mardi 25 février 2014

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Road Movie Horizon

Anna Korzhova

, Ann Korzhova et Jean-Louis Poitevin

Nous pensons que les images disent ce que nous voyons. En fait, elles disent ce que nous sommes. Mais l’être dont elles nous parlent, il se pourrait bien qu’il ne convienne pas à tout le monde.

C’est pourquoi nous préférons croire à la première hypothèse.

C’est pourquoi aussi certains artistes s’obstinent à creuser le sillon d’autres possibilités.
Anna Khorzova avec Road Movie Horizon pose deux questions. La première concerne en effet l’horizon. C’est le véritable sujet de la vidéo. L’horizon censé être une ligne, la ligne indépassable où se rejoignent le ciel et la terre, apparaît ici en proie à des variations constantes et subtiles, à des effets de décomposition et de recomposition, comme si cette certitude datait du temps où la terre était plate. Aujourd’hui elle est mouvement, vitesse, superpositions, décalages, bref tout sauf une boule ronde pour ceux qui la parcourent dans des véhicules lancés à grande vitesse à travers l’air comme sur les routes. L’horizon variable qui nous est montré ici est pourtant encore une sorte d’image d’une réalité ancienne.

Le début de cette vidéo en particulier nous dit aussi autre chose. Cela ne concerne plus le paysage mais notre vision du monde et nous-mêmes. Nous ne sommes, dans la nuit de la vitesse du déplacement, qu’une bande passante, un émetteur de signaux incertains, une coulée liquide de flux lumineux qui ne semblent même pas adressés à quelqu’un. Nous glissons, nous passons, nous sommes flux traversé de flux et rien d’autre. C’est déjà beaucoup, mais ça ne correspond en rien à l’image que nous tenons à garder de nous.

Ainsi ce Road Movie Horizon nous conduit-il à penser aussi à l’agencement entre flux et lignes, entre vision normée et vision quantique, entre image reconnaissable et image fluide. Oui, ici, nous sommes littéralement au seuil de la matière visuelle, là où, décomposée en flux lumineux, elle se recompose quelques instants au gré de la lumière du jour révélant un monde instable s’accrochant à l’horizon, cette ligne faite de millions de lignes mobiles, comme on s’accroche à un morceau de bois lorsque le navire fait naufrage.

Roulant à toute allure sur la terre-mère, nous vivons un naufrage visuel et nous découvrons lentement notre nouveau statut paradoxal. Ce que nous voyons ici, c’est un peu de notre corps intérieur, un peu de ces millions de mouvements qui le font agir, c’est un peu de notre corps intérieur devenu images.