mardi 24 juin 2014

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Perdus, peut-être…

, Jean-Louis Poitevin et Pol Lujan

Pol Lujan est un de ces photographes, rares, qui savent associer déplacement et regard, déambulation et vitesse, lenteur extatique de l’observation et rapidité de la capture.


Perdre est un mot qui fait peur. Perdre est un mot qui dit la peur, la peur essentielle qui nous point et nous trahit lorsque face à nous-mêmes, nous refusons de voir ce que nous sommes, par peur de perdre ce que nous avons construit pas à pas, cette grande illusion pleine de ressorts, de miroirs reflétant le vide et de portes closes s’entrouvrant parfois sur une nuit inconciliable. Cette grande illusion s’appelle la ville et la ville est le décor dans lequel, marionnettes ivres, éternellement nous allons.
Pol Lujan est un de ces photographes, rares, qui savent associer déplacement et regard, déambulation et vitesse, lenteur extatique de l’observation et rapidité de la capture. Il a su développer une science du voyage urbain, ses images en témoignent, et il sait, dans ce voyage interminable, appréhender des strates de réalité qui souvent restent collées les unes aux autres, celles dans lesquelles, fatigués, nous nous contentons de continuer à faire semblant d’exister.

La ville, c’est Paris et Paris, hier encore, c’était le monde.

Aujourd’hui, c’est un monde qui se défait, une ville qui a commencé d’oublier ce qu’elle est, ou si l’on veut « qui » elle est. Ceux qui y vivent le sentent, le savent, mais d’un savoir qui est de l’ordre de la sensation diffuse. Et c’est à l’évidence cela que Pol Lujan a saisi lorsque, y déambulant, il a capté ces instants qui disent l’abandon et la perte.
Si le mot perte fait peur, la chose, lorsqu’elle est lente et douce comme la perte de la mémoire, peut être, parfois, légère et heureuse. C’est alors une porte qui s’ouvre lentement sur l’arrière monde dans lequel se trament les arrangements secrets et où les certitudes se délitent.

Il faut un œil particulier pour voir ce qui, dans la ville, se défait alors que tout semble dire au contraire qu’elle tient bon encore. Le monde n’est pas un, mais multitude, et si des corps sans patrie « font » la ville, ce sont les fantômes qui « sont » la ville. Pol Lujan sait les voir. Plus exactement, il sait voir ces moments où chacun de nous peut devenir le porteur de ce message subliminal que nous délivre le temps à travers les reflets du ciel dans les miroirs de l’âme et se retrouver, une seconde, une éternité, fantôme au milieu des fantômes qui hantent la ville fantôme.

Et puis il y a la grande déesse des souterrains. Elle aussi, il a su la voir, cette Médée tragique à la mémoire vidée d’avoir trop attendu le retour d’un Jason. N’y aurait-il que cette image, l’œil de Pol Lujan aurait gagné le droit de se glisser derrière le nôtre pour nous faire voir ce que sans lui nous aurions pour toujours perdu, la forme invisible et nue de la ville où erre pour toujours une armée de fantômes : nous !