mardi 23 février 2016

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Par delà l’étonnement

PH. Descola, Subhan Rathore, S. Noël-Renaivo

, Joël Roussiez

Un rouge-gorge pépiait joyeusement perché sur un muret devant un homme qui bêchait.

Chaque jour, ce dernier venait à son jardin, c’était l’automne, il retournait la terre pour enfouir le fumier et les vers alors surpris se tortillaient en nombre à la surface du sol. Après quelques minutes de travail, le rouge-gorge venait et chantait ; le jardinier répondait à son chant et s’attelait joyeusement à la tâche laborieuse. Tu t’égosilles, c’est pourquoi tu as la gorge rouge… Que les animaux s’adressent aux hommes qui en doutera mais qu’ils puissent en être les maîtres, personne ne le croira… Sur une terrasse ensoleillée de Turquie, un beau matin de juin, mangeait, dans l’assiette d’un jeune homme, un pinson qui, lorsqu’il n’y eut plus rien, se mit à pépier en agitant vivement les ailes. Ta colère est sans pareil, déclara le jeune homme et il commanda des graines de blé dur et du fromage de brebis… L’oiseau l’accompagna ensuite, voletant autour de lui ou se posant sur son épaule. Quelle merveille alors lorsque Jamila le découvrit, aussitôt elle voulut l’épouser. Mais une jeune fille ne marie pas d’oiseau, si bien qu’elle épousa le jeune homme...

L’intervalle entre la situation première rompue par une situation seconde en rapport avec elle, laisse par delà l’étonnement une sorte de trou où la pensée plus lente que la langue achève ses méandres, remonte à la surface en une réflexion encore interrompue quand pour la satisfaire la première situation revient : l’homme travaille pour l’oiseau, cela me réjouit que tout en travaillant, je te découvre des vers… Et l’oiseau en chante les louanges aussi, applaudissant en son langage les choses si bien arrangées… C’est un arrangement, Jamila épousa Mohamad et le laboureur la cause de son oiseau, ce qui soulage les reins, il faut le dire car n’est-ce pas ainsi que la puissance est contenue ?

Un homme fixait un héron qui marchait noblement dans un petit marais, floc, floc, floc, ses pattes piétinaient la vase. L’homme s’intéressait au mouvement de son cou et cela lui semblait étrange qu’on ait besoin pour marcher d’en remuer le fût. Il s’essaya de même à marcher en dodelinant du cou et sur le chemin de sa maison, il rencontra un ami qui se moqua de lui. Depuis, on l’appela non plus Léon mais l’Héron ; ce à quoi il répondait : et rond petit patapon ! Qu’un oiseau puisse avoir voulu changer le nom d’un homme cela paraitra bizarre, cependant qu’à y regarder, l’affaire est épineuse. En effet, le héron induisit la démarche qui se trouva par le biais d’un autre homme spécifiée ; mais cet homme dut avoir vu un héron pour distinguer le mouvement du col comme étant celui de l’oiseau. Ainsi deux hommes concoururent au signifiant quoiqu’un seul le signifiât, soit du geste, soit du nom, or ces deux derniers, ensemble, s’appliquent au héron seul. Par delà l’étonnement d’un tel raisonnement, qu’en conclure qui soit pertinent ? Que le héron introduisait son imitation dans la fantaisie d’un homme et, dans la conscience d’un autre, le nouveau nom de son ami, là où deux hommes seuls croyaient s’inventer des singeries pour sourire à la vie et qu’ainsi par deux biais leur puissance se trouvait occupée, par l’oiseau donc contenue : floc, floc, floc ! L’oiseau n’en avait cure, ayant en tête bien d’autres choses qui ne se racontent pas comme tanches, goujons et limaçons.