samedi 27 juin 2015

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Parade bilatérale

Christine Laquet à la galerie White Project

, Christine Laquet

La production multiforme de Christine Laquet interroge notre rapport au temps, à l’Histoire et depuis plusieurs années elle se concentre sur les figures de l’animal, de la sauvagerie. À la frontière des sciences naturelles, anthropologiques et politiques, elle porte une attention particulière aux rites sociaux et déconstruit les oppositions conventionnelles entre Nature et Culture. C’est en élargissant le dialogue sur les croyances, la question du magique et du rituel dans notre société, que le travail de Laquet prend forme.

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Par le choix de son titre d’exposition, Christine Laquet évoque une manifestation du burlesque. Une parade est énoncée, à laquelle elle appose l’adjectif « bilatérale », un terme plutôt d’usage en politique. L’artiste engage ainsi une dialectique créative, déterminée par une certaine symétrie. Là où des accords plus au moins égaux entre deux parties sont signés, un engagement mutuel est nécessaire.

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Pénétrant dans l’histoire profonde de la terre, à partir d’images des stratigraphies rocheuses et se référant à ce temps appelé Anthropocène [1], l’artiste évoque le trouble d’une époque en cours et incite à renouveler les relations entre Nature et Culture.

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À l’instar de l’anthropologue Philippe Descola, elle entend dépasser cette position occidentale dualiste, en stipulant que la nature est elle-même une production sociale, et que les quatre modes d’identification (totémisme, animisme, analogisme et naturalisme) ont un fort référentiel commun.

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L’action de dévorer est au centre de passions ardentes.

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Performer l’avidité : dévoration est autant un désir immodéré qu’une nécessité. Quand la faim ou la soif deviennent pressantes. Un aigle royal engloutit sa proie. Une voix s’épanche. Des sons accompagnent un cheminement. Des regards se croisent.
Paysage émotionnel.

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« Il y a plusieurs manières d’aborder le travail de Christine Laquet. L’une des lectures possibles s’intéresserait aux artefacts et peut-être plus précisément encore aux instruments que convoque l’artiste et qui relèvent tous à leur manière d’une science, archaïque ou moderne. Une science dont les objectifs – la capture et la preuve – sont ici détournés pour donner à voir, à ressentir un moment précis, un seuil d’apparition.
Objets-éclaireurs d’un monde invisible, le travail de Christine Laquet est un territoire troublant où se confrontent deux forces en lutte dans la modernité ; deux approches concurrentes dans la recherche d’une saisie du Réel : le rite et la science. Le rite est alors à imaginer dans son régime étendu. Il faudra pour ce faire le penser dans une autre écologie que celle de l’Occident, en remettant en cause la centralité de l’homme dans la Nature.

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C’est à un effet de balance que nous invite l’artiste — un effet de suspension entre deux champs magnétiques — un mouvement qui alterne le laisser venir, et à l’inverse une volonté de prise et de maîtrise, de projection du soi sur le monde. La langue servira ainsi tout autant à nommer, qu’à faire glisser le sens dans un rite de transformation tant lacanien que chamanique. Les images peintes s’exposeront comme des trophées, mais aussi comme des vœux, des rêves, comme le vocabulaire rupestre d’une communication entre les espèces.

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Ce que pose d’emblée l’artiste, c’est la question de la présence en mettant en scène des instruments de capture qui sont aussi des instruments d’attente, les outils d’un art du « ce qui vient ». D’où un certain goût pour les formes suspendues – un couteau, un trapèze... — qui n’ont rien de légères tant elles supposent que quelque chose peut arriver, se tient dès le début au-dessus de nos têtes comme une menace qui jamais ne nous quitte, un récit des possibles, une « histoire de tout ». Une histoire à double titre : comme retour dans le présent du passé – une archéologie —mais aussi : comme fabulation – c’est-à-dire comme art du futur qui ne cherche pas à le prévoir ni à le figer, une saisie sans prise qui prend ses distances avec ce qu’Isabelle Stengers nomme la « futurologie ».

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Difficile d’ailleurs de fixer notre attention sur les seuls objets qu’expose l’artiste, sur un « qu’est-ce que c’est ? » sans parvenir tout à fait à éloigner une autre question tout aussi prégnante : « à quel moment sommes-nous ? ». Et à voir revenir par un tour inédit des questions propres à l’anthropologie – et plus précisément à la mise en exposition de ses artefacts.

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[...] À l’aide d’œuvres généreuses, à la puissance visuelle indéniable, Christine Laquet jette peut-être discrètement le trouble, joue d’un art du leurre, guette à la manière d’un éclaireur pour nous conduire sur les traces de cet instant diffus, au seuil d’une apparition fatale, mais insaisissable, celle du moment qui vient [2]. »

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Notes

[1Le terme a été créé au début des années 80 par Eugène Stoermer. Il se référait aux données portant sur les effets à l’échelle terrestre des activités humaines. Le nom Anthropocène est employé lors des discours sur la globalisation en 2000 par Paul Crutzen, Prix Nobel et chimiste de l’atmosphère, pour proposer que la transformation causée par les activités humaines mérite de définir une nouvelle époque géologique, succédant à l’Holocène qui a commencé à la fin de la dernière glaciation, il y a environ douze mille ans.

[2Extraits du texte d’Olivier Marboeuf « L’éclaireur et le loup. De l’art du leurre chez Christine Laquet » dans le catalogue « Christine Laquet, Une brève histoire de tout », édition FRAC des Pays de la Loire, 2013.

Galerie White Project
24, rue Saint Claude — 75003 Paris
du mardi au vendredi de 14H00 à 19H00 le samedi de 11H00 à 19H00 et sur RDV
tél : 09.60.35.69.14 l info@whiteproject.fr | www.whiteproject.fr
http://www.christinelaquet.com

Voir le voir (la biche) | 2012 | Encre japonaise sur voile en polyester | 3 x 2 m. Knife | Poznan 2013 | Dague de chasse, verre soufflé, cristal (origine : Portugal), techniques mixtes | 60 x 20 cm. The long now project | 2015 | 16 photographies sur Plexiglas - 16 disques de 50 cm (diamètre) x 1 cm (épaisseur).

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