jeudi 28 janvier 2016

Accueil > Les rubriques > Société > Sarabande

Sarabande

Vidéo 26 minutes. Film de Clément Borderie. Musique Estelle Lannoy

, Clément Borderie , Estelle Lannoy et Ghislaine Rios

La traite du temps.
Ça y est c’est parti, les vaches sont au travail.
En haut à droite à gauche en bas sur le petit ou sur le grand côté
ou à côté et puis tant pis, la mixion du peintre - met la nature en grille.
Melon dit chapelon

À propos de « Sarabande »

Avant que je n’entre dans la salle de projection tu m’as dit : « ça dure environ 20 minutes ».

Je suis entrée, me suis installée confortablement… dans un noir absolu…

Un puits de lumière au fond, en haut à gauche de l’écran et par un effet semblable à la gravité je me sens littéralement aspirée, mais avec une grande douceur, au cœur même de la scène. Plus de temps, plus d’espace, extérieurs, absolus, dans lesquels se déroulerait la scène filmée...

À mon insu, cette lumière m’inscrit dans un référentiel spatio-temporel lié à la scène elle-même, à l’expérience filmée. Ce sont les pattes des vaches qui, dans leurs fluctuations aléatoires créent ce qui tient lieu de temps, annihilant par là ce qui est de l’ordre de la durée. Il n’y a plus de durée car il n’y a plus d’« entre »… Les pattes dans leur apparition / disparition instaurent une flèche du temps que j’ai sentie discontinue, un devenir dans un revenir incessant se construisant et se déconstruisant par de douces ruptures, dans une évolution globale irréversible, mais à chaque instant indéterminé, dont je n’ai pris conscience qu’une fois le rideau baissé !

Je me sens dans univers a-causal, imprévisible, une légère avancée de ces longues jambes comme tu les avais appelées (car ce sont bien des jambes que j’ai vues), suspendant leur mouvement pour effectuer un léger recul, quelques frémissements, des micro-tentatives, un sabot ici, un autre là, qui se soulèvent avec légèreté dans des mouvements minimalistes presque aériens, comme filmés au ralenti, une grande impression de calme, de sérénité…

Et cette lumière, tout au fond, parfois quelque peu occultée par des pattes… deux pattes avant qui bougent subtilement et un infime mouvement à l’arrière de deux autres laissant supposer, sans certitude aucune, un lien éventuel…

Une scène qui semble échapper à tout projet. Quelques pattes prennent le devant de l’écran depuis la droite jusqu’à la gauche comme si elles allaient quitter la scène mais cela dans une co-présence avec ces autres pattes qui, elles, passent dans l’autre sens tuant dans l’œuf ce qui aurait pu induire une sensation d’avant, d’après, d’écoulement du temps.

Rien ne se passe sous mes yeux, c’est la scène elle-même m’incluant qui passe. Aussi n’ai-je pas vu les pattes des vaches quitter peu à peu l’écran ; ce n’est qu’à la fin que j’ai pris conscience d’une densité qui avait progressivement diminuée, dans un retour vers la seule lumière. Là j’ai « vu » les dernières pattes quitter l’écran discrètement, j’ai « vu » le tableau…

Car c’est bien d’un tableau dont il s’agit, un tableau animé par les éléments de la composition, des pattes se mouvant dans une grande élégance, presque pudique dans leur retenue, tout cela intimement lié par une ligne mélodique, celle du tableau ou/et de la musique, musique sublime, partie intégrante de l’œuvre.

Et puis… Plus rien ne bouge… Le tableau est redevenu lumière pure, immobile, témoin d’une histoire sans histoire, un tableau qui n’est pas sans évoquer tes toiles obtenues à partir des matrices que tu élabores. Tout s’éclaire… La projection est terminée.

Ce n’est qu’après que j’ai pris conscience : prise dans ces images je n’attendais rien… tout simplement parce que la notion même d’attente n’avait aucun sens ; j’étais pleinement dans la présence, peut-être l’Aïon des Grecs : tout était donné « là et en même temps », dans une dimension esthétique inattendue.

C’était BEAU.

Clément Borderie est né en 1960, à Senlis. Il vit et travaille à Paris. Ses recherches artistiques se développent autour des échanges entre une forme et son environnement à travers le temps, dans le but de rendre visible l’invisible. Pour cela, l’artiste détermine un lieu dans la nature, en espace urbain ou industriel et y installe un dispositif dont le choix de la forme permettra la capture de micro éléments.