mardi 20 décembre 2011

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Quelques nouvelles fraîches du Dieu

Communication faite au Colloque "Un monde sans Dieu ?", Galerie La Ralentie

, Jean-Louis Poitevin

Allo ! Vous entendez ? Si, si, tendez l’oreille. Voilà, juste un peu de silence et ça va venir. Vous ne l’entendez pas ? Allons, allons, français, encore un petit effort, et vous allez finir par devenir républicain. Alors, ça y est, vous l’entendez, cette voix ?

I. Une voix ? Quelle voix ?

Vous le savez, nous avons longtemps utilisé et utilisons encore la métaphore de la voix pour évoquer la conscience et son efficacité supposée. La conscience se manifesterait à travers une voix, une voix qui parlerait pour la conscience, en son nom, qui habiterait en nous comme un spectre mais aussi un double, une voix qui en fait serait nous, ou le meilleur de nous. Finalement la conscience serait cela, une voix qui transmettrait les ordres d’une instance capable de nous guider, de nous protéger, de nous aider à nous orienter, tant dans l’existence que sur les routes pavées de bonnes intentions, que les comportements des autres déroulent devant nous.

Mais vous le savez, cette voix n’est pas la seule à hanter nos cerveaux. L’existence d’autres voix, la confirmation de ce que nous sommes hantés, habités, traversés de voix multiples, plurielles est aussi quelque chose que nous connaissons.

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« Les anciens grecs entendaient des voix. Les épopées homériques sont pleines d’exemples de gens guidés dans leurs pensées et actions par des voix intérieures auxquelles ils répondent automatiquement. […] De nos jours, nous sommes méfiants envers les personnes qui présentent ce type de comportement ; nous oublions que le terme entendre se réfère à une sorte d’obédience (les racines latines du mot sont ob et audire, c’est-à-dire entendre quelqu’un à qui l’on fait face). L’autonomie de l’esprit est un concept si profondément enraciné en nous que nous répartissons ceux qui entendent des voix en diverses catégories :

a) ceux qui sont légèrement amusants,

b) ceux qui sont des poètes,

c) ceux qu’il faudrait enfermer dans un institut psychiatrique.

Une quatrième catégorie pourrait être ceux qui regardent la télévision. […] S’il y a un espace réel ou virtuel de la pensée, alors il doit y avoir aussi du son à l’intérieur, car tout son cherche à s’exprimer comme vibration dans un milieu spatial. » (Bill Viola, Le son d’une ligne de balayage, Chimère 11, printemps 1991)

Voilà, nous y sommes ! Vous avez accepté de tourner le bouton sur « on » et vous vous mettez à recevoir les messages. Mais d’où viennent-ils, ces messages ? Qui parle et à qui ? Et à travers quoi ? Quelle est la consistance d’une voix ? Quelle est sa puissance, son pouvoir ?

Parce que vous ne l’avez quand même pas oublié, un dieu, les dieux, le dieu, avant toute autre chose, il se manifeste en donnant des indications, des ordres, en disant, en conseillant, en indiquant ce qu’il faut ou faudrait faire. Pour nous, le mieux qu’on aurait à faire, ce serait en effet de parvenir à l’entendre et après l’avoir entendu, d’obéir et si possible immédiatement.

Mais faire ça, agir comme ça, nous on ne le peut plus, qu’on soit ou non croyants, sauf à être littéralement pris par le dieu, ou comme on dit possédé.

Mais, comme vous le savez, même si c’est bien lui qui parle, ses indications ne sont pas toujours des plus claires ! C’est le moins qu’on puisse dire. Et pas toujours formulées de la façon la plus amicale.

Tentons un petit travail de généalogie prospective, en remontant le temps et en regardant pendant ce temps-là par dessus notre épaule, vers aujourd’hui.

Reprenons avec Yahvé et tentons de remonter jusqu’aux dieux ou à tout autre instance qui pouvait parler dans les cerveaux de nos ancêtres bicaméraux et qui pouvait porter soit le nom du chef, soit celui du père, à moins qu’il n’ait eu encore aucun nom.

L’invention de Yahvé, c’est-à-dire d’un dieu unique, a été sans doute rendue nécessaire par le mode de vie de ces tribus nomades qui se trouvaient rencontrer à chacune de leurs escales des dieux locaux. C’est moins un problème d’image qui est la source de l’interdit de la représentation que le lien que l’on a établi entre un élément visible, une statue grande ou petite, une image ou un dessin, ou encore une représentation symbolique et un élément sonore, l’émission d’ordres par des voix.

Il était plus facile de déclencher les processus d’émission et d’audition des voix en présence d’un élément matériel, une image, une idole donc, car on pouvait alors identifier la source de la voix, même si cette image était celle d’un animal ou d’un monstre.

Pour le peuple hébreu, l’enjeu a été de se protéger contre la dissémination de ses ouailles en inventant un émetteur sans visage qui pourrait émettre ses messages indépendamment du lieu et donc d’un support matériel permettant de l’activer. Ils ont inventé la radio sans fil, avec réception directe dans le cerveau sans passer par la médiation d’un objet.

Auparavant et partout ailleurs, les dieux étaient légion et parlaient à travers ou par l’intermédiaire d’éléments matériels. Ils étaient des projections différenciées de ces voix plus anciennes qui étaient liées, elles, à l’exercice de l’autorité, celle du chef de la horde, celle du roi, celle de la puissance capable de réguler des comportements individuels et collectifs qui sinon restaient erratiques.

Ce que je ne vous ai pas encore dit, c’est que Bill Viola cite sans le nommer le livre de Julian Jaynes, La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit. William Burroughs, qui s’y connaît en hallucinations et autres voix venant hanter l’esprit, cite aussi ce livre plusieurs fois dans ses essais.

« Julian Jaynes affirme que la crainte qu’inspirait l’antique prêtre-roi dérivait de sa capacité à produire sa voix dans le cerveau de ses loyaux sujets. C’est la voix de dieu, qui chemine à travers l’hémisphère cérébral non dominant. Jaynes fait état d’évidences cliniques. La stimulation de l’hémisphère non-dominant fait que les sujets entendent des voix. Quelqu’un qui a tenté de se noyer a déclaré qu’une voix intérieure lui disait de se tuer, et que pour une quelconque raison, il devait obéir à cette voix. Si on veut lancer un culte, la première étape à franchir est d’introduire sa voix dans l’hémisphère non-dominant du cerveau de ceux qui ne vont pas tarder à être des disciples dévoués. » (William Burroughs, Essais, I, Sectes et mort, p. 268)

William Burroughs comprend, comme Bill Viola, l’ob-audire à sa juste mesure, même s’il s’en tient, dans ce passage, au fait que les voix sont et ne seraient en quelque sorte qu’extérieures, ou alors que, provenant de l’intérieur, elles seraient plutôt porteuses de mauvais conseils, pour ne pas dire plus.

La thèse de Julian Jaynes postule que chaque cerveau a la capacité d’entendre des voix. Mais aussi qu’il est capable de les produire en lui-même sous certaines conditions. Il y a vis-à-vis d’une voix dominante un aspect indéniable de soumission. On se soumet à quelque chose que l’on ne contrôle pas et qui par contre semble en mesure de nous contrôler. Ce que William Burroughs évoque dans un autre essai, c’est le fait que ces voix, de vécues comme positives, c’est-à-dire comme donnant des conseils qui permettaient de s’orienter positivement dans l’existence, vont devenir sujettes à caution. Et cela commence dès après l’Iliade. L’Odyssée, premier livre dans lequel une conscience individuelle au sens où nous l’entendons, est réellement à l’œuvre, témoigne de l’aboutissement de ce changement.

« Julian Jaynes avance que cette voix était autrefois entendue par tous les hommes et qu’elle conduisit leur destin jusqu’à environ mille années avant Jésus-Christ. Le prêtre-roi, dit-il, était considéré avec terreur car il avait le pouvoir de produire sa voix dans les cerveaux de ses sujets loyaux. La voix a perdu son pouvoir et son prestige pendant une période de chaos, de migrations et de soulèvements sociaux. La voix est encore entendue par certains individus, mais est désormais considérée comme le symptôme d’un désordre mental. Entendre cette voix revient à lui obéir et donc Ponce Pilate a autant de raison d’éviter le contact avec le Christ qu’il en aurait d’éviter une maladie repoussante et grandement contagieuse. » (William Burroughs, Essais, II, La coïncidence, pp. 425-426)

Un peu plus loin dans cet article qui a pour titre La coïncidence, William Burroughs note encore :

« Des générations de croyants croient parce qu’une voix intérieure leur dit que c’est la vérité. Et c’est un genre de vérité aussi puissant que la grande vérité d’Einstein : la matière faite énergie. Toutefois la vérité religieuse semble aller dans une autre direction que celle de l’énergie primaire se transformant en matière, c’est-à-dire dans la répétition sans vie de formules dogmatiques. » (op. cit., p. 427)

La possibilité de comprendre le dieu comme entité externe passe par la projection de la fonction rectrice du dieu dans un domaine inaccessible et indépendant de la volonté humaine, comme le sera le monde des idées par exemple. Cela permet de relativiser sa puissance salvatrice, et la voix n’est plus, comme on le voit avec le « daïmon » de Socrate, qu’un indicateur permettant au mieux de repérer la voie ou la direction à suivre.

Ce mouvement d’externalisation, d’abstraction donc, se double d’un mouvement d’internalisation du contrôle des voix par la formation d’une instance capable de réguler et de mettre en ordre leurs manifestations multiples.

C’est de ce double mouvement que naît la conscience. Elle devient une chambre d’écho, le lieu de manifestation d’une voix intérieure contrôlable tout en étant capable d’appréhender Dieu comme une voix lointaine et rare. De ses manifestations antérieures à ce dieu, il ne reste que des histoires et des prescriptions rassemblées dans des textes. Se découvrant capable d’entendre, de déchiffrer et d’émettre une voix, elle sait implicitement qu’elle est en train de devenir à elle-même et pour elle-même son nouveau dieu.

II. Vivre la voix

Mais toujours guette devant la porte de chaque homme vivant, un émetteur susceptible de lui envoyer des messages qui vont le renverser ou déclencher en lui l’apparition de voix qui risquent de le troubler, de le rendre fou, mais aussi parfois de le sauver. Nous, les tard-venus d’après la supposée mort de dieu, nous avons appelé cela l’art, si l’on entend par là, que faire l’expérience de l’art, que ce soit comme créateur, comme spectateur ou auditeur, est ce qui nous faire vivre une expérience radicale.

Robert Musil nomme non « ratioïde » le domaine qui inclut en particulier les expériences du type de celles que font les mystiques, et en tout cas celles qui sont portées par une remise en cause radicale, aussi bien du grand partage sur lequel la science fonde sa légitimité que sur la reconnaissance de l’existence et de l’importance pour la pensée d’expériences qui se manifestent par des affects puissants.

Ceux-ci relèvent de ce que Rudolf Otto, dans son livre Le sacré, a appelé le numineux, « ce frisson d’horreur qui reparaît sous la forme infiniment plus noble du saisissement qui rend l’âme muette et la fait trembler jusque dans ses dernières profondeurs » (op. cit., p. 42)

Si l’on revient un instant à ce que peut écrire Julian Jaynes, on s’aperçoit que ces voix sont en effet d’une puissance incomparable et imparable. Essayez de devenir pour un instant des bicaméraux. Repensez à ces héros de l’Iliade qui au bord de sombrer sous les coups de l’adversaire ou sous leur propre faiblesse sont sauvés par l’apparition d’un dieu ou d’une déesse qui leur disent à la fois ce qu’il faut faire et leur donne la force d’accomplir le prodige sans même qu’ils aient à y penser, sans même qu’ils aient donc à le vouloir et à le décider.

« Réfléchissez à ce qui se passe quand vous écoutez et que vous comprenez quelqu’un qui vous parle. Dans un certain sens, nous devons devenir l’autre personne. Disons plutôt que nous lui laissons devenir une partie de nous-mêmes. […] Écouter est en fait ne sorte d’obéissance […]. Obéir vient du latin obedire qui est un composé de ob et audire, c’est-à-dire entendre en faisant face à quelqu’un. […] Le problème vient du contrôle de cette obéissance. Il s’effectue de deux manière. La première et la moins importante dépend simplement de la distance. […] La deuxième façon importante de contrôler l’autorité que les autres ont sur nous par la voix s’appuie sur l’opinion que nous en avons. […] Si vous désirez que quelqu’un vous contrôle par le langage, il vous suffit de l’élever dans votre échelle personnelle de valeurs.

Songez maintenant à ce qui se passe quand aucune de ces méthodes ne marche parce qu’il n’y a personne, pas de point de l’espace d’où vient la voix, que vous ne pouvez pas la maintenir à distance, qu’elle se trouve aussi proche de vous que ce que vous appelez « vous », quand sa présence échappe à toutes les limites quand aucune fuite n’est possible — fuyez, elle vous suit — une voix qui n’est pas arrêtée par les murs ou les distances que l’on ne peut diminuer en se bouchant les oreilles, ni les étouffer avec quoi que ce soit pas même ses propres cris, comme celui qui entend ces voix est désarmé ! » (op. cit., pp. 117-119)

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Cette fois, je crois que vous avez compris et que vous vous reconnaissez, que vous nous reconnaissez enfin ! Il n’y a, entre ce portrait de l’homme bicaméral et nous, presque aucune différence. Nous passons notre vie à entendre des voix qui viennent de partout dans l’espace et nous ne savons pas comment elles nous parviennent. Elles envahissent nos cerveaux de la même manière que le faisaient les voix des chefs, des pères, des dieux. Non, ne protestez pas ! Il n’y a aucune différence. Absolument aucune. La seule, c’est sans doute leur nombre. Et encore. Ces voix en nous avaient la capacité de se multiplier lors même que les voix provenant du dehors devaient être moins nombreuses. En effet, aujourd’hui, les voix du dehors sont légion et celle du dedans, la nôtre, je veux dire celle de notre conscience, est supposée être unique.

Mais écoutez-vous donc ressasser vos histoires, écoutez-vous vous parler et constatez que même en vous, en nous, ces voix sont encore et toujours multiples. Écoutez-vous écouter la télévision ou la radio, attendre que vos portables sonnent, parler dedans, en oubliant que les voix que vous entendez sont transmises par des réseaux et des satellites qui ne sont précisément pas des points dans l’espace, en tout cas ni des points fixes, ni des points de l’espace terrestre à proprement parler et vous allez vous découvrir d’étranges parentés avec ces hommes bicaméraux qui furent nos ancêtres et dont la structure psychique continue sans doute de tramer ses réseaux en nous.

En tout cas, ce que nous devons constater, c’est qu’aujourd’hui, la victoire de la conscience est une victoire à la Pyrrhus.

III. La conscience est une île à la dérive

La conscience pourtant ne cesse de se battre pour conserver ses prérogatives et donc interdire aux voix, aussi bien de surgir de son fonds inexploré ou obscurci, que de l’envahir de l’extérieur, sauf à ce qu’elles soient estampillées par de lointains sceaux et émises par de lointaines sources, toujours aussi magiquement actives, car de ces sources-là, elle a appris à s’en méfier à les contrôler.

L’histoire de la pensée occidentale n’est autre que le grand récit de cette conquête à jamais indécise de la conscience sur ces territoires qui lui sont coextensifs et qui intérieurs ou situés dans la réalité sont les projections, les métaphores ou les incarnations les uns des autres.

Mais qu’est donc la conscience devenue ?

Rien d’autre que ce qu’elle a été depuis toujours, une voix, une voix qui est à la fois composée d’une multiplicité de voix et qui se veut ou se prétend encore et toujours unique. Elle est en quelque sorte la voix qui dit ce qui a été décidé dans le tribunal intérieur de l’individu dont elle est à la fois le porte-parole et l’exécutrice testamentaire.

C’est précisément dans cet écart que Friedrich Nietzsche, à juste titre, a vu ce que l’on pourrait appeler la faiblesse originelle de la conscience.

Mais revenons, tout d’abord, au texte de Julian Jaynes. Le passage précédent se poursuivait ainsi :

« L’explication de la volonté chez les hommes subjectifs conscients reste un problème fondamental pour lequel on n’a pas trouvé de réponse satisfaisante. Mais chez l’homme bicaméral, c’était ça, la volonté. On pourrait le dire autrement en disant que la volonté venait comme une voix sous la forme d’un ordre neurologique, dans lequel l’ordre et l’action n’étaient pas distincts, dans lequel entendre revenait à obéir. » (op. cit., p. 119)

Et écoutons maintenant la version de l’histoire, très proche en effet de celle de Julian Jaynes, telle que Friedrich Nietzsche la racontait déjà dans La généalogie de la morale.

« Élever un animal qui puisse promettre, n’est-ce pas là cette tâche paradoxale que la nature s’est donnée à propos de l’homme ? N’est-ce pas là le problème véritable de l’homme ? Que ce problème soit resté dans une large mesure, voilà qui ne laissera pas d’étonner celui qui sait bien quelle force s’y oppose : la force de l’oubli. […] Eh bien cet animal nécessairement oublieux, pour qui l’oubli représente une force, la condition d’une santé robuste, a fini par acquérir une faculté contraire, la mémoire à l’aide de laquelle dans des cas déterminés l’oubli est suspendu - à savoir dans les cas où il s’agit de promettre […] si bien qu’entre le “ je veux ”, le “ je ferai ” initial et cette véritable décharge de la volonté qu’est l’accomplissement de l’acte, tout un monde de choses peut très bien s’intercaler sans rompre la longue chaîne de la volonté. » (La généalogie de la morale, deuxième dissertation, 1, pp. 251-252)

Deux pages plus loin la conscience entre en scène :

« On peut deviner à l’avance que le concept de “ conscience ” dont nous rencontrons ici la forme la plus haute, presque déconcertante, a déjà une longue histoire. […] Comment former dans l’animal homme une mémoire ? Comment imprimer quelque chose d’ineffaçable à cet entendement du moment présent à la fois étourdi et obtus, à cet oubli incarné ? […] On grave quelque chose au fer rouge pour le fixer dans la mémoire : seul ce qui ne cesse faire mal est conservé par la mémoire. » (op. cit., p. 254).

La perspective nietzschéenne a été comprise et assimilée et elle se trouve sensiblement prolongée et transformée par les moyens techniques que l’homme a, depuis, inventés et dont il se sert, ou plutôt dont il laisse certains se servir, pour qu’ils l’asservissent plus encore.

Les inscriptions au fer rouge n’ont pas disparues, elles ont été remplacées, au quotidien, par des émissions permanentes de messages dont la double fonction est manifeste : plonger dans l’oubli ce qui n’est pas eux, tout en offrant à la mécanique mémorielle de prendre en charge à la fois ces messages et ce dont ils parlent.

Vous reconnaîtrez-là la double fonction de l’information généralisée et son double anesthésiant, la publicité permanente, qui sont les formes que prennent dans notre monde les voix, celles qui sont émises de nulle part et de partout.

Que s’est-il passé ? La conscience, comme instance régulatrice, comme doublet à la fois concret et transcendantal du dieu, et donc comme voix, la conscience a été détrônée. De nouveaux dieux apparaissent, qui sont toujours des théophanies vocales et visuelles, mais qui fonctionnent d’une manière très archaïque.

Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit d’abord, de savoir non plus à quel saint nous nous vouons, mais quelle voix nous écoutons. Car la conscience qui est une voix, est aussi un dispositif d’écoute et d’enregistrement.

Ce qu’elle écoute ? Elle-même ! Ou disons ce qu’elle croit, non pas tant « être » elle-même,— il n’est pas certain qu’elle sache vraiment ce qu’elle est ou qui elle est — ni provenir d’elle, mais ce qu’elle croit lui être adressé et qui répondrait à ses attentes.

La conscience fonctionne donc vis-à-vis des voix extérieures, comme un filtre qui dévie ce qu’elle décrète implicitement ne pas la concerner, et le renvoie dans le monde des ombres. Elle n’accepte que ce qu’elle croit pouvoir ou devoir lui être adressé ou lui parler.

La conscience n’écoute et n’entend, ne comprend, ne peut recevoir, que des voix qui lui parlent.

Mais qui décrète que ces voix sont, à elle, adressées ? Elle prétend que c’est elle. Cette croyance en une intentionnalité supposée des messages à elle adressés, est la base du fonctionnement voire de l’existence même de la conscience.

La conscience est ce mécanisme de filtrage qui attribue un coefficient d’intentionnalité aux messages captés, mais aussi l’instance qui les trie en fonction de ce critère. Si elle filtre, c’est parce qu’en amont et en aval se tient, attentive à trier, la reconnaissance, cette fonction psychique assurant ou permettant de répondre au besoin primitif de sécurité auquel la conscience, elle aussi, est soumise.

La conscience, nous l’associons à l’individu, nous la vivons et la pensons individuelle et quand nous l’envisageons collective, c’est toujours sur le mode d’une entité qui ressemble de près ou de loin à ce que nous connaissons de nous-mêmes ou du moins imaginons connaître.

Pour trier les données qu’elle accueille en son sein, un deuxième filtre est nécessaire. Il lui permet de choisir entre ce qu’elle connaît et ce qu’elle ne connaît pas. Elle va tendre à choisir ce qu’elle connaît parce qu’elle le reconnaît et à privilégier cela, source de grande satisfaction, plutôt que ce qu’elle ne connaît pas, source de trouble, d’inquiétude, voire d’angoisse.

L’acceptation de l’inconnu, du pas encore connu ou de ce qui n’est pas très bien connu, bref de ce qui est plus ou moins étranger, cette acceptation n’est possible que sur le fond d’une sorte de dilution de l’étrangeté.

Ceci s’opère au moyen de l’attribution, à ce qui est inconnu ou mal connu, d’un certain coefficient de reconnaissance. Ce qui est absolument inconnu ne peut être perçu par la conscience. Ce qui est étrange, étranger, ou angoissant, l’est en général après coup, au terme d’un processus complexe de translation d’un champ à un autre. Cette translation que l’on nomme métaphore constitue le ressort même de la pensée. La conscience se l’est appropriée sans trop de difficulté.

Cet écart et cette durée, tous deux variables mais incompressibles, dessinent en quelque sorte l’espace propre de la conscience, le champ dans lequel elle peut tenir devant elle comme en elle, cette part d’étrangeté associée de toujours à ce qui n’est pas encore connu et ainsi l’observer, le mesurer et décider de le garder ou non.

Cette puissance de décision, mécanisme inhérent à la conscience, est, comme Friedrich Nietzsche l’a montré, le fruit d’un long apprentissage, mais il n’est pas certain qu’il concerne de manière précise les contenus de ces décisions, de ces choix.

Il faut nous arrêter ici et demander encore une fois : qui ou quoi décide donc, à la fois d’accepter ou de refuser ce qui va être reçu par la conscience, de ce qu’elle va ou non accepter comme message et du fait même de décider ou de choisir ? Qui ou quoi décide donc en nous, puisque pour l’instant en tout cas, la conscience est le dispositif par lequel un sujet est précisément sujet et se reconnaît comme tel ?

Comment ne pas voir dans ce jeu qui nous sert de miroir, se dessiner l’ombre du dieu ? Il est aujourd’hui possible de démontrer que ce dieu qui ne cesse de se manifester en s’absentant est le fruit d’un double processus : celui de l’instauration de la conscience comme dispositif général de régulation des passions et de la projection de cette puissance conquise contre les dispositifs archaïques, sur le ciel du grand dehors, afin de les rendre moins angoissants.

Surface incernable et miroir déformant mais sans faille, le dieu signe son éloignement radical en même temps qu’il maintient une présence constante mais couverte par le secret que la conscience s’impose puisqu’il la concerne.

C’est au moment où l’on pose Dieu comme extériorité (et d’une certaine manière prétendre le connaître, c’est le projeter au dehors comme figure du dehors alors même, qu’il vient, comme on va le voir, du plus lointain dedans) qu’il devient le jouet de nos phantasmes et de nos élucubrations les plus complexes, les plus délirantes, et que l’on se découvre exactement incapable de le rejoindre, chaque pas effectué dans sa direction l’éloignant au moins d’autant.

Parler de Dieu, parler à Dieu, c’est inévitablement non pas le tuer, mais simplement continuer à obscurcir le territoire de ses manifestations et donc l’éloigner toujours un peu plus de nous.

En d’autres termes, le dieu n’est pas un double ou une projection de la conscience, mais le moyen par lequel la conscience a pu parvenir à se constituer comme telle en le repoussant dans le grand dehors ou en l’enfouissant dans un dedans inconnaissable. Ainsi a-t-elle cru parvenir à désamorcer la puissance négative des forces et des formes de l’étrangeté ou de l’altérité la plus radicale.

Mais ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est pas que la conscience se serait tue, comme l’oracle de Delphes, en annonçant qu’elle n’avait plus rien à dire, c’est qu’elle est assaillie et envahie par de nouvelles voix. Et ces nouvelles voix, ces voix techniques, qui ont donc été inventées et sont produites par l’homme, par des hommes, arrivent à la conscience sous une forme telle qu’elles prennent la place de la voix intérieure et que venant du grand dehors, elles remettent en fonction l’écoute qui était celle de nos ancêtre bicaméraux pour lesquels la voix qui parle et ordonne et à laquelle on obéit pouvait ne pas leur sembler émise d’une position précise de l’espace.

IV. Mots, images, virus, une nouvelle donne

Quels rapports entre Dieu, le dieu, les dieux, les voix et les virus ? Des rapports inédits. Enfin ce sont plutôt des rapports aussi anciens que ceux qui animent le psychisme bicaméral et qui survit chez les schizophrènes en particulier, mais surtout que des artistes qui n’ont pas peur des images ou des mots expérimentent et révèlent à travers leurs œuvres.

Il faut pour cela accepter de quitter les chemins balisés par lesquels nous voyageons le plus souvent dans les forêts de la création. Il nous faut donc accepter de considérer que la conscience est déjà dépassée comme dispositif et comme instance de régulation dans la mesure même où elle n’est plus en mesure de percevoir, ni ce qui arrive dans les choses, ni ce qui lui arrive à elle. Soldat borné, elle se contente de monter la garde, et de prêter l’oreille aux alarmes, sans s’être aperçue que les alarmes ont été débranchées et que par contre une infinité d’autres bruits, d’autres voix, ont envahit le monde et lui passent à travers à chaque instant. Elle les repousse comme sans importance, sans s’apercevoir que son économie qu’elle croit florissante est en fait réduite à presque rien par rapport à ce qu’elle nommerait une économie souterraine dont elle prétend qu’elle n’existe pas ou comme égale à quelques bruits marginaux ne dérangeant pas le grand concert qu’elle se donne à elle-même depuis tant de siècles.

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En d’autres termes nous sommes tous devenus schizophrènes sans nous en apercevoir. Pas parce que nous avons peur de sombrer sous l’afflux des émissions de voix et d’images nous assaillant de l’intérieur, mais parce que nous croyons qu’il est d’une part nécessaire d’accueillir ces flux infinis d’images et de voix émis par tous les satellites du monde, et d’autre part nécessaire de nous en protéger et qu’il nous suffit pour cela de nous boucher les oreilles avec nos doigts.

Pourtant, dans le même temps, désorientée, notre conscience se referme sur elle-même, libérant en nous d’autres mécanismes psychiques qui se réveillent, et avec lesquels nous essayons de nous orienter dans un monde dont la réalité ne ressemble plus aux cartes que nous connaissions.

« En 1959, Brion Gysin a déclaré que l’écriture avait cinquante ans de retard sur la peinture et a appliqué à celle-ci la technique du montage. […] Il est un fait que le montage est beaucoup plus proche des faits de la perception, la perception urbaine en tout cas, que la peinture figurative. […] L’écriture est encore confinée dans la camisole de force de la représentation séquentielle du roman, forme aussi arbitraire que le sonnet et aussi éloignée des données réelles de la perception et de la conscience humaine que cette forme poétique du XVe siècle. La conscience est un cut-up ; la vie est un cut-up. Chaque fois que vous marchez dans la rue ou que vous regardez par la fenêtre, votre flux de conscience est coupé par des facteurs aléatoires. » (Essais, I, Le dernier potlatch, pp. 140-141)

Dans un autre essai, antérieur, il écrivait déjà :

« Une autre source de matériaux pour l’écrivain est constitué par les voix qu’il entend tout le temps, qu’il le sache ou non. Il peut penser qu’il entend ses propres mots. Si le magnétophone capte des voix, vous en faites autant. Un magnétophone n’est que le modèle d’une fonction du système nerveux de l’homme. Considérez les voix comme une source de matériau […] j’ai parlé de la ressemblance stylistique entre les voix de Raudive et certaines phrases entendues dans les rêves. Le processus onirique se poursuit tout le temps, mais n’est pas ordinairement perceptible quand vous êtes éveillé, à cause de l’énergie sensorielle et de la nécessité de se projeter dans un contexte apparemment objectif. Les voix oniriques qui peuvent bien avoir les mêmes origines que les voix de Raudive a enregistrées, peuvent être contactées à n’importe quel moment. Il est simplement nécessaire de me défaire des mécanismes de défense. La meilleure écriture est atteinte dans un état de perte d’ego. L’ego de l’écrivain, défensif et limité, ses “ propres mots ”, ce sont là ses sources les moins intéressantes. La tâche qu’on peut s’assigner est de rassembler une page ou deux ou autant que vous voulez qui ne contiennent aucun mot qui vous soit propre. » (Essais, I, Ça appartient aux concombres, au sujet des voix enregistrées par Raudive, pp. 113-114).

Nous en sommes encore là ! Embarqués par un monde qui crée de l’hallucination plus vite que défilent nos rêves, nous sommes confrontés à une situation nouvelle en effet comparable à celle de nos ancêtres bicaméraux, à ceci près que nous devons agir, malgré tout, en fonction de notre conscience dont nous n’arrivons pas à nous défaire puisque pour beaucoup d’entre nous elle est porteuse encore de la voix qui oriente et qui guide et que donc elle est notre dieu. Mais, comme nous le constatons chaque jour un peu plus, ses conseils sont limités et peu efficaces, voire même proprement désastreux.

Si de dieu, on peut penser qu’il n’y a plus, on trouve à la place, assaillant la conscience, cette infinité de voix porteuses de messages dont nous sommes, comme humanité, les émetteurs, mais dont le sens est pour le moins brouillé ou en tout cas obscurci à la fois par le climat général d’hallucination dans lequel nous vivons et par l’impuissance de la conscience à les déchiffrer.

Si nous voulons mieux comprendre ce que ne cesse de nous imposer ces voix qui hantent nos rêves ou celles qui sont émises par les tenants de la marchandise ou de l’ordre politique, il faudrait plutôt recourir au cut-up, car ce qui nous est dit là ne relève pas de la logique des propositions à laquelle la conscience est soumise, mais bien plutôt de celle, délirante, de montages hallucinogènes et hallucinatoires.

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Les images et les mots, de porteurs de sens sont devenus des virus. Ou plus exactement ils fonctionnent comme des virus. William Burroughs, encore lui, a pu écrire dans un texte intitulé Révolution électronique ceci :

« J’ai souvent comparé le mot et l’image à un virus, ou à l’action virale, et cette comparaison n’a rien d’allégorique. Il apparaîtra que dans les langues syllabiques occidentales, les distorsions constituent de véritables mécanismes viraux. Le EST posant l’identité constitue un mécanisme viral. Si la visée peut se déduire de l’action, un virus consiste à SURVIVRE. Survivre aux dépens de l’hôte envahi. Être animal, être corps. Être corps animal que le virus peut envahir. Être des animaux, être des corps. Être davantage de corps animaux afin que le virus puisse passer d’un corps à l’autre. Rester présent en tant que corps animal. Rester absent en tant qu’anticorps ou que résistance à l’invasion du corps.

Le LE catégorique constitue également un mécanisme viral qui vous coince dans l’univers viral. La locution SOIT/SOIT (OU/OU) constitue une autre formule virale. C’est toujours soit vous soit le virus. SOIT/SOIT… OU/OU : telle est en fait la formule conflictuelle qui constitue l’archétype du mécanisme viral. » (William Burroughs, Révolution électronique, p. 45)

Un virus se déploie en fonction de phénomènes d’amplification, de réplication, et de multiplication. Cela laisserait entendre que, s’il y a un sens, dans l’infinité de ces messages, il se trouve plutôt dans leur fonctionnement même que dans leur apparente si visible et si lisible signification. Ce n’est pas ce que les voix disent qui importe, ni ce que ceux qui les contrôlent veulent leur faire dire et nous faire comprendre, mais ce que nous pouvons entendre lorsque nous les écoutons munis d’une oreille « déconscientisée », d’une oreille qui n’a peur ni de la schize, ni de l’apparente extraterritorialité des voix, ni des fantômes qui hantent les rêves, ni des monstres que la raison engendre.

Cette oreille a reconnu en ces hallucinations auditives et visuelles qui nous environnent les dieux d’avant, Dieu et les dieux. L’intensité même des troubles qui nous saisissent devant l’impuissance de notre dieu, de notre conscience, à nous aider aujourd’hui pour nous orienter dans le monde, ressemble sans aucun doute à celle qui saisissait l’individu ou le groupe quand, ne sachant pas ou ne sachant plus qui il était ni où il se trouvait, devait apprendre à s’orienter dans un monde angoissant d’être traversé par tant de flux incontrôlables.

Dans nos mégapoles, nous avons recréé quelque chose qui se rapproche des conditions de la perception qui pouvait exister dans le monde des voix. Nous avons appris à cloner mots et images et sommes en train de découvrir et de « comprendre » que, depuis toujours, ils étaient et fonctionnaient comme des clones ou des virus.

Nous devons apprendre maintenant à nous défendre et à nous protéger tout en les assimilant et en les utilisant, incertains pourtant quant aux résultats qu’auront sur nous les manipulations auxquelles nous participons, car comme le disait, il y a mille ans, le poète persan Omar Khayyam :

« Pour parler clairement et sans parabole, nous sommes les pièces du jeu que joue le ciel. On s’amuse avec nous sur l’échiquier de l’être, et puis nous retournons un par un, dans la boîte du néant. » (Quatrain XCIV)