chose qu’on pourrait prendre pour plus ou moins identique avec le mécanisme du refoulement. On pourrait recourir aussi à ce que Françoise Dolto désigne dans son livre, L’image inconsciente du corps, par les termes de schéma corporel et d’image du corps. Et l’on va voir en quoi ce dont parle Bellmer se situe sur un autre plan, en quelque sorte ignoré ou « refoulé » par la psychanalyse.

Or, il n’en est rien. Il est important, je crois ici, de bien montrer en quoi ces approches diffèrent.

Mais voyons déjà comment Bellmer décrit ces mécanismes.

Le premier mécanisme est lié à une douleur physique, prototype de quelque chose qui arrive au corps et contre lequel il ne peut rien, en tout cas au moment où cela arrive. Ce mécanisme est celui de la dérivation ou démultiplication, qui sera présenté comme la source absolue de l’amplification.

Ce que cette dérivation d’une douleur fait exister, c’est la création d’un « centre “virtuel” d’excitation » (p. 10), c’est-à-dire d’un agrégat d’éléments mentaux ou psychiques qui, s’il servent immédiatement de dérivatifs à la douleur, pourront servir par la suite à d’autres usages. Ce centre virtuel d’excitation va donner naissance à des images et servir de mécanisme de base pour des associations d’images infinies.

La quête généalogique de la source des images, on le comprend, se double d’un mouvement d’analyse inverse qui consiste à prendre acte à chaque moment de la genèse des images, des strates comportementales qui sont venues s’opposer à ce mécanisme, tenter de le rendre inopérant.

Deux choses participent donc à la formation des images en nous, l’image ou les images implicites que nous avons de notre corps et la manière dont elles sont activées, par la douleur en particulier.

Un mécanisme de base, en fait plutôt fragmentaire, est une sorte de projection en cas de douleur de telle ou telle partie du corps auquel est associée une tentative de dérivation de la douleur par projection de cette partie en relation avec une autre. Cette autre partie n’est pas liée à la première par fonctionnalité mais par le hasard de la douleur et de l’association qui est purement singulière, hasardeuse et non contrôlable. On est bien dans le préindividuel plus que dans l’inconscient, dans la mesure où cela se joue sans contrôle de la conscience mais non pas sans qu’il y ait perception de ce mécanisme au moins de manière implicite. C’est la non-coïncidence avec l’image globale que l’on finit par former de son corps qui va entraîner le choix de repousser ou refuser les nouvelles informations qui viendront à la suite de ces fragments de corps associés de manière non ratioïde.

C’est donc une lutte entre image globale et images partielles qui est ici en jeu, l’image globale passant pour réelle et les images partielles pour virtuelles. Mais ce qui importe pour Bellmer, c’est que cette virtualité est tout à fait active et même aussi essentielle que la réalité supposée de l’image globale de notre corps.

C’est l’accès à la zone d’activité qui se trouve être interdit avec le temps.

En effet, l’autonomie des images est portée par l’autonomie des mécanismes qui peuvent continuer à fonctionner en l’absence de douleur réelle. L’image partielle devient ainsi un pôle d’excitation à part entière. Et un pôle qui n’est pas orienté vers l’utilité. C’est le surplus psychique qui, une fois le territoire forgé, va permettre à des facteurs divers d’agir sur l’individu et de lui faire voir le monde autrement. Il y a un conflit entre ce qui est orienté vers les fonctionnalités actuelles de survie et ce qui, ne l’étant pas, finit par constituer un obstacle à la fonctionnalité.

Du côté de l’homme, la fonctionnalité majeure est celle de la communication, de l’échange des informations. L’individu, le groupe, tend à ne pas avoir recours à des informations qui viendraient troubler l’équilibre précaire d’une situation, sauf en cas de danger. Les images partielles qui continuent de se former dans l’esprit sont à la fois interdites d’accès à la conscience et considérées comme facteur de trouble, donc refoulées avec leur mécanisme.

Il faut des situations particulières pour que ces blocages soient en quelque sorte levés et que l’on voie revenir en force à la fois ces foyers virtuels et les possibles qu’ils peuvent faire naître. Mais cela ne peut se faire que contre l’ordre de la raison, de la conscience, du moi, du rationnel. Bellmer cherche donc des situations dans lesquelles ce mur entre le moi et le monde intérieur des images et des schémas intéroceptifs est aboli.

3. Schéma corporel et image du corps

Françoise Dolto distingue un schéma corporel de l’image du corps. Elle présente les choses de la manière suivante.

« Si le schéma corporel est en principe le même pour tous les individus, l’image du corps, par contre, est propre à chacun : elle est liée au sujet et à son histoire…/… l’image du corps est la synthèse vivante de nos expériences émotionnelles » (L’image inconsciente du corps, p. 22).

Françoise Dolto insiste cependant sur un point essentiel pour nous aujourd’hui, l’enjeu de la communication avec autrui.

Bellmer, lui, évoque la formation d’image dont le but et la fonction n’ont rien à voir en tout cas dans le processus de leur formation avec un quelconque besoin ou une quelconque tendance à la communication avec autrui.

« C’est grâce à notre image du corps portée par – et croisée à – notre schéma corporel que nous pouvons entrer en communication avec autrui…/… car c’est dans l’image du corps, support du narcissisme, que le temps se croise à l’espace » (L’image inconsciente du corps, p. 23).

« Pour le dire autrement : le schéma corporel réfère le corps actuel dans l’espace à l’expérience immédiate. Il peut être indépendant du langage entendu comme histoire relationnelle du sujet aux autres…/… L’image du corps réfère le sujet du désir à son jouir, médiatisé par le langage mémorisé de la communication entre sujets » (L’image inconsciente du corps, p. 23).

Mais elle inscrit cette réflexion dans un cadre théorique, celui de la psychanalyse, qui va finalement interdire l’accès aux mécanismes que décrit Bellmer, lors même qu’elle insistera sur un aspect essentiel de ces images, leur dynamique.

« L’image du corps est toujours inconsciente, constituée de l’articulation dynamique d’une image de base, d’une image fonctionnelle et d’une image des zones érogènes où s’exprime la tension des pulsions »( L’image inconsciente du corps, p. 24).

On pourrait presque attribuer cette phrase à Bellmer, à ceci près et la différence est cruciale, c’est que, pour Bellmer, si les images dont il parle se trouvent à la croisée du schéma corporel et d’images liées aux zones érogènes, elles ne sont pas inconscientes. Bien au contraire, elles affleurent à la conscience à travers les rêveries des jeunes filles dont il parle (p. 14-17). Elles sont littéralement manifestes dans les va-et-vient de la seconde partie et deviennent si l’on veut conscientes, mais au sens de perçues par l’individu comme existant dans l’individu, modelant ou intervenant dans sa vie sans que cela pour autant ne relève de sa volonté, dans la troisième partie de ce texte.

Françoise Dolto précise : « Si le lieu, source des pulsions, est le schéma corporel, le lieu de leur représentation est l’image du corps » (L’image inconsciente du corps, p. 38).

Mais cette image du corps va subir dans l’enfance un refoulement, car, précise-t-elle, « ce que nous appelons l’image du corps est ensuite refoulée en particulier par la découverte de l’image scopique du corps, puis par la castration œdipienne » (L’image inconsciente du corps, p. 38).

Ce point est essentiel. Françoise Dolto se place du point de vue de la normalité supposée des comportements et de l’évolution des individus.

« Je tiens à insister sur le fait que, s’il y a pas eu de paroles, l’image du corps ne structure pas le symbolisme du sujet, mais fait de celui-ci un débile idéatif relationnel.

« Dans ce cas, il y a tout de même “de” l’image du corps, mais tellement archaïque, image sensorielle fugace, floue et sans mots pour la représenter, qu’il n’y a pas de possibilité de communiquer avec une personne. Un tel sujet est en attente de symbolisation » (L’image inconsciente du corps, p. 41).

4 L’image dynamique

Nous sommes ici de plain-pied dans le champ de l’expérience dont nous parle Bellmer, et s’il est vrai que nombre de ses observations sont dues à sa relation avec Unica Zürn et à une certaine connaissance des mécanismes liés à la psychose, il n’en reste pas moins que ce qu’il évoque, c’est précisément la pérennité d’un mécanisme qui échappe au processus sur lequel se fonde la psychanalyse pour proposer sa théorie du sujet, celui d’un refoulement nécessaire de cette image du corps.

C’est un peu plus loin que, tentant de définir une image dynamique, Françoise Dolto ouvre la porte à une sorte de dimension intermédiaire qui ressemble au champ qu’investit Bellmer, mais elle enferme cette image dynamique, qui donc n’est pas une image fixe ou fixée mais une sorte de lien mobile qui relie entre elles les trois états de l’image, schéma corporel, image du corps et image scopique.

« L’image dynamique n’a donc pas de représentation qui lui soit propre, elle est tension d’intension…/… et de ce fait est inaccessible à tout événement castrateur » (L’image inconsciente du corps, p. 58-59).

Mais en référant cette image au désir, Françoise Dolto enchâsse cette image dans la prison du sujet, c’est-à-dire ici de l’intentionnalité, même si cette intentionnalité prend le joli nom de désir, il n’en reste pas moins que le désir est une tension orientée vers quelque chose, un but fût-il indéfini.

« Le désir, agissant dans l’image dynamique, cherche à s’accomplir grâce à l’image fonctionnelle et à l’image érogène » (L’image inconsciente du corps, p. 63).

Là où Bellmer se distingue donc d’une telle approche, pourtant riche, c’est en faisant de ces images mentales des produits du hasard, c’est-à-dire échappant de part en part à une quelconque volonté du sujet ou du moi. Il y a bien éros qui joue sa partie, il y a bien des mécanismes liés à l’inhibition, il a bien des processus de refoulement, des dérivations, mais il y a surtout des engendrements d’images qui ne doivent rien à la volonté d’un sujet ou d’un moi et rien non plus à la logique communicationnelle. C’est bien ce qui les rend en effet difficiles à percevoir et même parfois à supporter ou tout simplement à accepter pour celui en qui elles arrivent.

Mais il est clair, pour Bellmer, que de tels processus continuent à exister dans les sujets constitués et ayant normalement accompli leur maturation et le processus de symbolisation qui leur permet de communiquer avec autrui.

De ce point de vue, un sujet ou un moi est en fait tout sauf le maître de sa vie, tout sauf le maître en tout cas de l’émergence en lui d’images de ce genre. Tout le texte de Bellmer est donc quant à lui tendu vers ce but qui est de démontrer comment des tels mécanismes qui échappent au sujet et à son contrôle continuent d’agir en lui, de le faire et de le transformer, voire même démontrent que le sujet, ou disons le moi, est une fiction, la fiction du sujet qui feint d’être l’organisateur de ce dont il n’est au fond que le réceptacle.

Ce sont ces strates de non-maîtrise que Bellmer explore qui influent sur la vie, voire même en modifient complètement l’approche que l’on peut donc avoir du sujet.

Quant à ces images qui naissent en chacun à partir de ces zones de tensions, ce que fait à l’évidence Bellmer comme il va le maintenir tout au long de ce texte, c’est de montrer qu’elles sont le produit du hasard, c’est-à-dire d’une conjonction entre des éléments involontaires ayant lieu dans le sujet, apparition d’images ou de mots fonctionnels et érogènes et des événements, d’autres images ou d’autres mots, prenant place hors du sujet dans la réalité qui l’entoure et qu’il perçoit donc comme arrivant par hasard.

5. Virtuel et actuel

« La formation assez étrange de ces centres virtuels d’excitation semble être le facteur essentiel de l’expression, elle devrait être l’objet de recherches plus suivies. Le domaine à explorer se présenterait comme celui des perceptions intérieures, que nous avons consciemment ou inconsciemment de notre organisme et des migrations de son centre d’excitation prédominante ; perceptions où s’inscrivent les “tensions musculaires”, “l’orientation dans l’espace”, “les sensations tactiles” et l’apport des “facultés auditives et olfactives” qui leur sont attachées » note Bellmer page 10 de son livre Petite anatomie de l’image.

Si ce dont il est question fait donc écho au schéma corporel, mais à un schéma corporel actif, pourrait-on dire, et en fait à un corps appréhendé dans toute sa multiplicité, c’est le mot « virtuel » qui doit maintenant retenir notre attention. Il n’est pas là par hasard et si son emploi n’est pas polémique, il n’en est pas moins pour nous d’une grande importance. Il montre que Bellmer situe parfaitement la genèse des images mentales dont il nous parle, hors du double ancrage dans la forteresse du moi et dans les filets de l’être.

Ce qui est, est ce qui existe et ce qui existe, est ce qui a une effectivité, ce qui se manifeste non pas dans la relation avec autrui mais bien dans une intériorité qui ne relève pas du dialogue entre moi métaphorique et je analogue, pour reprendre les expressions de Jaynes, mais dans le complexe corps-cerveau en tant qu’il est le lieu dans lequel se forment des objets mentaux et que ceux-ci trouvent la possibilité de leur activité.

L’enjeu, pour Bellmer, c’est de montrer que ces images mentales qui se forment, disons au hasard de tensions physiques, comme la douleur par exemple, peuvent donner lieu à des nœuds de tension affective et à des émissions en retour. Ces images mentales forment donc des pôles d’attraction qui se mettent à engendrer à leur tour de nouveaux objets mentaux, indépendamment de la volonté d’un moi et des mécanismes de la conscience, sans pour autant que ces productions soient inconscientes, puisque dans les exemples que donne Bellmer, ces images sont en effet consciemment perçues, si elles ne sont pas volontairement produites.

Gilles Deleuze avait déjà dans Différence et répétition, qui date de 1969, distingué entre possible et virtuel. Dans son livre de 1998, Qu’est-ce que le virtuel, Pierre Lévy évoque la nécessité de produire « une cartographie du virtuel », étant entendu que l’enjeu n’est pas pour lui d’analyser les passages du virtuel à l’actuel ou du possible au réel, mais bien de parler de la virtualisation comme processus qui « remonte du réel ou de l’actuel vers le virtuel » (p. 10). Le mot revient plusieurs fois dans ce chapitre, comme on va le voir.

Mais écoutons un instant Pierre Lévy. « On comprend maintenant la différence entre réalisation (occurrence d’un possible prédéfini) et l’actualisation (invention d’une solution exigée par un complexe problématique). Mais qu’est-ce que la virtualisation ? Non plus le virtuel comme manière d’être, mais la virtualisation comme dynamique. La virtualisation peut se définir comme le mouvement inverse de l’actualisation. Elle consiste en un passage de l’actuel au virtuel, en une élévation à la puissance de l’entité considérée. La virtualisation n’est pas une déréalisation (la transformation d’une réalité en un ensemble de possibles) mais une mutation d’identité, un déplacement de centre de gravité ontologique de l’objet considéré…/… L’actualisation allait d’un problème à une solution. La virtualisation passe d’une solution donnée à un autre problème. Elle transforme l’actualité initiale en cas particulier d’une problématique plus générale sur laquelle est désormais placé l’accent ontologique. Elle implique autant d’irréversibilité dans ses effets, d’indétermination dans ses processus et d’invention dans son effort d’actualisation. La virtualisation est un des principaux vecteurs de la création de réalité » (p. 16-17).

Dans le texte de Bellmer, la question de la virtualité apparaît en fait une fois le processus du double transfert mis en marche. La dérivation de fragments du schéma corporel vers des points du corps qui permettent de soulager une douleur physique ou psychique dans le cas des deux jeunes filles donne lieu à la formation d’associations et de projections virtuelles de certaines parties et de certaines fonctions du corps, comme celle de voir, sur des parties du corps qui ne sont pas celles qui correspondent à cette activité. Cela devient voir par l’extrémité du nez ou avec la main et non plus avec l’œil par exemple.

Foyer réel d’excitation et foyer virtuel vont en fait se retrouver fonctionner de la même manière. Le transfert se fait entre deux types de fonctionnalité identique, puisqu’il y a en fait une sorte de va-et-vient ou de boucle de rétroaction entre les éléments associés au hasard de la dérivation.

Le texte de Bellmer est d’une précision sans appel, comme le montrent les pages 16 et 17.

« Ainsi l’œil, l’oreille, le nez, exposés à des mesures de répression, sont devenus à leur tour un foyer réel, auquel s’oppose nécessairement – la main, le talon – un foyer virtuel d’excitation » (p. 17).

Outre le fait que « cette fois-ci le déplacement a atteint la surface de la conscience, son contenu irrationnel est devenu manifeste » (p. 17). C’est donc à ce constat radical que parvient Bellmer, à savoir que « si l’on pouvait dire…/… excitation virtuelle et excitation réelle se confondent en se superposant » (p. 17-18).

Cette évocation d’éléments qui glissent les uns sur les autres et échangent leur fonctionnalité comme des éléments de science-fiction est l’image la plus parlante sans doute. On comprend donc de quoi et comment cette virtualité tire son actualité si l’on peut dire. Il y a une sorte d’équivalent fonctionnel qui permet le passage d’une strate à une autre. Ainsi, image pour image, l’activation d’une partie du schéma corporel et la projection de cette partie dans le plan de l’image du corps ne touchent pas à l’unité supposée de ces deux plans, de ces deux entités. Elles restent en tant que telles intouchées, mais elles se trouvent devenir le support d’un jeu de glissements entre entités du même type, des images mentales de parties excitées, celle qui sert d’exutoire étant aussi excitée à terme que la partie originellement douloureuse ou liée à des interdits de quelle que sorte que ce soit. C’est ce degré d’excitation qui assure l’équivalence ontologique de ces images. Car ce sont bien des images. C’est aussi ce qui nous intéresse.

Cela aboutit à un effet de réversibilité entre entités du même type, entre images mentales et, à ce niveau et sur ce plan, il n’y a pas de différence. La partie du corps virtuellement excité par dérivation et transfert est en train de devenir aussi réellement active que le foyer réel d’excitation à cause de l’aspect fragmentaire de la partie excitée et des parties du corps mises en cause.

Schéma corporel et image du corps ne sont pas remis en cause dans leur statut ontologique, simplement une autre réalité, faite d’un mélange inédit de fragments d’eux-mêmes, est en train de les recouvrir et de se mettre à fonctionner en lieu et place de l’ordre orthonormé du sujet. C’est un changement de programme qui joue avec les mêmes instruments ou éléments. La partition n’est simplement plus contrôlée par l’instance habituelle de régulation, le moi. Et ce mécanisme en fait ne s’arrête pas de fonctionner une fois le sujet ou le moi institué. Il est simplement occulté ou mis entre parenthèses mais en rien aboli.

Et, de plus, il nous dit quelque chose sur le fonctionnement psychique que les topiques freudiennes ne nous disent pas. Il y a bien une création de réalité propre au fonctionnement mental pour ne pas dire psychique qui se trouve peut-être au bord de la folie, mais qui en tout cas existe en tant que tel et qui surtout révèle que le psychisme dépend de procédés et de procédures qui n’obéissent pas au sujet. C’est pourquoi il faut parler un instant du transfert.

6. Le transfert et la genèse possibles des deux figures centrales de la conscience : le moi métaphorique et le je analogue

Il établit donc un parallélisme entre l’engendrement des images et les poches résistances qui ont été inventées par le moi. Plus exactement, le conflit entre désir et interdiction n’est pas à composante morale mais simplement physiologique. Le mouvement de l’individuation conduit l’individu en cours de constitution à oublier ou à occulter le processus de l’individuation qui l’a conduit à cette nouvelle phase.

On a donc un premier transfert ou une première dérivation, ou plus exactement un mélange possible entre de nombreuses parties qui se fait par une double logique, qui rappelle ce que décrit Simondon lorsqu’il évoque par exemple les relations entre vital et psychique.

« Entre vital et psychique existe donc, lorsque le psychique apparaît, une relation qui n’est pas de matière à forme, mais d’individuation à individuation ; l’individuation psychique est une dilatation, une expansion précoce de l’individuation vitale.

« Il résulte d’une pareille hypothèse que l’entrée dans la voie de l’individuation psychique oblige l’être individué à se dépasser ; la problématique psychique, faisant appel à de la réalité préindividuelle, aboutit à des fonctions et des structures qui ne s’achèvent pas à l’intérieur des limites de l’être individué vivant ; si l’on nomme individu l’organisme vivant, le psychique aboutit à un ordre de réalité transindividuelle ; en effet, la réalité préindividuelle associée aux organismes vivants individués n’est pas découpée comme eux et ne reçoit pas de limites comparables à celles des individus vivants séparés …/… le psychique est du transindividuel vivant » (p. 166).

Bellmer, comme Simondon, pense en effet que la réalité psychique n’est pas fermée sur elle-même. Le parallèle est intéressant, même si ce dont parle Bellmer se situe sur un autre plan.

Il existe un parallélisme au moins fonctionnel, et sans doute philosophique profond, entre ce mouvement qui participe à la constitution du psychisme comme quelque chose qui dépasse l’individuel et donc l’individu et, en fait, le traverse et continue de faire vivre du préindividuel dans l’individu en le connectant directement à du transindividuel à travers l’individu et donc hors de son contrôle et ce que Bellmer décrit, à savoir des procédures complexe de transfert d’images mentale devenant des foyers réels d’excitation échappant au contrôle du moi.

Il y a donc deux moments du transfert chez Bellmer.

Le premier transfert se fait par-dessus l’interdit, plus tardif mais réel, vis-à-vis de la sexualité.

Cela ouvre la porte à un effet de feed-back, qui constitue en quelque sorte le second transfert, qui cette fois va venir réimporter et donc réintégrer ce par-dessus quoi le premier transfert est passé, à savoir le sexe ou l’image du sexe.

Ainsi les points d’interdit deviennent-ils « de réels foyers d’excitation virtuels », et leur prégnance fait de cette virtualité une puissance réelle d’excitation au sens où elle se trouve par ce second moment du transfert acquérir une dimension mémorielle active aussi intense que des images réelles.

Le point majeur de la thèse de Bellmer tient, on l’a vu, en ce que les points d’excitation virtuels vont jouer dans le psychisme un rôle aussi important que les points d’excitation réels, et même donner lieu à des « croyances » irrationnelles comme de voir par la main dans la mesure même où une sensation ou quelque chose d’aussi fort qu’une sensation aura pénétré le psychisme et sera donc aussi actif que les fonctions réelles de la vue ou du toucher mais dans un montage différent.

Ainsi, donc, deux moments ou deux transferts sont-il à l’œuvre pour Bellmer :

p. 16-17 : « Mais ce transfert premier… foyer virtuel d’excitation. »

p. 17 : « L’image du sexe s’étant glissée sous celle de l’œil il n’y a pas d’obstacle à ce que la sexualité (l’amour) déguisée en faculté visuelle ne tienne ses promesses prestigieuses. »

En fait, il s’agit de la rencontre sur un même plan, disons dans une même zone psychique, d’éléments provenant de plusieurs niveaux différents, c’est-à-dire du schéma corporel et de l’image du corps mais en tant que ces deux domaines pourraient être et sont effectivement appréhendés à partir d’un mécanisme qui les dépasse et les traverse, celui de l’écho et de la duplication amplifiante, sur lequel on va revenir dans un instant.

Alors transfert, donc, d’un plan à un autre, mais aussi et surtout constitution d’un plan particulier qui se situerait entre schéma corporel et image du corps et qui les traverserait tous les deux.

C’est en cela qu’il y a quelque chose d’important tant du point de vue de la psychologie que de la philosophie dans ce texte. Ces mécanismes qui échappent au contrôle du moi sont absolument distincts de ceux qui, selon la vulgate freudienne, participent au fonctionnement que l’on qualifiera de « normal » ou d’« habituel » du psychisme.

C’est en fait à la théorie freudienne du refoulement que s’opposent les idées et les descriptions de Bellmer. Plutôt que de s’y opposer, elles montrent l’existence de mécanismes différents qui semblent ne pas être pris en compte ou échapper à la théorie freudienne ou qui ne sont pas considérés comme valides par elle.

Totalement assimilé à l’inconscient avant 1915, le refoulement est présenté par Freud dans le cadre de son travail sur la métapsychologie comme ce qui constitue « pour la pulsion et ses représentants, « un moyen terme entre la fuite (réponse appropriée aux excitations externes) et la condamnation (qui sera l’apanage du surmoi) ». » Puis il distingue trois temps constitutifs du refoulement : 1) le refoulement proprement dit, ou refoulement après coup ; 2) le refoulement originaire ; 3) le retour du refoulé dans les formations de l’inconscient.

« Le refoulement en général porte sur les représentants des pulsions, eux-mêmes objet d’un retrait d’investissement, c’est-à-dire d’une cessation de prose en charge de la part du préconscient ; dans ce cas, l’inconscient effectue immédiatement un investissement substitutif qui appelle en retour un contre-investissement de la part du préconscient, lequel se heurte alors à l’attraction constituée par les éléments de l’inconscient anciennement refoulé. »

Ce dernier point conduit Freud à postuler l’existence d’un refoulement originaire sur lequel il ne dira pas grand-chose. Dans Le Moi et le Ça, Freud écrit à propos du refoulement rattaché à la partie inconsciente du moi dans la seconde topique « que le refoulé n’est nettement séparé du moi que par les résistances du refoulement, tandis que par le ça il peut communiquer avec lui ».

Ce bref rappel n’a pas d’autre but que de montrer que le refoulement est une affaire qui concerne le moi, c’est-à-dire que le refoulé est conçu en fonction de la signification qu’il peut ou doit avoir pour le moi.

7. Out of control

Singulièrement, ce dont parle Bellmer et avec lui bien d’autres, des artistes en particulier, c’est de mécanismes qui échappent au contrôle du moi ou du sujet. Ainsi, il peut y avoir des blocages et des blocages définitifs, alors sans doute pourrait-on dire qu’on a affaire au refoulement, mais il y a des forces, les pulsions peut-être qui continuent à se manifester à travers leurs représentants mais sans être soumises à l’impératif de la logique du sujet.

C’est ce point qui est essentiel, cette non-implication signifiante des éléments, ici des images ou des fragments d’images du corps, en tout cas leur déconnexion d’avec des significations purement sexuelles par exemple. C’est ce qui arrive quand l’œil se glisse dans la paume ou le sexe sous l’aisselle. Il n’y a pas ou plus de lien signifiant entre les images et les associations d’images et les attentes ou les croyances du moi relatives à lui-même.

Cette dépossession du sujet par rapport à lui-même est au cœur d’un questionnement philosophique essentiel, que l’on a vu prendre corps surtout autour de la figure d’Artaud, en France, et dont le livre de Derrida, L’animal que donc je suis, témoigne encore.

La question est de savoir comment penser une entité qui ne serait pas le sujet conçu, pour le dire vite, à partir du modèle cartésien. Malgré de nombreuses tentatives philosophiques, rien n’a véritablement changé sur ce point et la psychanalyse, même lacanienne, n’a pas réussi, en admettant qu’elle l’ait tenté. Derrida remarque sur ce point « qu’il ne suffit pas à une éthique de rappeler le sujet à son être sujet, hôte ou otage, assujetti à l’autre, au tout autre ou à tout autre pour rompre la tradition cartésienne…/… Cela ne suffit pas même dans une logique ou une éthique de l’inconscient qui, sans renoncer au concept de sujet, prétendrait à quelque « subversion du sujet » (L’animal que donc je suis, p. 162-164).

II. Réversibilité et écho : de l’image au mot (des images aux mots)

1. Les deux sens de l’être

Bellmer partagea sa vie longtemps avec Unica Zürn, femme de lettres et dessinatrice hors pair, même si les dernières années furent largement contaminées par la folie d’Unica. Ses dessins se situent entre ceux d’André Masson et de Max Ernst, et ses livres racontent, si l’on peut dire, la lente montée de la folie et rendent compte de ces états de dissociation mais aussi et surtout de ces associations qui surgissent et qui fournissent un matériau immense et d’une intensité psychique largement supérieure aux images de la réalité.

C’est à l’évidence Unica qui inspire directement les passages suivants du texte de Bellmer et les exemples d’anagrammes qui vont servir à démontrer en quelque sorte les mécanismes qui participent à la formation et à la puissance d’impact des images, c’est-à-dire des foyers virtuels d’excitation dans le psychisme.

En fait, il s’agit surtout de montrer que la formation des images et des mots se fait à partir d’un fond irrationnel qui est celui du préindividuel. Comme le remarque Simondon, « l’être se dit en deux sens : en un premier sens, fondamental, l’être est en tant qu’il est ; mais en un second sens, toujours superposé au premier dans la théorie logique, l’être est l’être en tant qu’il est individué. S’il était vrai que la logique ne porte que sur des énonciations relatives à l’être qu’après individuation, une théorie de l’être antérieure à toute logique devrait être instituée » (op. cit. p. 36).

D’une certaine manière, on peut dire que Bellmer, avec ce livre, participe de cette présentation d’une théorie de l’être antérieure à toute logique.

Mais c’est page 149 que Simondon donne une explication de ce qui constitue sans doute le ressort de cette production d’images et de mots ne répondant pas à la logique, à savoir une sorte de décalage constant entre les deux niveaux dans lesquels l’être ou l’individu se projette, l’espace et le temps.

« L’individu physique doit être pensé comme un ensemble chrono-topologique, dont le devenir complexe est fait de crises successives d’individuation ; le devenir de l’être consiste dans cette non-coïncidence de la chronologie et de la topologie. L’individuation d’un ensemble physique serait alors constituée par l’enchaînement des régimes successifs de cet ensemble » (op. cit. p. 149).

Ce qui relève de l’absence de logique, c’est bien la topologie, c’est-à-dire précisément les projections d’images de parties dans des associations hasardeuses en ce qu’elles peuvent se faire sans être reliées à un tout.

Et c’est précisément la chronologie qui vient interférer et constituer un ordre supérieur logique linéaire et discursif véhiculé par le langage. Mais l’existence de la projection de l’individu dans le temps n’abolit pas la projection dans l’espace. C’est de ce frottement entre des deux dimensions de l’être que naissent les images du second degré, pourrait-on dire, et que leur efficacité trouve sa source.

En effet, et c’est à cela que tend l’usage des palindromes évoqués par Bellmer page 21 de son livre. Il existe dans la langue des traces d’une réversibilité spatiale non logique ou qui en tout cas démontre que la logique des propositions est seconde et ajoutée au fonctionnement psychique s’exprimant directement à travers le corps et les associations d’images sources de comportements non logiques.

2. Faire la pensée dans la bouche

Outre une théorie des images, Petite anatomie de l’image développe aussi une exploration du psychisme et nous fournit une sorte de description générale non pas tant des effets de la folie que de la genèse de la division qui est au cœur de chaque individu et qui précède l’instauration de la raison.

« Les langues que nous parlons ont atteint depuis longtemps leur maturité. Mais le goût de la réversibilité qui est à l’origine des mots et qui leur confère leur ambiguïté vibrante, ce goût subsiste ; il redevient visible quand il s’agit de formations verbales automatiques qui veulent moins communiquer quelque chose qu’éprouver le plaisir de naître, de laisser libre jeu à une impulsion instinctive, de “faire la pensée dans la bouche”, selon la formule de Tristan Tzara » (op. cit., p. 19-20).

Ce passage des images aux mots est essentiel. Il faudrait prendre le temps ici de parler longuement du texte d’Hugo Ball, La fuite hors du temps, qui raconte la naissance de Dada à Zurich, et surtout de travailler les passages dans lesquels il met en relation le mot et l’image.

Mais restons avec Bellmer qui, en citant Tzara, rend non seulement un hommage à Dada, mais fait signe avec simplicité à ce qui a été sans doute la « découverte » la plus fondamentale de Dada, à savoir qu’il y a des mécanismes qui travaillent dans le sujet et qui ne répondent en rien au besoin de communiquer qui est supposé être le propre de l’homme.

Ces mécanismes qui fonctionnent hors intentionnalité sont en fait sans doute ceux qui témoignent en nous de l’existence d’un état du psychisme antérieur à l’invention de la conscience.

Pourquoi ce qui se produit de manière fragmentaire ou, disons, qui ne concerne que certains états liés à la douleur ne serait pas généralisable ? Ce serait alors tout le psychisme qui serait concerné. Bellmer nous invite à passer de la dent à l’individu entier considéré comme « foyer de douleur auquel s’opposerait une virtualité, cette fois extériorisée, sous forme d’un double hallucinatoire » (op. cit., p. 20).

On reconnaît là à la fois quelque chose que l’on peut rapprocher de la bicaméralité de Jaynes et quelque chose qui ressemble en effet à des états liés à la folie. Mais je crois qu’il faut surtout voir ici une sorte de schéma à l’envers qui conduit à imaginer que ces processus continuent à fonctionner ou le peuvent et qu’il y a en nous un autre nous, qui est autre en ce qu’il serait à la fois totalement autre, notre passé bicaméral, et relativement autre, en ce que les mécanismes lorsqu’ils se produisent font surgir et exister en nous un autre qui est ou serait notre double.

Il faut donc encore une fois écouter Bellmer qui manifestement sait qu’il avance des éléments majeurs relatifs à une vision de l’individu non soumis à la forme sujet.

« Si les termes de réel et virtuel ne prêtaient guère à malentendu – leur signification s’étant expérimentalement fixée –, il est par contre indiqué de prendre des précautions terminologiques lorsqu’il s’agit de savoir entre quel moi et quel autre moi se fait la scission donnée. Conformément à la nature du réflexe, nous proposons de concevoir l’opposition en cause comme celle de principes de la sensibilité et de la motricité, comme scission du moi qui subit une excitation et du moi qui crée une excitation. » (op. cit., p. 21)

L’enjeu est de taille. Nous allons le laisser de côté pour aujourd’hui et lire la dernière page de cette première partie. Il faudrait demander à quelqu’un, un photographe sans doute, de tenter de nous dire comment il voit lui cette expérience.

3. Le mécanisme de la genèse de l’image

Il me semble que l’importance, ici, est pour Bellmer d’avoir en quelque sorte démontré l’équivalence entre réalité et virtualité. Pour nous, ces lignes mettent en scène ce mécanisme de l’opposition et disons du reversement, de l’inversion et de l’écho au cœur du psychisme, non seulement comme un mécanisme le déterminant mais comme un mécanisme sinon « LE » mécanisme présidant à sa genèse.

Ainsi, en ce qui concerne les images et les mots, la formation des images et des mots, aurait-on affaire à ce mécanisme-là en particulier. Mais Bellmer va plus loin. Il évoque une réalité troisième.

J’aimerais entendre là quelque chose qui ressemblerait de loin mais aussi de près à ces entités abstraites que sont les idées, les concepts, les images « absolues » celles qui sont un véritable croisement de réalité et de virtualité et qui accèdent à une réalité supérieure, bref à ces objets mentaux qui semblent ne pas devoir exister en fonction de sensations actuelles ou de perceptions actuelles mais qui semblent engendrées directement par le psychisme lui-même.

Ces objets mentaux sont associés en général aux abstractions comme les idées « pures » ou les « chiffres » ou les opérations mathématiques. Il se pourrait en fait que les produits de l’imagination aient la même source. Cela changerait alors du tout au tout l’idée que l’on a de la domination nécessaire du moi du sujet ou de la conscience. On ne pourrait plus leur attribuer la place centrale dans le système général de la pensée et de la régulation de l’existence. De quoi serait faite alors l’existence ? Laissons cette question en suspens. Elle pourrait d’ailleurs faire l’objet d’une investigation prolongée.

Conclusion

Je repartirai la prochaine fois de cette dernière page de la première partie avant de plonger dans la seconde et la troisième partie et d’aborder la question des genres masculins et féminins et la manière dont Bellmer met en place un système qui abolit cette différence sexuelle comme déterminante pour mettre au cœur de la division cet autre mécanisme de répétition d’inversion et d’écho.

Je voudrais en fait conclure sur une idée qui m’est venue ne rédigeant ces notes, à savoir qu’il pourrait être possible de mettre en place à partir de cette double strate, la strate sujet et la strate du non-sujet, pour le dire de manière très imparfaite, des critères qui nous permettraient de passer à travers les images afin de les trier-classer et de mieux comprendre leur fonction dans le système général de la production visuelle aujourd’hui.

Il me semble qu’on pourrait dire que ce qui permet de distinguer entre les images, ce ne serait pas par exemple le fait qu’elles sont figuratives ou abstraites, de la photographie ou de la peinture, de la vidéo ou du cinéma, mais embarquées dans une problématique liée au sujet ou dans une problématique de désubjectivation, pour ne pas dire non subjectivée.

Ainsi, il y aurait d’une part des problématiques liées à celles qui sont directement issues de la tradition philosophique, et qui articulent encore et toujours des questions liées à l’imitation, au semblable, à l’idée de beau et à la perfection, à la bonne forme ou encore finalement à l’incarnation d’une idée et qui fonctionnent sur les processus de reconnaissance. De telles images semblent tenter de répondre à une demande implicite qui est, au fond, supposée être la demande du sujet que l’on réponde à son angoisse pour la calmer en lui donnant des objets à reconnaître, ce qui le conforte dans son territoire et ses habitudes.

Et, d’autre part, il y aurait des images cherchant à rendre compte de ce qui, soit est à la source de ces mécanismes, soit même est engendré par ces mécanismes, mais conduit dans une autre direction, invente d’autres mondes que des copies conformes ou non de la réalité supposée.

L’enjeu est donc de faire exister d’autres réalités comme étant aussi réelles que celle que l’on reconnaît et prend généralement pour la réalité.

En d’autres termes, comment dériver des mécanismes qui servent pourtant aussi à la marchandise pour se faire accepter de nous, et leur faire produire des formes qui soient aussi prégnantes et libres ou en tout cas non limitées.

Jusqu’où et comment l’altérité peut-elle entrer dans une production visuelle ?

Nous en resterons sur ces questions peut-être finalement déjà connues de vous avant d’entamer donc la prochaine fois l’analyse des deux autres parties de ce texte.