mardi 31 mai 2016

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Malick Sidibé a fait la pause.

, Olivier Sultan

Lauréat du prix Hasselblad (2003) et du Lion d’Or de la Biennale de Venise (2007), le photographe malien Malick Sidibe s’est éteint mi-avril, à l’âge de 80 ans. Depuis les années 60, il était la mémoire de Bamako, des soirées dansantes post-indépendance aux portraits posés dans son studio de Bagadadgi. Son sens de la composition et de la "révélation" des modèles-personnages lui ont valu de nombreuses expositions internationales. Ce passage du studio aux Musées avait très peu modifié les habitudes et l’esthétique de ce photographe, aussi modeste qu’il était central pour sa communauté.

Le grand Malick a refermé sa boîte noire.

Témoin des années post-indépendance du Mali, des soirées Yé-Yé, ami des fans de Jimi Hendrix et de James Brown, qui sont aujourd’hui en deuil. Avec une infinie tendresse pour ses clients et complices, il avait le don de voir en l’autre. De voir et de deviner ses désirs, ses rêves, ses regrets, et d’en extraire un cliché, l’essence même d’un être, de ce qui fait un homme. La pause était chez lui un rituel, avec ses palabres, avec le choix des accessoires, les conseils, parfois jusqu’au parfum. Un angle, le choix d’une position, un clin d’œil complice, le sourire aussi, et, en une seconde, le portrait d’une vie était dans la boîte.

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Parfois, il invitait l’incongru. L’instant d’après, le débordement du cadre. Ces photos, il les nommait « c’est pas ma faute », entre malice et modestie.

Elles trahissaient l’impatience du sujet, son insolence, trahis par un léger mouvement. C’est le temps qui s’invite au cœur même du déclic, la perle rare que l’on pêche dans un laps d’1/100e de seconde. Ce petit mouvement, ce regard qui disent tout à la fois ce qu’est le sujet, ce qu’il désire, ce qu’il rêve. Chez la petite fille au visage flouté, l’ombre d’un cauchemar se profile peut-être...

Malick et sa grande curiosité des autres. Sa soif de connaître ses visiteurs, étonnés de tant de modestie chez ce grand artiste. Malick et la beauté des femmes non encore voilées. Malick et le Chasseur, frère dans la quête des esprits. Malick et le fier cow-boy à Mobylette. L’Afrique, Bamako, par et pour ceux qui la font, loin du voyeurisme. Tous avaient leur place dans son Studio, du musicien au paysan, des sœurs jumelles aux apprentis fumeurs, venus de loin pour se faire tirer le portrait avec leur première cigarette, étonnés de leur propre audace. 

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Malick Sidibé fut un chasseur, l’œil aux aguets. Il fut aussi, et surtout, au cœur même de son sujet. Au cœur d’une communauté qu’il connaissait parfaitement, qu’il soutenait financièrement, moralement. Il était le sage, le père, le grand-père, le Chef. Ses activités furent multiples et non régies par le principe de « hiérarchisation », mais de manière circulaire, égale : réparer de vieux appareils photos, faire des photos d’identité, tirer le portait d’un ambassadeur ou d’un notable, discuter avec des enfants dans la rue, avec les marchants ambulants, préparer une exposition pour une grande galerie de New York, rien n’était vraiment « prioritaire ». Chaque personne et chaque acte étaient marqués de l’importance du présent. Être pleinement présent, dans la vie comme dans le studio. Certes, Malick Sidibé, prix Hasselblad en 2003, fut sans doute le photographe africain le plus renommé, avec son ami Seydou Keïta . Il avait certes déplacé son point de vue, modifié certains repères. Mais il gardait toujours un œil sur le sujet, le présent, un autre pour la composition, et un troisième (strabisme divergeant ?) pour le hors-cadre, l’accident. Ces dernières années, Malick Sidibé demandait aux modèles (surtout des femmes), de se retourner. Ce sont les Vues de Dos. Lignes, composition avec les tissus (le nu est impensable au Mali), mais aussi un fort érotisme latent : le dos, le mouvement légèrement déhanché au repos, c’est le désir, le caché, la sexualité. Son jardin secret, le seul moment où il « programmait » la prise de vue de ses modèles... Le corps, la posture, font irruption dans le cadre avant le visage. La vie est partout, à tout instant.

Adieu Malick, passionné des autres, de ses frères, de l’Autre dans son plus grand respect.

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