jeudi 26 février 2015

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Parmi les temples qui s’écroulent & Ô chauds soupirs !

(hommage à Louise Labé)

, Joël Roussiez

Dans l’intimité des alcôves, tu m’embrasses, je t’embrasse ; qui le sait ?

Parmi les temples qui s’écroulent

Dans l’intimité des alcôves, tu m’embrasses, je t’embrasse ; qui le sait ? C’est dans les recoins fertiles d’un jardin cultivé au milieu des écroulements que nous nous embrassons avidement des après-midi entiers à l’ombre des murailles ébréchées comme de vieux pots. Mon ami, c’est toi, de tes mains douces tu caresses en effet, mes hanches, et ma taille, et mon buste, et mes jambes tandis que je suis agitée. Dans le fond de mon corps s’épanouissent les bulles d’une lourde lave qui me bouleverse et me tord ; il fait très chaud, personne ne passe dans les ruines. C’était l’heure de la sieste aux fermes dans la campagne somnolente qui entourait la ville ; une ville de murailles et remparts au milieu de laquelle allaient et venaient une foule occupée sous les arcades ombragées et les places arborées. Mon père était négociant à l’orée de la ville, ma mère, matrone de haut rang, l’avait aimé ; l’un et l’autre, ils m’avaient eue et j’étais leur joie. Je fis des études et me parais de beaux habits, je babillais comme une jeune fille et, pas encore émue par la grâce des hommes, je jouais ingénue de mon charme naissant. Mais dans mon cœur bouillonnait parfois un sentiment confus, un émoi, une jubilation qui me laissait des jours, triste et désabusée, dans ma chambre fraîche et pleine de trésors. Je jouais alors à étrangler mon chat puis, je le caressais en pleurant de longues heures durant.

Un tremblement de terre ensevelit tout, tout ce qui est maintenant passé, sans pour cela que nous perdissions notre fortune, si bien qu’on édifia une maison plus grande dans un vaste jardin qu’arrosaient quatre sources d’eau claire. La ville se reconstruisit tantôt sur les ruines, tantôt les abandonnant à leur destin pour se développer ailleurs. On en profita pour élargir le territoire de la ville et conquérir l’espace qui va jusqu’à la montagne, se protégeant ainsi bien mieux des envahisseurs et des tempêtes qui venaient du nord portant leurs sels destructeurs et le froid de leurs pluies.

Dans la vaste demeure de mes parents, je poursuivais l’étude du luth et de la cithare qui sont chez nous les instruments qui accompagnent les chants. J’apprenais les ballades de notre peuple et bouclais mes cheveux comme c’était la mode en ce temps. J’étais heureuse et pourtant, j’entendais souvent dans le fond de mon corps, derrière les os de mon buste, sous le thorax dans un endroit qui m’était étranger, comme le grincement d’une chaîne à la poulie d’un puits... Ah, la destinée des ruines est émouvante, j’y promenais mon corps contre les murs défaits et j’en frôlais les pierres qu’envahissaient les mousses ; je m’exaltais aux rebords des fenêtres et, franchissant les seuils, j’imaginais les portes qui grincent sous la main du voisin ; viens-tu chercher des œufs ou bien boire avec moi ? J’errais ainsi, me glissant dans les caves aux voûtes effondrées, me baissant sous les linteaux trop bas des alcôves et, soudain étouffant, je dégrafais mon col et fuyais en courant...

Le jardin cependant était resplendissant, je m’y promenais souvent à pas lents, rêvant de découvrir des trésors sortis de la terre qu’on avait remuée et puis, assise là sur le bord d’un ruisseau naissant d’une source limpide, je restais silencieuse à observer la lente érosion que provoquaient les eaux d’irrigation sur le bord des parcelles. Nous avions dans d’humides petits creux des palmiers dattiers sous lesquels on cultivait des poivrons de trois couleurs, ainsi l’avait voulu le jardinier ; et c’était si joli à la récolte qu’il me semblait découvrir les trésors d’un coffre entrouvert parmi les rouges, les verts et les jaunes répartis dans les trames luisantes du feuillage des plants... Un jour que j’allais retrouver un parterre de poivrons, la chanson aux lèvres et le pas joyeux, un jour où je retenais mon envie de courir, sinuant dans le jardin sur les buttes d’irrigation, un jour donc parvenant enfin où je le désirai, je découvris le petit terrain dévasté... Saccagé était mon plaisir et, jeune fille gâtée, j’en fus si fort fâchée que je rentrai à la maison pour pleurer et pleurer encore du sort injuste et cruel qui m’avait privé de ma joie.

… Et puis, il arriva un autre jour où jeune fille à nouveau insouciante, j’allais par le jardin pieds nus et joyeuse comme je l’avais toujours fait lorsque..., qu’est-ce ? Qu’est-ce donc ? Est-ce la fuite d’une biche ou celle d’un daim, serait-ce un sanglier ou le petit singe des arbres ? Déjà toute à la joie de surprendre l’animal, j’allais sur ses traces, silencieuse, attentive, écartant les branches doucement, avançant avec prudence et comme le chasseur, je m’arrêtais souvent pour écouter les bruits. Je m’enfonçais ainsi dans un endroit buissonneux et touffu où il me fallut faire de longs écarts pour passer par dessus des ronces lorsque soudain ayant perçu un mouvement tout proche, je sautai vivement et tombai sur le jeune jardinier, que Dieu le protège ! Il était accroupi au bord d’un canal qu’il lissait, les mains dans l’argile et l’eau fraîche ; je tombais, dis-je, car c’est littéralement ce qui m’arriva, mon regard étant passé par-dessus, je ne vis pas son corps bronzé. Rien n’est plus voluptueux que de découvrir une broche rouillée, la statue d’une divinité ou bien le glaive brisé d’un soldat, objets enfouis depuis longtemps dans la terre humide et molle, et rien ne fut plus émouvant que de soudain découvrir au-dessus de moi parmi les palmes et les feuilles, le corps de ce jeune homme de vingt ans... J’embrasse ta bouche qui se tait, je parcours de mes mains tes épaules et ton dos, personne ne nous voit, nous ne voyons personne ; aime-moi comme un frère, je serai ta mère ; entends-tu parmi les temples qui s’écroulent le passage furtif du désir de nos morts ; viens contre moi, je serai ton amante, je serai le poulpe à la chair visqueuse qui sucera ton corps, je serai le raisin pour ta bouche mouillée, je serai plante marine aux longs bras souples et tendres, touche ma chair nue et mon ventre qui palpite, je serai le vase pour la fleur et la semence, les bras qui t’enserrent, la flamme qui t’échauffe, la viande qui te nourrit et le vin qui t’apaise ; embrasse ce nez, cette joue, ce cou, je mouille tes cheveux à la bave de ma bouche...

Ô chauds soupirs ! (hommage à Louise Labé)

J’entends à l’intérieur une bête qui grogne et secoue mon cœur sur toute la longueur de ma poitrine et je médite alors sur le temps court de ma vie. On peut être d’un autre avis et me trouver un temps à vivre long mais il me semble que j’approche de la fin et cette bête qui grogne bat le temps qui me reste. Elle ne grogne en effet que par à-coups mais assez régulièrement comme si..., « comme si quoi ? » Me dis-je en me prenant les mains et secouant la tête, cela porte à méditer et cependant méditer sur quoi ? Quoi donc dans mon cœur bat et qui ou quoi grogne ou ronge sous les os du thorax ? Qu’on me ronge les organes est une chose curieuse car je ne sens que peu de douleur et il m’est donc difficile d’imaginer un animal vivant sous l’enveloppe cutanée. Pourtant je sens que mes forces déclinent doucement et que, dès le matin, j’ai des affaiblissements de jambe qui m’obligent à m’asseoir assez vite avant de reprendre le cours normal du réveil. Pourrait-on chasser une bête pareille avec des poisons et des drogues ?

Nos chasseurs n’ont pas manqué de m’affirmer que oui, c’était possible d’atteindre la bête avec certaines préparations, cependant elles présentaient souvent l’inconvénient « d’amoindrir aussi le porteur » suivant l’euphémisme qu’ils employèrent pour me désigner... Depuis longtemps je ne me désignais plus ; j’étais pris par le « tourbillon de la vie » ; je n’étais donc pas derrière ce qui m’arrivait comme qui développe une intention… ; et puis tout cela arrivait tellement vite ! Cheveux, bras, mains et doigts, tour à tour lâchent, comment me désigner comme cause, voilà ce que je déclarais tandis qu’à l’intérieur du corps un pic me fouille à la manière d’un harpon, et le poisson gigote !... C’est comme si je n’étais qu’une enveloppe, une sorte d’outre creuse constituée d’un tissu de nerfs, se débattant vivement un temps puis mourant, tombant flasque ou raidie en un dernier mouvement... « Faudra-t-il que j’en souffre longtemps » me dis-je ; et pourtant je ne souffre pas beaucoup, c’est comme une sorte de tension qui ternit la vie même des jours luisants qu’on retourne en vain.

On ne peut pas tout avec la volonté car on peut bien se décider, si le cœur n’y est pas ou plutôt si à l’intérieur ronge le doute sur l’opportunité, l’intérêt..., ronge une bête qui mord de temps en temps et le reste du temps endort comme un ronronnement. On peut bien se décider à mourir, le mot est vite lâché mais ce n’est pas seulement le cœur qui manque, c’est l’énergie. Il me faudrait des convictions et de la force, mais je n’ai que des tensions et ces coups réguliers que je peux compter ; ce qu’on peut compter est limité, la limite marque la fin, voilà le raisonnement... J’écoutais les chasseurs qui péroraient, proposant ci et ça, tactique et stratégie pour occire la bête qu’ils jugeaient pas plus grosse qu’un lapin ; cependant ils commentaient sans fin, « le lapin est malin » disaient-ils d’un commun accord qui m’éloignait doucement par l’esprit de leur compagnie. « Tant de flammes pour occire l’animal bénin ! » je l’ai pensé alors... Alors il est venu un jour : un homme comme moi entra dans ma maison jouant d’une vielle grinçante ; il me détourna de mes occupations, je dus l’entendre puis l’écouter et doucement me plier aux mouvements des airs qu’il chantait : « Ô chauds soupirs, tristes plaintes, bien au chaud dans mes chairs, j’entends la bête qui grogne ; et je caresse son corps sur toute la longueur... »