mardi 23 février 2016

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Poussée intime

, Laëtitia Bischoff

La nature et l’art reconfigurent leur dialogue. Ils ne sont plus l’un dans l’autre ou l’autre dans l’un.

Mais posés en parallèle, en une poussée miroir, de celle de la plante et de celle de l’art. Deux processus qui se scrutent, de la première graine à la fabrication d’une deuxième, de la poétique à l’esthétique, de l’inspiration à l’œil/cœur/cerveau/épiderme du spectateur.

« Il est nécessaire que vous tiriez votre clairvoyance de l’origine même des êtres et des choses en leur manifestation ; ainsi le bois pousse selon sa poussée intime » nous dit Jin Hao.

Comment imaginer une poussée intime de l’œuvre ? Comment jalonner l’expérience d’une forme depuis son ancrage jusqu’à sa transmission ? L’idée est de faire appel à une constellation, une aire de jeu, un rébus avec trop de réponses. Alors, j’ai choisi :

SOL ce qui nous porte
MATIERE ce que l’on touche
MEMOIRE ce que l’on crée.

En cette aire j’ai joué et ai mêlé en leurs descriptions les croissances végétale et artistique. Des moments de germination comme des portraits de maîtres de l’art. Ces points de constellation sont des zones de raccords, des ponts auxquels j’ai tenté de prêter corps.

SOL ce qui nous porte. Logement des intentions, cocon sine qua non, tige et racine s’y déploient en symétrie.

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Fig.1– Gaston Chaissac

SOL ou Gaston Chaissac (fig 1) en sa posture de fructifieur de formes, bourgeonnant des têtes rieuses sur des figures qui s’affinent au fur et à mesure qu’elles s’élèvent. Le Sol de l’artiste ressemble à un terreau prêt à parler.

Un bulldozer de lunes
Casés de noir
les visages s’assoient
sur des formes légères
les couleurs font de joie leur mine
l’attirail nuit se plante en contraste
Gaston Chaissac a scindé l’approche
écrasé l’intermède
Ils sont mille,
à scruter tout au bord du plan
avec des billes d’yeux
pour nous dire en ses traits

Pour revers, il existe aujourd’hui un art hors sol, dessaisi d’affect, d’amarres et de ressources. Amar Lakel et Tristan Trémeau expliquent l’œuvre à la fabrication trop nette et au mystère blanchi :

« En assignant l’œuvre d’art à une mission essentiellement pédagogique, les artistes gérant l’héritage des dispositifs minimalistes ont donné prise à un programme de destruction de l’œuvre d’art, puis de l’artiste lui-même […] L’aura doit se défaire du spectateur pour que la métamorphose de soi soit possible “par l’œuvre et dans l’œuvre” ». (Le tournant pastoral de l’art)

MATIERE ce que l’on touche. De l’eau, du soleil, des insectes et du vent. La plante formule une équation, un tri, une cambrure, une maturation aux flots chaotiques, elle choisit un mix énergétique, fait un pari pour grimper ou fleurir. L’interaction des substances, dont s’empare Joseph Beuys. Il l’investigue dans toutes ses essences et ses recoins. Il la place en sujet philosophique, sociétal, historique, symbolique, spirituel, personnel, animal. Chaque matière (feutre, cire, sang, miel, arbre, coyote, Volkswagen, corps social) retrouve la palette de ce qu’elle suscite et convoque. Toutes les strates du frisson, au souvenir, à la mise en action s’enclenchent. La matière brasse le spectateur depuis sa posture physique, son héritage personnel, collectif, jusqu’à sa permanence. La cire est au même rang de corps qu’une société, une civilisation. Ainsi, dessaisi de toute omniscience, nous entrons dans l’arène, dans la complexité. L’œuvre écume.

MEMOIRE ce que l’on crée. Un herbivore transporte une graine et la défèque où bon lui semble. Un génome traverse les rivières. Comme un sismographe, comme un béluga en pleine mer, les formes de l’homme plongent puis surgissent. Elles n’ont de frontières ; cette mémoire vivante qu’est l’art se fiche des lieux, des histoires et des religions. L’image se relève inconscience d’un cheminement en rhizome, à fleur souterrain. Aby Warburg a mis à nu cette nervure rouge, cette cartographie des mouvements, des retrouvailles qu’il nomme Mnemosynes.

« La forme survivante, au sens de Warburg, ne survit pas triomphalement à la mort de ses concurrentes. Bien au contraire, elle survit, symptomalement et fantomalement, à sa mort : ayant disparu en un point de l’histoire ; étant réapparu bien plus tard, à un moment où, peut-être on ne l’attendait plus ; ayant, par conséquent, survécu dans les limbes encore mal définies d’une “mémoire collective“. » (Georges Didi-Huberman, L’image survivante, p. 67)

Et aujourd’hui ?

En Colombie, dans la Sierra Nevada, les Kogis, replacent des objets d’or et de lien en un creux ou un mont de leur Mère. Un voyage depuis la vitrine occidentale jusqu’à la pleine forêt. De la parure à l’utile médium spirituel pour converser avec le soleil. Les forces culturelles et naturelles vont se parler une même langue nette.

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Fig. 2 – Nathalie Jover

Nathalie Jover (fig 2), céramiste, fait cuire sa terre en un souffle. Elle laisse la dimension organique suivre ses pas, ses lignes. Elle l’éveille simplement à un bref décollement du sol comme on offre ses mains pour faire marcher un enfant.

Des caresses à la terre
Naissent des vagues-céramiques,
Des corolles à thé
Des virages sûrs
Et des ouvertures au soleil.
Nathalie Jover ne sculpte pas la nature,
Elle se saisit de ses ondes.

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Fig. 3 – Petros Koublis

Petros Koublis (fig 3), il n’est surement pas le seul à remettre de la magie en la figure de l’animal. La magie utilise des interfaces, des signes, des images pour nous reconnecter à des lois et des manifestations de mondes oubliés. 

Il y a du dessin
plus que du temps
chez Petros Koublis

du pastel et de l’air
un fin fil d’arbre
de la pluie comme
des étoiles
des sillons de roseaux
qui parlent aux monts

des chevaux
une vache que l’on découvre
comme un personnage
une magie des lieux
presque inventée

des lumières de contes
une brume pour
resserrer l’espace.

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Fig. 4 – Paul Wallach

Les sculptures de Paul Wallach (fig 4) s’expriment en morse à nos cœurs. Vibrations en salle d’exposition, de jeunes pousses, des élans, de nouveaux sens aussi. Les murs et les sols ont comme un langage pour un premier chant, une expression acoustique et frêle.

Ces artistes délaissent l’actualité, s’écartent du théâtre pour en bâtir un autre où les feuilles et leur langage ne sont plus oubliés. La maturation de leurs œuvres se camoufle dans le flux des choses pour écouter un bruit intime si présent. Ils ont « Cess(é) de se penser comme un moi pour se vivre comme un flux, un ensemble de flux, de relations avec d’autres flux, hors de soi et en soi » Gilles Deleuze.

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Fig. 5 – Michelangelo Pistoletto

Deux autres artistes portent pour posture, celle de réveiller l’humain de son emprise.
Michelangelo Pistoletto (fig 5) crée un appel en un signe. Un troisième paradis, une grande chambre qui repousse les murs des ronds de l’infini. Il tente le portrait, la catalyse de ce qui est à venir. « […] l’humanité reste encore aux portes de ce troisième paradis, soumise qu’elle est toujours aux arcanes d’un progrès sans limites, dans l’illusion d’une terre aux ressources infinies ».

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Fig. 6 – Céline Cléron

Céline Cléron (fig 6), quant à elle, mêle avec joie nature et culture. Elle provoque chez l’humain une auto-dérision bienvenue, un sens du ridicule millimétré pour nous défaire de nos vestiges encombrants.

Je propose aux artistes de retrouver la poussée intime de l’œuvre, aux spectateurs et aux critiques de capter son élan sensible sans le démonter avec un arsenal intellectuel. Oublions l’art « révélateur » de société, laissons croître notre jardin d’art simple et fou, arrosons, protégeons parfois d’insectes malveillants, retournons à l’école des buissons, celle où l’on oublie que l’on sait, celle où chacun et chaque chose germe, croît et offre.