jeudi 24 janvier 2013

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Masques

Marjorie Keters

, Marjorie Keters

La scène se déroule sur une place touristique, chez le marchand des souvenirs. Il y a du monde dehors. Sur la table située à l’entrée de la boutique, quatre masques s’interrogent.

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© Joris Ferrand - www.unicodeproject.tk

A : Pourquoi tu ne me parles pas ?
B : Je ne fais que ça, parler.
A : Mais pourquoi tu ne me dis rien à moi ? Pourquoi tu ne me regardes pas ? Je crie, tu m’entends ?
D : Tu es flou.
A : Qu’est ce que tu en sais ? Tu ne me regardes pas.
D : Si, je te vois.
A : Comment fais-tu ? Qui es tu ?
B : Je suis toi.
A : Non.
C : Si.
A : Non.
B : Si.
A : Non.
B, C, D : Si.
A : Et les autres ?
B : Quels autres ?
A : Les autres.

Silence.

A : Je voudrais voir mes yeux.
B : Tes yeux sont comme les nôtres.
A : C’est faux, je suis unique.
C : Tu n’es qu’un produit de série, un masque parmi d’autres.
A : J’ai une âme.
D : L’âme n’existe pas. Tu n’es que matière, un objet identifiable bien que flou, une coquille vide.

Silence.

A : Je crie.
B : Je n’entends rien, je n’ai pas d’oreille.
A : Je hurle.
C : Accepte de ne pas être, fais comme nous tous.
A : Je suis unique, c’est ma marque de fabrique.
D : Tu n’es qu’une farce, un ersatz de visage, un succédané d’existence. C’est pour cela que ton regard est vide.
A : Pourquoi tu me dis ça ? Qu’est ce que ça t’apporte ?
D : Je n’ai pas de paupière. Comment fermer les yeux ?
A : Pourquoi tu me dis ça ? Qu’est ce que ça t’apporte ?
D : Ma mâchoire n’est pas articulée. Comment fermer la bouche ?
A : Si tu me vois, tu sais pourquoi je suis là ?
D : Un jour, si tu as de la chance, tu finiras chez un touriste trophée sans gloire d’un voyage narcissique, bientôt oublié au fond d’une cave et mangée par l’humidité, la poussière et les mites.

Silence. Deux touristes entrent dans la boutique.

A : Qui sont ces ombres qui passent ?
D : Quelles ombres ?
A : Ces mouvements, ces froissements, ces appels stridents.
B : Tu es fou.
A : Si je suis fou, j’ai un raisonnement.
C : Tu es fou.
A : Si je suis fou, j’ai un raisonnement déviant.
D : Tu es flou.
A : Si je suis flou, j’ai un raisonnement déviant et un cri strident.
B : Personne ne t’entend.
A : Tu m’entends !
B : Je suis toi.
A : Non ! Si tu étais moi, tu serais d’accord sur le constat : j’existe, et tu n’existes pas.
B : Je n’existe pas parce que je ne peux rien faire, hormis me répondre à moi même.
A : L’autre là bas, il nous regarde.
D : Je suis toi.

Un des touristes s’approche de A. Le second contourne l’étal.

A : Qui sont ces ombres qui passent ?
B : Tu es aveugle, les ombres ne sont que dans ta matière vide.
A : Je regarde, j’espère que les ombres me voient.
D : Elles ne te voient pas, elles ne voient qu’elles mêmes. Elles sont comme toi : elles sont le produit du regard sans vie de l’autre.
A : Elles me regardent. Elles me voient.
B : Elles sont invisibles, tout comme toi.
A : Je suis matière. Si les ombres m’emmenaient, je pourrais les rendre visibles.

Silence.

A : Si une de ces ombres m’emmène, je voyagerai, j’aurai un chez moi.
B : Tu ne peux pas avoir de chez toi, l’espace n’existe pas.
A : L’espace est concret, je suis concret.
B : L’espace est relatif, il ne peut appartenir à personne, et encore moins à rien.
A : Je ne suis pas rien. J’ai l’ambition d’être.

Mouvement des touristes dans la boutique.

A : Si j’avais des jambes, je me déplacerais.
B : Si tu avais des jambes, tu conquerrais l’espace.
A : Si j’avais des bras, je les lèverais.
B : Si tu avais des bras, tu irais vers le ciel.

Les touristes quittent la boutique.

D : Ici, il n’y a pas de ciel. Les bras sont inutiles.

Silence.

A : Si j’avais des mains, je les serrerais dans celles des autres.
D : Si tu avais des mains, tu te réparerais.
A : Je ne suis pas cassé.
B : Non, pour être cassé il faut avoir été quelque chose.

Silence.

A : Je veux être cassé. Je veux être cassé pour pouvoir me réparer.
D : Tu n’es qu’une farce.
A : La farce, c’est le parti d’en rire. Je veux être malheureux pour pouvoir en rire.
B : Moque moque moque !
C : Toc toc toc !
D : Choc choc choc !

Baissé de rideau. Le marchand ferme sa boutique. Cris stridents, inaudibles. Les touristes passent devant le rideau métallique, vides. Bruit de faïence cassée.

Retrouvez l’univers photographique abstrait et expérimental de Joris Ferrand, alias Unicode, sur son site web http://www.unicodeproject.tk.

Marjorie Keters est enseignante. Diplômée de Lettres et d’Histoire- Géographie, ses travaux consistent à explorer les liens qui peuvent unir le texte et l’image.