vendredi 29 septembre 2017

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Logiconochronie — XX

Réalisme et rêverie — Note sur Les recherches du professeur K de Kim Dong-In Atelier des cahiers, coll. Grands nouvellistes, 2017

, Jean-Louis Poitevin

En lisant ce recueil de nouvelles de Kim Dong-In contenant certaines de ses œuvres les plus célèbres comme « Les pommes de terre », il est impossible de ne pas remarquer immédiatement que l’on a affaire à un grand écrivain.

Outre des descriptions qui nous révèlent le Pyongyang des années 30, c’est la dure réalité de la vie à cette époque autant que les plaisirs qu’elle offre, qui viennent à nous. C’est cependant quelque chose de plus intense qui caractérise cette œuvre, un mélange subtil de réalisme et de rêverie qui fait que chaque récit nous offre à la fois un voyage dans l’histoire coréenne et dans les plis de la psyché humaine.

1 - Vivre maintenant

Le réalisme de Kim Dong-In, dont il est le plus grand précurseur dans la littérature coréenne du XXe siècle tient en ce que ces nouvelles ne nous cachent rien, ni de la dureté de la vie et d’une certaine pauvreté, ni de ses plaisirs qu’offre une grande ville à toutes les couches sociales, ni de la situation politique, l’occupation japonaise par exemple, ni des paysages enchanteurs qu’offrent les montagnes aux abords de Pyongyang ou de Séoul.

Le véritable réalisme tient cependant à ceci que chaque histoire est le vecteur d’une méditation concrète sur l’existence. Là où règne la pauvreté, la mort dicte sa loi. Vivre, c’est donc apprendre à agir dans un combat perdu d’avance. Le réalisme tient donc au fait qu’ici, la morale n’est que l’arrangement possible avec la possibilité de vivre un jour de plus. Le respect des règles morales ou sociales ne garantit ni le bonheur ni le malheur.

La nouvelle intitulée « La Loi » le montre à merveille qui raconte les errements d’un homme converti au catholicisme qui ne parviendra pas à distinguer la justesse des intentions de celle des actes. « Où est-il dit qu’il est permis de tuer une personne à laquelle il ne reste qu’une année à vivre ? » ( p. 131).

2 - Le rêve, véritable dimension de l’existence

Ce qui fait de ces nouvelles de Kim Dong-In des œuvres vitales, c’est que chacune de ces histoires raconte des faits et des actes commis par des êtres dont la motivation est un rêve. Et pour chacun, ce rêve naît à cette source infinie d’étincelles vitales, là où les mots frottent contre les données de l’existence et deviennent le moteur de décisions, de voyages, d’actes qui étaient, pour ceux qui les commettent, impensables parfois quelques instants plus tôt. Ce « rêve » qu’il prenne la forme d’une obsession, d’un désir irrépressible ou d’une vision quasi hallucinée est à la fois la force et la surface sur laquelle viennent s’inscrire les mots qui seuls font que chacun continue de vivre un jour de plus.

Ainsi en va-t-il pour le Professeur K, obsessionnel patenté qui entend sauver l’humanité en la nourrissant de ses propres excréments. Ainsi en va-t-il pour Monsieur Choe qui ne pourra, malgré ses efforts, échapper au désir que fait naître en lui l’odeur douce de la femme de son ancien élève. Ainsi en va-t-il de manière plus tragique encore pour le Kim Jangeui de la nouvelle « Le peuplier » qui devient un monstre à cause d’un dérèglement de l’accord entre une phrase, un geste et un arbre, révélant et déclenchant alors l’expression de la violence de son désir.

Chez Kim Dong-In, toutes les situations vécues sont portées par la rêverie. Elle est le cœur battant de la puissance narrative de toutes ces nouvelles.

Chacun de ces personnages se retrouve en effet jeté dans le tourbillon de la vie par une déflagration qui l’emporte au-delà de lui-même, au-delà du possible, jusque dans le monde du rêve dont il apparaît qu’il est à la fois plus vrai que le monde concret et si volatil qu’il finit toujours par se déchirer et conduire celui qui s’y trouvait pris dans une chute irréversible.

Dans la dernière nouvelle de ce recueil, « Le peintre fou », l’apparition dans un décor de montagnes, d’une jeune femme aveugle aux côtés du peintre au visage monstrueux marque la conjonction du rêve et d’une réalité qui nous échappe. C’est en effet, au moment où il finit par la tuer que la puissance d’évocation de son regard, joyau de pureté absolue, finira par venir s’inscrire, comme un signe divin surgissant hors de sa volonté, sur le tableau censé être à lui seul l’incarnation de la perfection et de la beauté.

Serait-il parmi nous aujourd’hui, Kim Dong-In pourrait encore nous interpeller et nous demander : « Excusez-moi. Vous êtes aussi parti de chez vous pour attraper l’arc-en-ciel ? » (p. 206)