jeudi 2 février 2017

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Orientation dans la pensée et reconfiguration du sujet

Première partie d’un entretien avec Alexander Kluge

, Hervé Bernard et Jean-Louis Poitevin

Le cinéaste et écrivain allemand Alexander Kluge est l’une des figures les plus importantes de la pensée allemande contemporaine. Il nous a généreusement accordé un entretien, il y a maintenant presque un an.
L’enchaînement des petits événements qui composent l’existence a fait que nous ne sommes en mesure de publier cet entretien qu’aujourd’hui. Nous prions Alexander Kluge de nous pardonner ce retard à l’allumage.

Entretien avec Alexander Kluge 1/2 Chronique des sentiments from BERNARD Hervé (rvb) on Vimeo.

Forces
Un an après la sortie du premier volume de son œuvre intitulée Chronique des sentiments, ses propos sont en quelque sorte devenus encore plus actuels si, bien sûr, on considère comme un enjeu majeur s’étirant sur la longue durée, la nécessaire et inévitable « reconfiguration » du sujet, à laquelle nous appelle et nous contraint le monde multipolaire et multistratifié qu’est le nôtre.

Il n’est pourtant en rien question d’une « soumission » à une force qui nous dépasse, mais bien au contraire d’une transformation nécessaire de notre manière de penser, seul moyen de parvenir à nous orienter et dans la pensée et dans le monde, en vue de précisément ne pas être écrasés par des forces que nous n’aurions pas su apprendre à connaître et à reconnaître.

C’est à cela que nous invite la première partie de cet entretien. La seconde qui sera publiée le mois prochain nous réserve d’autres surprises.

Chronique des sentiments paru chez P.O.L, est bien plus qu’un monument (en effet cinq volumes au moins sont prévus, ils existent déjà en allemand, chaque volume faisant largement plus de mille pages), c’est un fleuve et plus qu’un fleuve au cours unique, c’est un delta. La source est loin, perdue peut-être, mais l’accumulation des limons comme des déchets au cours du voyage historique et mental de ce fleuve de faits, d’images et de mots, donne lieu à des rencontres inédites et à des mélanges aux saveurs variées.

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Image extraite de In Danger and deep Distress, film de Alexander Klugge

Reconfigurer le sujet
Il s’agit en effet, ici, de cette « reconfiguration » du sujet qu’évoque Alexander Kluge, à travers d’une part la question kantienne de l’orientation dans la pensée, et d’autre part de la mise en place d’un renversement de perspective quand à la manière d’appréhender ce que nous nommons le subjectif et l’objectif, l’intérieur et l’extérieur.

Cinéaste à l’œuvre immense, ses films, outre les moments joués à l’humour souvent grinçant, s’emparent de documents, tournés par les télévisions du monde entier, moments souvent non montrés à l’antenne, rebuts donc ou surplus que le direct ou la contrainte éditoriale interdit d’utiliser, qu’il s’approprie et recycle au sens le plus pertinent du terme pour en révéler la puissance d’effraction.

Nous vivons au jour le jour et continuons de nous penser en fonction de repères qui, pourtant, n’ont plus cours, parce qu’ils sont trop « vieux », parce qu’ils ont été effacés, parce que les routes ont changé, parce que la technologie s’est imposée dans nos existences, parce que les connaissances permettent d’élaborer de nouvelles visions de ce qu’est le monde, la réalité, l’univers.

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Image extraite de In Danger and deep Distress, film de Alexander Klugge

Lutte
Et pourtant rien de tout cela ne semble en mesure de nous atteindre et de nous conduire à repenser notre situation. Les média jouent un rôle tragique dans ce théâtre de l’obscénité malade du mensonge recuit. Entendons aussi par média, entre autres, les pratiques artistiques dominantes, et par exemple une certaine littérature, entée dans la soupe familiale fossilisée du XIXe siècle et qui croit et prétend décrire et écrire le XXe, tout en feignant d’ignorer qu’on a changé et de siècle et de millénaire. La préface à l’édition française de Crash de J.G. Ballard, paru en 1974, est sur ce point d’une précision de sniper : « Le trait dominant du roman moderne est son sens de l’isolement de l’individu ; son mode, celui de l’introspection. L’aliénation des consciences apparaît généralement comme la marque distinctive de l’esprit du XXe siècle. Loin de là. Cette psychologie me paraît relever entièrement du siècle précédent. Elle illustre la réaction aux contraintes massives de la société bourgeoise, ainsi que le caractère monolithique de l’époque victorienne et la figure tyrannique du pater familias fort de son autorité sexuelle et économique. Son optique est résolument rétrospective, ses préoccupations visent avant tout la nature subjective de l’expérience. Il s’agit pour cette littérature de créer la langue de la culpabilité et de l’aliénation. Ses outils sont l’introspection, le pessimisme et la sophistication. Or, si quelque chose distingue le XXe siècle, c’est bien l’optimisme, la naïveté, l’iconographie du commerce de masse, la jouissance infantile de toutes les possibilités de l’esprit. »

Un livre fractal
Les textes de ce livre I de Chronique des sentiments sont intitulés « Histoires de base ». Le livre est composé de « récits » aux allures d’anecdotes, récits qui parcourent le champ de l’existence et de la pensée sans qu’il soit possible de déterminer un « point de vue » extérieur dont ils seraient porteurs. Un récit détermine un angle de vue sur une portion de réalité. Mais la multiplication et la multiplicité de ces récits donnent à percevoir l’impossibilité « d’une image une » de ce monde que nous habitons et de notre statut, par la « fractalisation » de l’espace-temps du vécu. À aucun moment nous ne sommes renvoyés vers la nature subjective de notre existence alourdie d’une culpabilité sans auteur. Au contraire, par la précision de détails, c’est à une vision dégagée du carcan de cette culpabilité que nous parvenons, notre réalité tant concrète que mentale se révélant par petites touches pour ce qu’elle est, un enfermement volontaire.

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Image extraite de In Danger and deep Distress, film de Alexander Klugge

À l’évidence, dans ces « Histoires de base », c’est aux éléments constitutifs de la subjectivité que nous sommes confrontés. C’est donc notre portrait impossible mais pourtant bien réel qui nous est proposé. Et ce que nous voyons, c’est que si quelque chose comme un homme ou une femme existe et prétend le faire comme sujet, que ce sujet pense être celui de l’histoire ou celui de la psyché, il ne ressemble en rien à ce cogito dont on nous a appris qu’il constituait la forme aboutie de la conscience.

Le travail inlassable de recueil et d’invention de récits et de situations, en couplant imagination et « réalisme », ouvre la langue et la littérature à des dimensions le plus souvent insoupçonnées. Ce livre es sans doute l’un des rares sinon le seul dont on peut dire qu’il est fractal puisque tant sa forme que ses dimensions répondent à au moins l’un ou l’autre des critères de définition d’un objet fractal.

À travers la figure de l’horloger kantien ou du lecteur de Rilke, mais aussi d’Ulysse s’attachant au mât pour échapper en les écoutant au chant implacable des sirènes ou évoquant avec Pénélope leur lit fabriqué dans le tronc d’un arbre vivant et donc indéplaçable, Alexander Kluge déploie dans cet entretien les éléments essentiels permettant de prendre la mesure de ce que son œuvre littéraire déploie au-delà de toute mesure, les aventures des affects au pays d’une raison qui a cru pouvoir les occulter.

Chronique des sentiments
Livre I
Histoire de base
Édition dirigée par Vincent Pauval
textes traduits de l’allemand par Anne Gaudu, Kza Han, Herbert Holl, Hilda inderwildi, Jean-Pierre Morel, alexander Neumann et Vinvent Pauval
Ce livre est édité par P.O.L.
www.pol-editeur.com