dimanche 20 décembre 2015

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Odysseus, un passager ordinaire – I/II

J’ai entrepris en 2011 de refaire le voyage d’Ulysse.

, Michaël Duperrin

Mon Odyssée se découpe en deux grandes parties :
• L’AUTRE MONDE, celui de la magie et des êtres surnaturels : Enfers, Sirènes, Cyclopes, monstres et géants
• LE MONDE DE L’AUTRE, ancré dans l’histoire et les migrations contemporaines

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Carte d’après Victor Bérard

"Depuis prés de 3000 ans, l’Odyssée fascine. Cette très ancienne histoire reste actuelle : c’est celle d’un homme errant qui veut à la fois rentrer chez lui et découvrir le monde et l’Autre. Au bout du chemin c’est lui-même qu’il trouve : L’Odyssée est indissociablement expérience du monde et quête spirituelle. J’ai entrepris en 2011 de refaire le voyage d’Ulysse. Je me rends dans les lieux supposés de l’épopée. C’est un voyage à travers des strates multiples, une recherche de correspondances, entre l’ici et l’ailleurs, le maintenant et l’hier, le réel et la fiction. L’expérience se déroule sur dix ans (durée de l’Odyssée). Je la documente en photo et écris, en tramant trois fils : le passé mythique, la réalité présente, et mon expérience sensible de voyageur qui fait le lien.

L’Odyssée est composée au VIIIe siècle, période de crise politique et économique en Grèce, qui conduit de nombreux citoyens à émigrer vers le Sud de l’Italie. En un temps où il n’y a ni cartes maritimes ni outils de navigation, on imagine les craintes et fantasmes que peuvent susciter le voyage en mer. C’est dans cette région que se concentrent les épisodes de l’épopée liés à l’Autre Monde. Le tirage cyanotype s’est imposé pour ces images quand j’ai appris qu’il n’y a pas de mot pour « bleu » dans la langue d’Homère et que l’adjectif qui plus tard désignera un bleu foncé renvoie dans l’Odyssée au monde souterrain de la Nuit et des Enfers, c’est-à-dire à l’Autre Monde."

L’île du Cyclope

Ici tout est vrai, ici tout est fiction (lettre d’Aragon à Luis Hesse)

Nous abordons là, un dieu nous conduisait dans cette nuit profonde où l’on ne voyait rien. [...] Je veux sonder ces gens, apprendre qui ils sont, des bandits sans justice, un peuple de sauvages, ou bien s’ils sont hospitaliers et respectent les dieux. (Homère)

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Septembre 2013

Depuis le Belvédère du Parco Virgilano, on peut voir en contrebas les lueurs de la presqu’île de Nisida dessiner une traînée lumineuse sur l’eau. Ce serait là la demeure du Cyclope qui emprisonna Ulysse et ses compagnons, et dévora plusieurs d’entre eux. Manuella, ma logeuse, m’a appris le matin même que l’ïle abriterait une base militaire de l’OTAN ; elle invective, les mains au ciel : Ah gli Americani ! L’intonation claque comme une gifle et le regard désapprouve, lourd de malédiction silencieuse. Je la fais parler : les américains occupent l’Italie, avec leurs films, leurs mots, leurs vêtements qui sont partout les mêmes. Le peuple de Naples perd ce qu’il a en propre. Déjà les jeunes ne sont plus ni italiens ni napolitains, ils sont presque devenus les mêmes jeunes que partout ailleurs, parlant la même affreuse langue, pensant les mêmes pensées, rêvant les mêmes publicités.

Dans la nuit du Belvédère, face à la mer et la presqu’île, des couples enlacés feignent d’ignorer le monde. Plus loin, bars et buvettes déversent leurs flots de boissons et de musiques. Je quitte ce parc, festif et bucolique, mais qui ne me dit rien, pour rejoindre l’île d’un cyclope colonisé par les américains.

La route, plus longue qu’elle ne semblait, fait de longs détours pour rejoindre Nisida. Les belles demeures qui bordent la corniche se raréfient, la clameur des sonos s’estompe et les lumières cèdent à la pénombre. Un homme m’indique la direction à prendre, il pense que le sombre bâtiment au centre de l’île est une prison pour mineurs... Prison ou base militaire ? Pauvre Cyclope emprisonné ou encaserné. A moins que ce ne soit lui le geôlier et son œil qui surveille tout. Ou encore que le Cyclope parti, on n’ait rien trouvé d’autre à faire ici...

Je finis par déboucher sur le terre-plein en surplomb de la presqu’île. La route descend sur 3 ou 4 kilomètres de lacets sans bas-côté. Un feu alterné règle la circulation. Mes tentatives de faire du stop butent sur des visages et des vitres fermés. J’hésite avant de m’engager, mais me dis que je ne suis pas venu jusqu’ici pour faire demi-tour.
Une sourde inquiétude monte et accélère mon pouls à mesure que j’avance. Tantôt l’obscurité, le silence et la crainte d’un coupe-gorge en sont la cause. Tantôt ce sont les phares et les moteurs des voitures qui déchirent le silence de la nuit et me frôlent avant de s’évanouir. Je préfère peut-être encore le risque de l’accident à celui d’une mauvaise rencontre.

Je m’arrête pourtant devant une grille qui barre l’accès à une large ouverture dans la paroi rocheuse. Il me semble reconnaître ce qu’un livre annonçait : l’une des entrées, taillée à même la montagne, de la demeure d’un antique général, et qui passe pour la grotte du Cyclope. Je jette un coup d’œil alentours avant de sortir mon appareil photo et d’entortiller la sangle autour de mon poignet. Le film est fini, j’en charge un autre et ajuste le cadrage. Je descends quelques marches de l’escalier qui rejoint le prochain lacet de la route, pour basculer le point de vue. Je tente ainsi de rendre l’impression de ce porche monumental, trou noir dans la nuit. Je pressens déjà que la contre-plongée est trop démonstrative, qu’elle indique trop clairement quoi penser, que l’image ne traduira pas l’ambivalence de mes sentiments, troublant mélange d’excitation, de peur et de plaisir. Le sujet n’est peut-être pas le bon. Je me remets en marche, le cœur battant. Dans le virage suivant, une inscription m’intrigue : des lettres carrées, anguleuses, peintes en rouge et jaune vifs intiment un ordre équivoque. Je comprends qu’il ne faudrait pas s’arrêter devant le portail dans ce virage en épingle. L’injonction nourrit mon imagination inquiète, laissant entendre qu’un danger se tient là derrière la grille. Si je la franchissais, trouverai-je un monstre semblable au Cyclope ? En même temps, elle me rassérène curieusement. Comme toute interdiction contient sa négation, je ne résiste pas à l’envie de m’arrêter et photographier la scène. En moi coexistent un Ulysse curieux d’attendre le retour du Cyclope pour savoir qui il est, s’il respecte les dieux et les lois de l’hospitalité, et ses compagnons qui le supplient de partir au plus vite, craignant l’habitant de cette grotte gigantesque. Ce n’est que plus tard que je repenserai au mot peint, unstop, et à la photo prise à cet instant, qu’ils me reviendront avec insistance jusqu’en rêves. Un doute me fera vérifier dans un dictionnaire et découvrir que le seul sens du mot anglais est débourrer, comme on dit d’une pipe. Sur le moment, tout cela me paraît insignifiant, tant je suis tendu vers mon objectif, la masse sombre du bâtiment au bout de la route.

Je suis soulagé lorsqu’apparaissent les premières lueurs des lampadaires, puis des maisons et des commerces. Je débouche enfin sur l’étroite route, bordée d’eau noire, qui relie la terre à la presqu’île. Je vois de loin s’avancer trois silhouettes que j’imagine sorties de la prison. J’arbore en les croisant une indifférence de façade. Je parviens à un café restaurant où j’entre pour acheter à boire et retarder mon arrivée à la bâtisse massive.

La grande salle baigne dans la lumière crue des néons et une odeur de cuisine enveloppante. La vielle femme assise près de l’entrée me sert une bouteille d’eau avec lenteur et un sourire fatigué. Nous parlons un peu ; lorsque j’évoque Il Ciclope, elle appelle Armando, qui s’intéresse à ces histoires. Je crois entendre dans ses derniers mots un mélange d’admiration et de dédain. Arrive du fond de la salle un vieil homme au pas traînant. Sa démarche laisse deviner une personnalité fière et un corps massif, autrefois puissant, érodé par le temps qui affaiblit les muscles et les os. La tache de vin sur son front dégarni m’intrigue (m’évoque-t-elle l’œil ensanglanté du Cyclope aveuglé par Ulysse ? L’analogie s’arrêtera là).

Armando m’abreuve de ses récits et fait preuve d’une bienveillante patience à l’égard de mon italien minimal. Dans les yeux de cet homme-mémoire défile un kaléidoscope de sentiments au gré des souvenirs qu’il évoque. Fierté lorsqu’il parle de la générosité et de la capacité de résistance des Napolitains. Colère et tristesse face à la corruption et l’économie souterraine qui rongent les soubassements de la société, comme les carrières, catacombes, métros et galeries de Naples menacent les édifices à la surface : il n’est pas rare de lire dans le journal que tel immeuble ou palais s’est soudainement effondré, emportant vers les Enfers ses habitants, les larmes et les prières des vivants. Je ne sais précisément ce qui traverse Armando quand il se remémore les cent terribles journées pendant lesquelles Napoli a été bombardée par ses libérateurs américains. Chaque jour, l’un après l’autre, sans que l’on pu croire tout à fait que cela aurait une fin, la ville vibrait, se trouait, une partie de ses habitants descendait se réfugier dans les sous-sols, puis revenait au jour compter les morts, s’occuper des blessés, constater que telle bâtisse n’était plus que gravats à déblayer. Armando est allé chercher un livre qui raconte l’histoire de sa ville. Il en fait défiler les pages, commente avec verve les nombreuses photographies dont il dit curieusement qu’elles se passent de mots tant elles rendent sensible ce qui est écrit.

Lorsque son doigt s’arrête sur un petit garçon rieur et hirsute dans la foule d’une photo surgie d’un autre temps, Armando se fait plus discret. Il ajoute que cet enfant c’est lui ; un nœud se forme dans sa gorge, suivi d’un silence. Il n’en dira pas plus que la faim et la joie qui règnent dans l’immédiat après-guerre. J’ai pourtant la certitude que les émotions muettes qui viennent de le traverser sont celles de celui qu’il me désigne encore sur la photo. Je ne peux qu’imaginer la vie de ce scugnizzo, cet enfant des rues. Les rires au milieu de la crasse et des ruines, le fol espoir et la peur mêlés, la mort si présente parmi les vivants, les bagarres, combines et probables larcins nécessaires à la survie. Comment cet enfant perdu qui aurait pu si facilement virer petite ou grande frappe, a su se construire et trouver son assise, devenir cet homme généreux, propriétaire d’un restaurant, que l’on écoute respectueusement lorsqu’il parle. Il devient alors évident que la passion du vieil homme pour Naples et de son histoire ne se réduit pas à une nostalgie conservatrice, mais qu’elle est la mémoire d’un combat pour la vie qui l’anime et le dépasse.

Il s’est formé autour de nous un petit groupe qui suit attentivement la conversation. Comme j’essaye de dire ce qui me frappe à Naples, me revient une anecdote survenue quelques jours plus tôt. Je visitais la Certosa de San Martino, chapelle baroque dont pas un centimètre carré ne paraît fait d’autre chose que de marbre, dorures, peintures et sculptures. À peine entré, j’ai failli ressortir ; c’était trop pour moi. Mais refusant de céder à ma première impression, et fasciné par l’incroyable plafond, je restai, tournant lentement sur moi-même pour observer une à une les peintures séparées par des moulures dorées et organisées en arc de cercle autour d’un tableau central. Le vertige me gagna rapidement ; je fis demi-tour, vaincu par la chapelle. Le petit groupe sourit, et le diagnostic tombe : c’est le syndrome de Stendhal ! Quelqu’un ajoute, hilare, qu’il y a le Baroque italien, et plus baroque, le Rococo, et plus baroque encore, le Rococo napolitain, qui est comme un dolce — ces pâtisseries merveilleusement écœurantes à force de sucre et de crème. Nous rions tous.

L’heure de la fermeture approche. Armando me demande comment je vais rentrer. Je réponds en bus, sachant qu’il n’y en a probablement plus. Armando me propose ou plutôt m’impose de me conduire, puisqu’il doit ramener sa petite fille à ses parents. Il refuse de me laisser à la gare, et continue à rouler et me raconter la ville et ses habitants. Sur les hauteurs de l’ouest de Naples, le luxe des villas et des immeubles modernes contraste violemment avec les quartiers populaires du vieux centre que nous rejoignons bientôt.

Je loge dans le quartier qu’enfant Armando habitait. Les photos du livre d’histoire me reviennent en mémoire, les rues jonchées de gravats, les enfants qui courent entre les immeubles éventrés, les rires joyeux et les visages émaciés. Il me paraît alors presque incroyable que le vieil homme au volant de sa voiture à l’arrière de laquelle s’est endormie sa petite fille bercée par les histoires qu’il nous raconte, puisse avoir été l’un de ces enfants. Ce n’est plus tant que l’enfant des rues soit devenu le sage propriétaire du restaurant qui m’étonne, que d’avoir perçu tout à l’heure chez l’homme âgé la présence de l’enfant, d’avoir vu affleurer sur son visage et entendu résonner dans sa voix les émotions de l’enfant. D’avoir assisté à cet étrange phénomène géologique : la résurgence, à travers des couches sédimentaires, d’un temps enfoui venu sourdre à la surface du présent et plisser les rides du visage d’Armando. Le trouble qui me saisit peut se dire de diverses manières qui sont autant de facettes du même problème : (comment) cet homme peut-il avoir été ce gamin hirsute ? (comment) l’enfant peut-il subsister en l’homme âgé ? Est-il resté identique à lui-même ? A-t-il vieilli ? L’enfant, l’adolescent, le jeune homme... constituent-ils autant de couches autonomes coexistant en l’apparente unité de l’adulte ? Bien sûr la perplexité qui me saisit alors, au moment où nous roulons dans la nuit napolitaine, n’a rien de la clarté méthodique des questions que j’énumère maintenant. Ce n’est qu’après coup, repensant à l’étrange tonalité qui baignait ces instants fugaces, que j’en cerne mieux la valeur, et tente, par ces mots imparfaits, de donner sens et forme à cette énigme silencieuse.

Armando croit savoir où se trouve la rue que je lui indique, mais se perd dans les sens interdits. Je dois prétendre que nous sommes justes à côté de la rue du B&B pour qu’il accepte que je descende de la voiture. Je crois qu’il n’est pas dupe, peut-être a-t-il compris que marcher dans la nuit napolitaine ne me pose pas problème alors que nous risquons de ne pas trouver l’accès à ma rue.

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Voir en ligne : http://www.odysseus.mobi/