jeudi 21 février 2013

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Samuel Richardot à In extenso

Un lyrisme analytique qui touche

, Samuel Richardot et Weiswald

Samuel Richardot se penche sur la construction de la peinture : sur ses formes, ses gestes, ses expressions et ses implications. Les tableaux qui en sortent ne sont pas simplement du (dé)constructivisme. Il s’agit d’un lyrisme analytique qui touche, par sa sensualité perspicace, aux profondeurs de l’image peinte.

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Samuel Richardot : 10/01 - 26/04 2012
acrylique sur toile, 2012
162 x 130 cm
courtesy de l’artiste et galerie Balice Hertling, Paris
crédit photo : In extenso

Samuel Richardot est un important représentant d’une génération de peintres qui ose reformuler des questions fondamentales de la peinture. Et ce, sans retomber dans le pathos historique de Neo Rauch, sans les chimères de Tim Eitel, ou les mythes de Valérie Favre, sans reprendre le jeu de la nouvelle abstraction géométrique comme on la connaît de la Suisse romande, et puis, en France, sans emprunter la voie d’une figuration objectée telle que celle de peintres comme Marc Desgrandchamps ou Carole Benzaken.

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Samuel Richardot, Vue de l’exposition Jupiter Eclipse, In extenso, 2013
courtesy de l’artiste et galerie Balice Hertling, Paris
crédit photo : In extenso

Distancié et analytique

« Ce qui m’intéresse, dit Samuel Richardot devant ses tableaux dans l’espace de l’association In extenso à Clermont-Ferrand, c’est la structure de la peinture, que je considère comme la structure d’une langue. » En regardant les toiles les plus récentes on dirait que l’artiste, désormais installé en Auvergne, sa région natale, cherche à établir une véritable grammaire des formes de la peinture. Distanciés et analytiques, ces tableaux déclinent différentes techniques (peinture à la bombe, fluide, lisse, au pochoir, gestuelle) et remplissent ainsi l’espace de la toile avec un mouvement qui désormais nous parle aussi de profondeur.

Au scénario

En fait, c’est depuis peu que Samuel Richardot a cessé de peindre des lignes ou des formes sur une grande toile blanche pour faire « apparaître des présences isolées, suspendues dans la blancheur de la toile » comme l’a si bien noté/écrit Simone Menegoi. [1] Désormais, il se penche encore plus sur la mise en scène de ce qui apparaît sur la toile. On dirait presque qu’il est en train de muter du registre de l’Haïku vers celui du scénario. Ayant aimé ses tableaux réduits et précis, on pourrait regretter cette évolution. Voyons donc ce que l’artiste amène de nouveau. Le titre de la petite exposition à Clermont-Ferrand, « Jupiter Eclipse » est un indice de la nouvelle direction pris par l‘artiste : « Je suis inspiré par les formes et l’ambiance des films de science-fiction, » explique-t-il. Même si l’on pourrait, face aux tableaux, se plonger dans l’univers imaginaire d’une Barbarella, l’exposition nous tient à distance, nous renvoyant toujours aux questions de la peinture elle-même.

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Vue de l’exposition Jupiter Eclipse, In extenso, 2013
courtesy de l’artiste et galerie Balice Hertling, Paris
crédit photo : In extenso

Décomposition

Pour mieux comprendre cette évolution il faudrait se rappeler la première grande exposition de Samuel Richardot, né en 1982, diplômé en 2006 de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts de Paris. Elle avait eu lieu, après une première dans sa galerie Balice Hertling, en 2009 à La Galerie, centre d’art de Noisy-le-Sec. Avec beaucoup de maîtrise, il avait disposé dans l’espace du centre d’art un bel ensemble de différents tableaux dont chacun agissait comme un trait, une trace de la peinture, comme si l’on enlevait la toile sous le pinceau au moment du geste du peintre pour trouver en dessous, tel un archéologue, les ruines de la peinture. En suivant toujours des protocoles très clairs et réduits, Samuel Richardot décomposait le vocabulaire de la peinture. Un trait ici, une forme là, un fond sur une autre toile, puis des pochoirs et des objets étalés sur des tables, comme s’il s’agissait de spécimens préparés pour une leçon d’anatomie comparée. C’est certainement cette touche scientifique voire romantique qui intéressait à l’époque Marianne Lanavère et par la suite Emmanuel Latreille, directeur du Frac Languedoc-Roussillon à Montpellier qui a montré une autre exposition importante en 2011. Avec les décompositions de Richardot, tous deux mettaient aussi une promesse à disposition du public : celle de la possibilité d’une autre peinture.

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Vue de l’exposition Jupiter Eclipse, In extenso, 2013
courtesy de l’artiste et galerie Balice Hertling, Paris
crédit photo : In extenso

La peinture, encore

Très loin de toute métaphysique du geste et de la chair, la démarche de Richardot, si distanciée et analytique soit-elle, permettait aussi de s’approprier à nouveau la peinture. C’est justement là que se trouvent la particularité et l’importance de sa position : remettre la peinture au cœur d’une réflexion plus vaste sur les acquis de l’art contemporain. Une telle démarche, la faute à une histoire de la peinture très chargée et à toute une génération d’artistes ayant banni la peinture des pratiques artistiques contemporaines, était vivement attendue. Certes, la peinture existe. Elle jouit même d‘une santé excellente, grâce au renouvellement des anciens par Guillaume Bresson, grâce au hard-rock perçant de Damien Deroubaix, aux images exhumées par Damien Cadio ou bien grâce aux propos sur la picturalité de Benjamin Swaim [2] – sans parler de poids lourds bien aimés du marché. Mais ce que l’on attend, c’est qu’elle soit détachée voire libérée de son genre, qu’elle devienne libre pour être artistiquement appropriée comme toute autre forme de mise en question, soit-il par la photo, l’installation, la vidéo...

La figuration objectée

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Samuel Richardot, 13/06 - 23/08 2012
acrylique sur toile, 2012
162 x 130 cm
courtesy de l’artiste et galerie Balice Hertling, Paris
crédit photo : In extenso

Ça fait un moment que l’on couve l’espoir d’une nouvelle peinture authentique, qui se détache des gestes de liquidation d’un Steven Parrino sans pour autant se renfermer dans des discours propres à l’histoire de la peinture française. Une figuration objectée dans le sens d’un face à face, d’une réponse donnée par la figuration, a fait flamboyer cet espoir à travers des travaux aussi différents que ceux de Sylvie Fajfrowska, Stéphane Belzère ou bien François Mendras (regroupés dans l’exposition Stéphane Belzère invite… à la galerie RX, 19.2.-28.3.2009). Déjà, cette figuration objectée n’a pas recours à l’instinctif, à des gestes naïfs ou « innocents ». C’est une peinture dans laquelle il est question d‘une existence qui n’a de réalité que dans le moment même de l’approche. Elle se dissout dans le mouvement qu’elle a provoqué. La peinture essaie, comme la langue avec ses tropes, d’opposer quelque chose à la fugacité de la vie.

Un lyrisme analytique

En regardant les tableaux de Samuel Richardot, on n’a pas cette impression d’opposition. Il n’y a pas d’attitude d’expressivité à l’œuvre. Ces tableaux sont cool. Et pourtant, ils touchent. Non pas par leur composition, ni par leur forme. Ils touchent car ils rendent perceptible comment la part émotive de la peinture se fait. Et cela sans être didactiques. « Je ne fais pas de dessins au préalable, dit l’artiste, chaque tableau se compose comme une chorégraphie ou une partition que je développe dans le processus de la peinture. » Samuel Richardot articule, moins ludique que Jessica Stockholder, moins géométrique qu’Imi Knoebel ou Blinky Palermo – des artistes qu’il cite comme références – les schémas de compositions, les échos picturaux. Il met en scène les formes reconnues qui engendrent l’expérience ou plutôt l’attente d’une expérience de peinture. Il s’agit alors d’une peinture analytique sans le recul d’un scientifique disséquant son échantillon. L’inconscient, disait Lacan, est structuré comme un langage. [3] Le sujet de Samuel Richardot est l’inconscient de la peinture.

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Samuel Richardot, Sans titre
papiers graissés, 2013
Composition réalisée pour l’exposition Jupiter Eclipse à In extenso
65 x 300 cm
courtesy de l’artiste et galerie Balice Hertling, Paris
crédit photo : In extenso

Un avenir à construire

Dans cette distanciation de la peinture par la voie d’un plus grand rapprochement de ses valeurs émotives, Samuel Richardot n’est pas seul. On trouve une conscience développée de la structure de la peinture dans les tableaux expressifs de Thierry Costesèque, très unique dans son aptitude à capter la violence visuelle du quotidien. On trouve une ouverture de la peinture, une décomposition des gestes et des formes dans la ferveur performative de Jonathan Binet. Et on trouve une grammaire des strates picturales de la peinture dans les tableaux filmiques d’Emmanuelle Castellan. Heureusement, ces artistes sont déjà dans le radar de commissaires sensibles à ce que la peinture peut apporter aux réflexions actuelles sur l’image, le sujet et la perception. On attend avec impatience une première exposition qui réunira ces travaux pour rendre compte de l’avenir de la peinture. Il s’est déjà construit.

J. Emil Sennewald

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Samuel Richardot, Sans titre
papiers graissés, 2013
Composition réalisée pour l’exposition Jupiter Eclipse à In extenso
65 x 300 cm
courtesy de l’artiste et galerie Balice Hertling, Paris
crédit photo : In extenso

Notes

[1Simone Menegoi, texte écrit pour l’exposition personnelle de Samuel Richardot au Frac Languedoc-Roussillon, Montpellier, 19 mars - 7 mai 2011.

[2voir Benjamin Swaim, « À propos de la picturalité », in : Art contemporain et pluralisme : nouvelles perspectives, colloque sur l’art contemporain, Apt, 16 et 17 mai 1998, Paris : L‘Harmattan, 1999, p. 45–48.

Voir en ligne : In extenso à Clermond-Ferrant

Expositions Samuel Richardot en cours et à venir :
In extenso, Clermond-Ferrand, jusqu’au 9.3., www.inextensoasso.com

La Maison des arts Georges Pompidou, Cajarc, 7.4.–2.6., www.magp.fr