mardi 6 décembre 2016

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Prospective des murs, Depuis que les bals sont fermés

, Sandra Lorenzi et Xavier Jullien

Prospective des murs, Depuis que les bals sont fermés est le premier volet d’un cycle de recherche, d’expérimentations et d’expositions que Sandra Lorenzi initie à l’Espace arts plastiques Madeleine-Lambert. À la croisée de plusieurs disciplines, ce projet se situe dans le champ des arts plastiques mais se nourrit largement d’autres domaines liés aux sciences humaines : la philosophie, la sémiologie et l’Histoire contemporaine. le texte et l’entretien sont dus à Xavier Jullien, Directeur de l’espace des arts plastiques Madeleine Lambert et commissaire de l’exposition.

Avec une approche analytique, ouverte sur le monde et nourrie de lectures et de voyages qui fonde sa méthode, Sandra Lorenzi donne à ses œuvres une profondeur sans marque de jugement définitif : chacune apparait dans sa complexité et parfois son incongruité, comme la vie elle-même, et nous laisse une large part d’interprétation et de résonnances personnelles.

À Vénissieux, l’artiste invite les visiteurs à entrer littéralement dans une œuvre-exposition qui occupe la totalité de l’Espace arts plastiques, ancienne salle de bal de la Maison du Peuple. Recourant principalement à des matériaux de construction qui structurent l’espace et modifient profondément le lieu, elle y associe des éléments qui rappellent un intérieur ou d’autres objets fonctionnels qui renvoient à l’habitat.

Cette installation engage les visiteurs dans une exploration patiente : un cheminement conjugué du corps et de la pensée au milieu des parois aménagées par l’artiste, murs enchevêtrés en une labyrinthique et monumentale sculpture qui rappelle une maison en construction ou au contraire une parcelle en démolition. Les travaux de l’architecte, artiste et théoricien Eyal Weizman, concernant « l’architecture d’occupation », sont proches des recherches de Sandra Lorenzi, ici matérialisées dans les murs à demi ouverts, du confinement et de la subdivision de l’espace.

Une bande sonore et des variations de lumière contribuent à semer le doute sur la nature de cet espace, dont on ne sait s’il est ouvert ou fermé, protecteur ou limitant.
On entend deux sons dans l’exposition : une ambiance urbaine qui nous situe vraisemblablement dans la rue, et une valse des années 40 interprétée par Damia, Depuis que les bals sont fermés. Ces deux séquences ont pour but d’introduire une durée dans l’exposition, en nous plongeant dans une écoute contrastée qui implique de la part de notre imaginaire un déplacement dans le temps et la géographie.

On trouve des précédents notables d’œuvres à parcourir dans l’histoire de l’art, aussi bien du côté du Land art que dans le travail de Bruce Nauman, Gordon Matta-Clark ou Miroslaw Balka. L’approche cognitive est souvent au cœur de ces œuvres qui impliquent de la part du visiteur un regain de perception, une attention particulière, une faculté de mise en relation de signes s’adressant à plusieurs sens. Elle est également convoquée dans le travail de Sandra Lorenzi qui laisse dans cette exposition une part d’irrésolution stimulante.

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Quelques questions posée par Xavier Julien, commissaire de l’exposition à Sandra Lorenzi :

XJ : Vous avez pris le temps de vous documenter et de découvrir Vénissieux avant de mettre en place l’exposition. Quelle a été votre approche ? Vouliez-vous réaliser une exposition spécifiquement en lien avec le territoire ?

SL : En m’engageant sur un nouveau projet, j’entreprends toujours des recherches sur le cadre contextuel du site d’exposition. C’est une première manière de m’approprier l’histoire et l’architecture du lieu. L’Espace arts plastiques Madeleine-Lambert, attaché à la Maison du Peuple, m’a donc amené à me plonger dans l’histoire de Vénissieux. J’en ai retenu des temps forts, résonnant eux-mêmes avec la grande Histoire. Je pense notamment aux usines Berliet, prises dans les marasmes de la collaboration, puis, par la suite, au mouvement ouvrier qui a réussi en toute autonomie à faire fonctionner et prospérer les usines. Il y a aussi bien sûr les événements du quartier des Minguettes, la marche, ralliant l’évènement à une cause, et la cause à des droits, pour lesquels il faut encore et toujours se battre aujourd’hui. Dès lors, se sont esquissées dans mon esprit une ambiance, une carte singulière de cette ville intransigeante, marquée par un ancrage politique et social fort. Je pouvais concevoir un projet d’exposition qui puiserait dans cette richesse historique, mais au regard volontairement tourné vers notre époque contemporaine.

XJ : Votre travail d’artiste est assez littéraire et lié à différents domaines de recherche… quels sont vos livres de chevet ?

SL : Mes livres de chevet sont d’avantage philosophiques que littéraires, mes lectures se sont étendues peu à peu à des essais de tout genre (politique, anthropologique, ésotérique… Selon mes besoins du moment). Actuellement, je m’intéresse à Augustin Berque (écoumène), Didier Debaise (L’appât des possibles), Pierre Montebello (Métaphysiques cosmomorphes)… Je lis et relis Camus et Ballard qui restent pour moi une grande source d’inspiration et de motivation. J’ai grandi entourée de bandes-dessinées, elles ne sont jamais très loin de mon chevet, je citerai notamment Les intrus d’Adrian Tomine, que j’apprécie tout particulièrement.

XJ : L’utilisation de matériaux de construction implique un travail en équipe, avec un besoin d’expertise extérieure, de métiers spécialisés. Est-ce quelque chose d’important pour vous, de travailler collectivement, de réaliser des projets à grande échelle, un peu comme un architecte ?

SL : J’ai développé ma pratique artistique pour qu’elle me mène à une multiplicité de gestes et de pensées, en s’éloignant autant que possible des systématismes, du style, d’une identité artistique. La singularité ne se voit pas. J’aspire à une œuvre protéiforme, libre, répondant au plus proche de ce que Kandinsky nommait la « nécessité intérieure ». De ce fait, je peux aussi bien travailler dans mon atelier à une sculpture ou un dessin, qui nécessiteront peu de moyens, que sur des installations qui aboutiront à des collaborations dès la conception du projet. Le premier volet de Prospective des murs est de cette nature. L’Espace arts plastiques dépendant de la mairie de Vénissieux est une de ces structures capables d’assumer la réalisation de ce type de projet. Le travail avec les équipes de la mairie fut donc un moment crucial du montage, très agréable et stimulant à partager. En ce sens, je ne me perçois pas comme un architecte. Les architectes ne construisent pas les murs des lieux qu’ils conçoivent… Je ne me détache pas de ces gestes, pas pour le moment en tout cas : j’ai encore besoin de rallier le geste à la pensée, la compétence (d’un corps de métier) à l’incompétence (d’un artiste). À travers nos différences, nous travaillons tous à un même objectif : concrétiser un projet d’art, qui, malgré l’importance des moyens mis en œuvre, disparaîtra indubitablement. Cette éphémérité intensifie l’expérience commune. Elle contribue, avant même l’ouverture de l’exposition, à la transmission et au rayonnement de l’œuvre d’art.

Sandra Lorenzi est née en 1983, elle vit et travaille à Montreuil.
Elle a présenté ses œuvres à Paris au Palais de Tokyo, à l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, au Centre Régional d’Art Contemporain de Sète et à la National Gallery au Cap. Elle fait partie du groupe de recherche artistique FRAME, intervenant auprès du Laboratoire espace cerveau de l’IAC.