mardi 25 février 2014

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Ode à neuf voix

Catherine Poncin

, Catherine Poncin

C’est aussi au hasard d’un vagabondage dans le quartier du Pile, lors d’une résidence à la Manufacture culturelle effectuée par Catherine Poncin et Damaris Risch cette année, qu’elles rencontrent les participants d’une Ode à neuf voix. Confessant toutes deux un intérêt éthique et personnel pour les peuples migrants et le thème de la multi-culturalité.

Approcher l’intime

Dans le bien nommé quartier qui compte une soixantaine de nationalités, elles explorent la manière dont l’histoire personnelle se dilue et se mêle à l’histoire collective, comment elle tisse ses fils avec le passé et le présent de chacun. Le goût d’un sandwich aux saveurs orientales pour Moussa, qui a repris, juste en face de la Condition Publique, le bistrot du père qui servait l’alcool de genièvre aux ouvriers avant que les usines ne ferment.
Un accent du Nord coloré de sonorités de Guinée chez la jeune Zenab.
Ou encore Willia, ancienne employée de Phildar, qui tricote et détricote un paletot imaginaire à l’écran, avant de chanter à pleine voix « Non, rien de rien, non je ne regrette rien, ni le bien, ni le mal... ».
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De toutes ces rencontres sont extraits des fragments authentiques, des instants intenses, qui vont aller se fondre dans le dispositif vidéo et dans les portraits proposés par Catherine Poncin.
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Comme à son habitude, cette artiste travaille avec des documents d’archives, ici des échantillons de tissu à motifs. Une manière d’apposer en exergue un détail lui permettant de recréer un lien intuitif avec le parcours intime de son modèle, confessant dans un même mouvement son impuissance à capter l’Autre dans sa globalité.

Quant à Damaris Risch, elle pratique un art de la rencontre impromptue. Par exemple, pour Bienvenus à la maison, réalisé entre 2004 et 2006, elle s’est invitée à travers la France à la table d’inconnus pour y réaliser des portraits de famille.

Ainsi, en refusant la belle photographie au profit d’une image de faible définition, ces deux artistes laissent-elles affleurer entre les lignes vidéo et le point photo la fragilité d’un grain de peau, une imperceptible vibration, et prennent ainsi définitivement leur distance avec un monde indexé sur le simulacre, la fiction, pour ausculter l’infime.
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Un art du banal en somme, qui refuse l’emphase, la monumentalité, photographies et moniteurs sont ici de modestes formats - pour contrer le « trop » - d’images, de techniques, de vitesse - en se rapprochant au plus près des êtres et de leurs tragédies intimes.
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Alors, si face à une image, comme dit le théoricien Abraham A. Moles [1] le rendement documentaire est extrêmement faible, comment, dès lors, une image « pauvre » acquiert-elle un sens ?
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La question se pose dans Un visage, des visages puisque le choix des artistes est de représenter mais en même temps d’abstraire - la parole, la netteté photographique, la couleur en passant au noir et blanc comme le fait Nicolas Clauss - pour réduire la réalité du monde à des signes intelligibles. Pour être efficace et ne pas tomber dans le schématisme, la mise en espace est soutenue par des logiques particulières : le choix de la linéarité et du face-à-face pour Ode à neuf voix, alors que c’est dans une immersion sonore et visuelle que nous plonge Terres arbitraires.
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Mais un dispositif suffirait-il, si la désignation du sujet, « voilà de quoi je veux parler », n’était pas clairement énoncée. Il l’est par des cadrages épurés, des fonds neutres, une luminosité étalonnée ; une distance réfléchie. Dans ce recours à des formes concentrées, humbles, d’une réelle exigence éthique, ces fragments rassemblés sont une réponse au monde des images sur le terrain même des images, mettant définitivement hors champ ce qui aurait pu se transformer en document humaniste ou social.
Un expressionnisme à l’œuvre, selon la formule d’Abraham A. Moles, c’est-à-dire un effort conscient pour qu’une image exprime le réel mieux que le réel lui-même.
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Notes

[1- Abraham A. Moles, L’image, communication fonctionnelle, Casterman, 1981