jeudi 21 février 2013

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Oswenka II

Daniela Goeller

, Daniela Goeller

Le costume, cet ensemble coordonné veste et pantalon, est un phénomène particulier dans l’histoire de la mode. Entre son invention à la fin du XVIIIe siècle et aujourd’hui, il s’impose comme « le » vêtement masculin par excellence.

Oswenka

La primauté du costume deux ou trois pièces

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Le costume, cet ensemble coordonné veste et pantalon, est un phénomène particulier dans l’histoire de la mode. Entre son invention à la fin du XVIIIe siècle et aujourd’hui, il s’impose comme « le » vêtement masculin par excellence. S’il a été par moments rejeté, il n’a jamais été profondément altéré dans sa forme. Il est le symbole d’une élégance absolue, incarnant à lui seul beauté et pouvoir, et est en ce sens le vecteur de l’image d’une sexualité masculine positive. Infiniment variable et adaptable, le costume semble résister au principe de changement permanent de la mode. Quant aux accessoires utilisés par ceux qui le portent, on peut constater qu’ils sont toujours intégrés à la ligne générale du vêtement.

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Porté dans le monde entier, le costume fait l’image de l’homme moderne [1]. Modèle européen de l’habit masculin, il a été largement adopté par les hommes en Afrique qui ont par ailleurs su créer un véritable culte d’élégance autour de ce vêtement. Que l’on évoque les sapeurs du Congo ou les swenkas d’Afrique du Sud, il s’agit toujours d’une véritable appropriation et non d’un simple emprunt signalant un phénomène d’échappatoire social.

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Chorale et mariages : l’origine du swenka

La plupart des swenkas sont issus de l’isicathamiya, une pratique de chant a cappella. C’est en fréquentant ces groupes qu’ils en viennent à se consacrer au swenking. C’est bien évidemment le cas d’Adolphus Mbuyisa. Ayant grandi sous l’autorité d’un père qui exigeait avant tout un comportement respectueux et qui prenait grand soin de ses vêtements, Adolphus a appris dès son enfance à soigner son apparence. Des premiers vêtements qui leur ont été donnés par les blancs ou aux vêtements qu’il s’est acheté lui-même par la suite, il leur a toujours porté la même attention. De plus, jeune homme, il s’est mis à chanter dans une chorale à Durban.

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L’isicathamyia remonte à une tradition ancestrale zouloue qui se pratique depuis plus d’un siècle et qui a été adaptée aux nouvelles conditions de vie dans les villes par les travailleurs migrants [2]. Les chorales sont généralement composées d’une dizaine d’hommes, nombre qui peut quelques fois aller jusqu’à vingt. Les chanteurs sont tous vêtus du même costume. Chemise, cravate et chaussures sont, bien sûr, assortis. Seul le chef de la troupe se distingue, généralement par un costume d’une autre couleur et par une apparence souvent encore plus soignée que celle des autres.

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Ils chantent des chansons simples, dont les textes parlent de la vie de tous les jours, de l’amour, de la mort, de dieu... Rassemblés dans un grand demi-cercle, ils ponctuent leurs chants de gestes et de pas de danse, suivant une chorégraphie qui rappelle celle de la danse traditionnelle zouloue, mais dans une version plus souple.

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Les compétitions d’isicathamiya et de swenking

Les groupes se produisent traditionnellement lors les mariages et ou dans d’autre types de fêtes, mais ils s’affrontent aussi dans des compétitions qui peuvent durer toute une journée ou toute une nuit. Les groupes défilent alors les uns après les autres devant une salle pleine et un juge, spécialement désigné pour cette tache. Le juge est généralement une personne abordée dans la rue, qui n’a dans l’idéal aucun lien avec les chanteurs et qui ne connaît pas ou peu leur pratique. Ce qui est pris en compte et jugé lors du concours, ce sont la tenue, la présentation, la chorégraphie et la qualité des chansons tant sur le plan musical que sur celui du contenu. C’est au sein de ces manifestations qu’est apparue une nouvelle forme de compétition, celle de l’homme le mieux habillé : Oswenka.

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Les concours des swenkas se déroulent presque toujours, mais pas exclusivement, dans le cadre des compétitions d’isicathamiya. Aux débuts, les prestations des swenkas étaient très courtes. Elles ne duraient que quelques minutes et ne consistaient qu’en des présentations de soi dans des poses, presque immobiles, debout devant le juge.

Le but était de mettre en valeur l’habit, le costume, sous tous ses aspects. Le jugement portait sur la qualité des vêtements et des accessoires et sur l’harmonie des couleurs.

Malgré la profonde humanité qu’expriment ces hommes, ils restent, lors des concours, des concurrents sévères. Et dans une compétition, l’important c’est de gagner.

Le classement est annoncé par le juge à la fin des présentations en partant du dernier (4-3-2-1) et c’est seulement au moment de la remise des prix (généralement des sommes plus ou moins importantes d’argent) que leurs noms sont dévoilés.

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Au moment de leur passage, on les appelle par des chiffres, à partir du 5, pour éviter les chiffres utilisés dans le classement final. Au début de la compétition, les chiffres sont notés sur des bouts de papier et les swenkas qui participent à la compétition tirent chacun un numéro au hasard qui indique donc l’ordre de leur passage en scène.

Participer à une compétition engage à chaque fois des frais considérables pour chacun d’entre eux. Outre le fait de se procurer les vêtements, à des prix variables, selon les marques ou les tailleurs qu’ils choisissent et les accessoires qu’ils y ajoutent, il faut tenir compte du prix du pressing, des frais de transport et du droit d’entrée dont chaque participant doit s’acquitter avant la compétition. Souvent, pour les compétitions de moindre importance, c’est l’argent récolté pour la participation qui est versé comme prix au vainqueur, un peu comme dans un jeu de hasard où la mise reviendrait au gagnant.

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Les maîtres du swenking

Aujourd’hui, le déroulement de la compétition a évolué. Les prestations durent de plus en plus longtemps (5 à 8 minutes), et une simple présentation de vêtements s’est transformée en un véritable défilé. Outre la qualité des vêtements, l’attention va à celui qui les porte et à la manière dont il les porte. Ceci a entraîné une modification du statut même du swenka.

Pour être un bon swenka, il faut désormais savoir associer les qualités du danseur ou de l’acteur à l’élégance d’un style vestimentaire individuel. L’idée reste la même : montrer ses vêtements et les accessoires assortis. Aujourd’hui, les swenkas inventent aussi leur propre chorégraphie, certains allant jusqu’à incarner un personnage. La tache n’est pas facile et la dramaturgie comme la présence sur scène font l’objet d’un travail attentif et soigné, d’autant que le swenking se fait toujours sans accompagnement musical, dans le silence le plus complet.

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Adolphus Mbuyisa perfectionne l’élégance de ses tenues par la parcimonie de ses gestes. Il tient à ce que sa présentation soit courte. Sa démarche, il la veut souple et gracieuse. Chaque geste est étudié, chaque mouvement doit produire un effet. Avec les grands swenkas comme Adolphus, il est impossible de se concentrer sur la chorégraphie, les pas, les gestes. Tout est dans la séduction et la manière de capturer le regard du spectateur.
Vusi Kunene, un bel homme dans la fleur de l’âge, suit Adolphus dans sa démarche visant à une élégance parfaite et à une présentation forte et impeccable. Encore plus rigoureux, il veille soigneusement sur les effets qu’il produit sur scène. Sa démarche est très rythmée et il alterne moments d’immobilité, pas lents et mesurés, mouvements fluides et mouvements plus rapides. Il a aussi mis au point une manière singulière de tourner lentement sur lui-même sans jamais s’arrêter, grâce à laquelle il s’assure de la fascination de son public.

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Adolphus et Vusi ne semblent jamais faire d’effort, leur démarche, parfaite, reste légère, presque nonchalante. Leur maîtrise absolue fait penser à ce que Baldassare Castiglione avait appelé à une autre époque la sprezzatura : donner de l’aisance et du naturel à un comportement hautement artificiel et codé, celui de l’étiquette de la cour [3].

Dingani Zulu n’est pas dans la même finesse ni la même réserve. Ses gestes sont amples, impressionnants, presque acrobatiques. Tel un prestidigitateur, il joue de son vêtement, et changeant subitement ses postures, il crée la surprise. À la fin de sa prestation, il saute hors de la scène, suscitant cris et rires dans l’audience.

Jotham Dhlamini est un homme joyeux, plein d’humour, ce qu’il traduit sur scène à travers le caractère comique, parfois presque clownesque de sa démarche. Les rires dans le public sont fréquents lors de ses prestations. Par rapport à l’élégance parfaite d’Adolphus ou de Vusi, tout en restant très méticuleux dans sa façon de bouger, il arrive à tourner en dérision le sérieux de la situation et s’impose par l’originalité de sa prestation.

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Le fait d’avoir de l’humour et du répondant dans la conversation, ainsi qu’un style de vie raffiné et urbain, était aussi nécessaire à l’homme de cour du XVIe siècle que son élégance et la maîtrise de son comportement.
Les prestations des swenkas, et en particulier celles des swenkas de l’ancienne génération, sont des performances qui laissent entrevoir leur personnalité. Ce sont autant des mises en scène portant sur les vêtements que la présentation d’un style de vie ou l’expression d’une revendication identitaire. La force de caractère et la dignité personnelles de ces hommes se traduisent par l’individualité d’une démarche et une élégance entièrement « intériorisée ».

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Artiste ou modèle ?

Malgré le caractère théâtral de leurs compétitions, les swenkas ne se considèrent pas comme des artistes de scène. L’essentiel étant le vêtement, ils se considèrent comme des modèles. Il en découle entre autres choses que quiconque veut les prendre en photo se doit de les rémunérer. Mais ce n’est pas le nombre de prises de vues qui compte, c’est le nombre de costumes présentés. Si le même swenka est pris en photo avec deux costumes différents, il convient donc de le payer deux fois.

Les compétitions sont organisées par les communautés dans les foyers de travailleurs ou les salles des fêtes et quelquefois par des personnes privées. Qui veut organiser une compétition doit fournir le lieu, le maître de cérémonie, les juges, le public étant alors considéré comme secondaire. Les gens viennent de toute façon grâce au bouche-à-oreille. De plus, on propose en général dans ce cas une contribution qui va à l’association des swenkas ainsi qu’une participation aux prix.

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Philosophie du swenking

Le swenking, c’est aussi une expression d’amour et de passion pour les beaux vêtements. Les swenkas dépensent une très grande partie de l’argent qu’ils gagnent dans leur garde-robe, certains dès leur plus jeune âge. Leur attention se porte avant tout sur les habits qu’ils portent en compétition, mais pour eux la compétition n’est pas une fin en soi.
Les compétitions sont la partie la plus visible et la plus séduisante du swenking, mais être un swenka, cela implique d’être attentif à son allure, à sa personne, d’être distingué, sur la scène lors de la compétition, mais aussi et surtout dans la vie de tous les jours.

Outre les costumes de compétition, les swenkas possèdent des beaux vêtements pour toutes les occasions, et souvent arborent un blazer classique qu’ils portent dans le contexte plus détendu de la sortie du dimanche après-midi. Malgré le caractère conservateur et classique des costumes portés en compétition, les swenkas suivent la mode, lorsqu’il s’agit des vêtements qu’ils portent au quotidien.

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Éloge de l’élégance

Lors de la compétition, l’élégance tient autant à la qualité du vêtement qu’au style des swenkas. Si le costume sur mesure est de rigueur pour la vieille génération, les vêtements de marques s’imposent pour la jeune génération qui porte donc des costumes où l’étiquette figure de manière bien visible au bord de la manche de la veste.

Il faut que les couleurs soient bien choisies, c’est-à-dire qu’il n’y en ait pas trop et qu’elles s’harmonisent, même dans le cas de couleurs très vives. Il convient d’assortir en général deux et au maximum trois couleurs, pas plus. Par exemple, le costume rose pétillant que porte Mcebo Zondo est assorti avec du blanc ou du noir. D’autres couleurs qui pourraient s’harmoniser, tel un vert émeraude par exemple, sont proscrites, car trop criardes à son goût.
Même si le mot « swenking » semble être dérivé du verbe anglais « to swank » (en mettre plein la vue), il existe des limites qui ne doivent pas être dépassées. Car le swenking est un concours d’élégance et non d’ostentation.

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Il appartient donc aux swenkas de veiller sur la ligne qui sépare le bon du mauvais goût.

S’ils aiment le luxe, ils savent qu’ils doivent se garder de toute vulgarité.
Les swenkas se soucient de savoir si une couleur leur sied mieux qu’une autre et ils portent un grand intérêt à la coupe de leurs vêtements. C’est pourquoi ils ont une préférence pour les costumes faits sur mesure. Par ailleurs, ils se fournissent dans des boutiques spécialisées et dans les grands centres commerciaux. Leur préférence va alors à des marques italiennes et anglaises, mais également françaises. Ils choisissent parmi les gammes du prêt-à-porter, jamais dans la haute couture.

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Le costume n’est qu’une partie de l’ensemble, mais pas la moindre, évidemment. En effet, il faut y ajouter les chemises, les cravates, les bijoux, les socquettes et surtout les chaussures. Celles-ci doivent être en cuir. Elles sont souvent bicolores et de préférence de fabrication anglaise ou italienne. Adolphus Mbuyisa possède une collection impressionnante de cravates, de nœuds papillons et d’écharpes. Tous ces accessoires sont classés par couleurs dans des boîtes séparées. À cela s’ajoutent les bijoux comme les bagues et d’autres accessoires comme les pinces de cravate, les broches, les épingles, les montres et les boutons de manchettes.

L’achat d’un nouveau costume et des accessoires assortis est d’une telle importance que les swenkas sont prêts à parcourir toute la ville pour aller chercher les bonnes socquettes au bon endroit – quitte à dépenser de l’argent en plus dans le transport et à y consacrer toute une après-midi.

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Être swenka, être gentleman

Adolphus Mbuyisa a soixante ans. Il est le président de l’association des swenkas qui compte une cinquantaine d’adhérents. Un peu plus de la moitié d’entre eux est installée à Johannesburg et aux environs, l’autre moitié à Durban, quelques-uns vivant à la campagne dans la région du KwaZulu-Natal.

Qui veut participer aux compétitions doit d’abord être membre de l’association.

Outre se composer une garde-robe, le candidat est obligé de paraître devant un jury et, comme dans une confrérie, il est tenu d’accepter et de respecter les règles de comportement imposées par l’association. Ces règles sont écrites. Elles portent à la fois sur la tenue vestimentaire pour la compétition (par exemple, il est déconseillé de porter des vestes de costume à col dit "mao" ou des pantalons longs qui couvrent les chaussures) et sur le comportement (par exemple, il est interdit de fumer et de boire en public). Les règles de comportement restent en vigueur même en dehors de la compétition.

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Qui enfreint les règles peut se voir réprimandé, être condamné à payer une amende, être exclu de la compétition, voire de l’association, dans le cas d’une infraction grave.

Les swenkas sont très respectés dans leur communauté et dans la société. Ils sont reconnus pour le respect qu’ils portent aux autres et à eux-mêmes, respect qui s’exprime à travers les vêtements et les règles de comportement qu’ils se donnent. Être un swenka veut dire être un gentleman. L’apparence y est certes pour quelque chose, mais ce n’est qu’une image extérieure.
Les valeurs morales et personnelles sont essentielles car elles sont le fondement du swenka. Mais de plus, elles aident à se forger un caractère.
Posséder un beau costume et savoir se pavaner devant un juge ne fait pas un swenka. « Swenking, dit Adolphus Mbuyisa, c’est une histoire d’amour-propre et d’appréciation que l’on porte à soi-même, mais également aux autres. »

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Notes

[1Cf. Anne Hollander, Sex and Suits : The evolution of modern dress, New York, 1994.

[2Cf. Veit Erlmann, Nightsong : Power, Performance, and Practice in South Africa, University of Chicago Press, 1995.

[3Baldassare Castiglione : Il libro del Cortegiano, Venise, 1528 (Le Livre du courtisan, présenté par Alain Pons, éditions Gérard Lebovici, Paris, 1987).