jeudi 30 juin 2016

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Quelque chose a lieu.

Sur les images du livre d’Hannibal Volkoff

, Hannibal Volkoff et Jean-Louis Poitevin

Cet ouvrage montre le travail d’Hannibal Volkoff, jeune photographe à la recherche d’une énergie vitale comme une résistance entre l’étude sensorielle des corps adolescents et le reportage autour de leurs expressions culturelles.

Il pourra sembler à ceux qui ne voyant pas, ne sont pas non plus capables d’imaginer et encore moins de penser, que rien d’autre n’a lieu dans les photographies d’Hannibal Volkoff que la mise en scène des attitudes et des comportements d’une jeunesse sinon dépravée et perdue du moins vivant hors du cadre, fut-il élargi, de ce qui dans la société peut passer pour acceptable. Et cela est inévitable, car qui mis à part ceux-là qui font de la débauche un geste radical permettant de chatouiller les étoiles, celles qui creusent l’imaginaire des vies intenses et dont témoigne par exemple La fureur de vivre et quelques révoltés contre le froid de l’hiver sociétal ou quelques illuminés traînant leur lanterne dans le recoin d’une histoire qui s’enlise, « sait » que ce monde que l’on dira « bourgeois » et qui est en fait devenu dans sa version planétaire un monde libéral-totalitaire, n’a pas encore déteint sur la totalité des cerveaux et des corps ?

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Car c’est cela qu’ils font ceux que l’on voit sur ces images, prendre en charge de toute leur énergie le déficit permanent de vitalité qui s’écoule poussivement des ordres plats qui fusent aujourd’hui de partout : être soi-même ! alors que tout conduit à inscrire sa vie dans des cadres de plus en plus contraignants dont l’effet majeur est précisément de conduire au déni de cette « personnalité » dont chacun est censé à la fois être doté et qu’il est sommé de construire tout au long de sa vie.

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Que voit-on sur ces images ? Rien que des gens, jeunes, se livrant apparemment sans inhibition aux plaisirs que leur offre la ville la nuit. Ils ont des corps et il s’en servent, pourrait-on dire, conduisant leur jeune carcasse à éprouver à partir du seuil précaire de l’indifférence à tout ce qui n’est pas eux, écho illimité à l’indifférence dans laquelle la société tient de facto la plupart de ses membres, ce qui fait que la vie « a » un sens, le fait même de vivre, c’est-à-dire d’éprouver des intensités, par définition variables et discontinues, de manière aussi constante et continue que possible.

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On se souviendra ici de cette phrase du divin marquis : « À quelque point qu’en frémissent les hommes, la philosophie doit tout dire ». Ce que devrait pouvoir, mais a si rarement pu la philosophie, les images le peuvent, mais tout aussi rarement.

On le sait, ce tout pose problème, mais il est à peu près vain de tenter de le délimiter, ce tout, car ce n’est pas une question de limite ou de frontière qui serait impérativement inscrite au sol sur le stade de foot de l’esprit. C’est en fait frémir qui pose non pas problème mais qui constitue le cœur de l’outrage.

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En effet, « frémir, quoi d’autre ? » doit-on se demander aujourd’hui avec le plus grand sérieux et cela quel que soit l’âge que l’on s’accorde ? La réponse fuse : rien ! Car tout passe par là : pas les corps, mais les affects qui les traversent, pas les désirs mais les plaisirs qui renversent ces corps, pas l’esprit, mais le idées qui font trembler ces corps, pas la pensée, mais les pensées qui hantent ces corps et aux injonctions inchoatives et brusques sinon brutales auxquelles précisément ils ne se dérobent pas.

Car d’où viennent, non pas les enfants, mais les frémissements qui agitent les corps ? La fable est durable quoique tant de fois distillée qu’elle n’a plus aucun goût, et c’est là que le syndrome d’une pensée « bourgeoise » est le plus manifeste et qu’elle continue d’être ressassée à partir de cette antienne selon laquelle il existerait quelque chose comme une intériorité. Une telle intériorité conçue comme dimension en soi de l’individu, et à partir de quoi il faudrait penser l’individu, le sujet, c’est ce qui ne tient plus, socialement, psychiquement, politiquement, individuellement. L’intériorité n’est pas un mythe, c’est une fiction qui ne soulève plus d’enthousiasme, au moins chez ceux qui paraissent sur ces images et chez tant d’autres sans qu’ils ne parviennent à se l’avouer.

Ce qu’Hannibal Volkoff photographie, au-delà d’une génération d’adolescents refusant manifestement d’entrer dans l’âge dit adulte, c’est une mutation sociétale profonde. Il est devenu, en tout cas pour eux, de croire en la légitimité des discours et des modes de vie qui font de la conscience le fondement même du sujet.

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C’est l’inconscience qui les caractérise, mais il importe d’entendre par ce terme non pas le fait qu’ils ne sauraient pas ce qu’ils font, mais bien au contraire le fait qu’ils sont en train de configurer une autre manière de penser ou du moins de concevoir leur présence dans le monde.

Et en effet, ils le font sans savoir où cela les conduit, mais c’est bien là que se joue et le frisson et la pensée, et le tremblement du corps comme mode d’accès aux extases idéelles et les idées comme prolongement de l’expérience à travers les figures d’une impossible nostalgie.

Ce qui fait la force de ces images, c’est qu’elles se tiennent au plus près d’une expérience singulière. Il faut les dire politiques non au sens du militantisme mais de l’engagement de l’être dans le combat du jour. Il faut les dire sensuelles non au sens du déploiement des figures du désir sur les lignes de forces de l’obéissance à un modèle, mais au sens où elles expriment une explosion constante d’instants délivrés de l’obsession de la fin. Il faut les dire anti-eschatologiques puisqu’elles montrent comment le reflux du déni social généralisé peut ne pas conduire à un repli narcissique (non ! pas de narcissisme ici, juste des individus dont ont expose une confirmation frissonnante de leur existence frémissante) et le déploiement de gestes souvent liés au sexe peut ne pas conduire à l’explicitation des attendus au tribunal de l’histoire. Il faut les dires extimes en ceci qu’elles mettent en jeu l’existence d’un mode de vie ne considérant pas l’intimité comme nécessaire au déploiement des plaisirs. Il faut les dire sidérantes en ce qu’elles abolissent distinctement la frontière non tant entre bien et mal ou entre inhibition et désinhibition qu’entre moi et non-moi, frontière qui structure tous les discours depuis plus d’un siècle à partir desquels s’est organisée la croyance en cette forme sujet à laquelle nous devons en principe nous contraindre.

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Ici, donc, des images parce que les images ont certains pouvoirs que les mots parfois perdent. Et l’un de ces pouvoirs que les mots et les images ont en commun mais qui est aujourd’hui rendu palpable essentiellement par des images qui font légèrement saillance à la surface du flux qu’elles habitent comme autrefois les mots habitaient la surface des murs, c’est celui de faire exister l’immensité des corps dans l’exiguïté des espaces de vie de telle manière que la catastrophe de la chute du ciel sur terre se révèle être non une promesse mais un état de fait potentiellement vivable et même joyeux puisque la poussière des étoiles étant désormais clairement sur terre, il suffit de remuer les bras pour qu’elle apparaisse, nuée dense et miroitante et savoir que l’on vit au milieu elle.

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Ces images d’Hannibal Volkoff en donnent si l’on veut la preuve, mais alors en ceci qu’elles brassent ces poussières d’étoiles jusqu’à nous faire ressentir le frémissement qu’il y a de savoir que le voyage de la vie s’accomplit dans la dimension interstellaire qui désormais hante la ville, l’histoire, et le regard de l’autre au moment où ils s’envole justement du côté des étoiles.

Signature le 2 juillet à partir de 18h, Galerie Hors-Champs
13 rue de Thorigny 75003 Paris
www.galerie-hors-champs.com

"Nous naissons de partout"
Photographies Hannibal Volkoff
Préface de Julien Cendres
Éditions des Presses Littéraires