lundi 1er mai 2017

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Logiconochronie — XVIII

Jona un journal 2/2

, Jean-Louis Poitevin

29/3/98

C’est bien cela que veut Jona, pas d’histoire, que cela ne fasse pas d’histoires. C’est pourquoi il accepte la mort dans le bateau et obéit la seconde fois sans hésiter. Il n’a pas pensé que cela ferait tant d’histoires son refus, il n’a pas pensé que de se retirer des vivants, ceux qui font circuler la parole, cela allait le conduire là où il ne voulait pas, dans des histoires sans fin, à faire face à cette obstination réitérée d’une voix cherchant à le faire sortir de son anonymat, à faire de lui un personnage, le héros d’un récit et c’est ce qu’il ne voulait pas, entrer dans l’histoire. Et il y est entré comme le dernier homme de la Bible, et comme dernier homme il a refusé d’entrer dans cette histoire, comme s’il pressentait celle qui allait suivre et qui voit dans Jona une preuve de sa nécessité. Sans doute est-il osé de pousser l’interprétation jusqu’en ce point, mais il semble qu’en venant buter là, la Bible et la pensée qui la porte, sont venues à la rencontre d’une de leurs limites, de la plus terrible des limites, la limite ultime, celle au-delà de laquelle c’est un autre monde qui se lève et prend la relève. Et ce monde est celui dont la pensée verra dans Jona le précurseur du crucifié, celui où les histoires vont servir à forger l’histoire et plus l’inverse. Ce monde que le grand refus de Jona installe dans un suspens fébrile est un monde engendré par la parole, par le chant, par la musique intime qu’éveille dans le silence du néant la voix du dehors le plus absolu qui trouve en un dedans d’énigme tout aussi incernable, plus qu’un écho, plus qu’un double, plus qu’un autre, le point d’où leur distinction s’annule. Et ce point, il est impossible de s’y tenir, sauf à faire sans fin que la parole passe d’oreille en oreille, de bouche en bouche et glisse de lèvres en lèvres comme un baiser sans destinataire.

Il leur faut un trajet à ceux qui viennent, il leur faut convertir en attente une souffrance immotivée et en motivation une attente indéfinie. Oui, la parole vient une fois encore aux oreilles des hommes, elle vient et elle ne repart pas, ils la capturent et la font aller et venir certes pas à leur profit mais de telle manière que ce profit s’efface dans la rosée du soir et reparaisse dans celle du matin mais s’évanouisse dans la blancheur du jour. Profiter, mais demain, de la parole, de ses bienfait, et la parole a changé de sens. Il y a un écartèlement du présent en danse et en chants qui s’est crispé sur la mélancolie d’un jour à jamais inaccessible mais absolu si absolu qu’il est interdit d’y penser autrement que comme cette souffrance différée. La parole n’invente plus l’amour mais l’avenir de l’amour. Demain est son seul mot et seul un conte pouvait inscrire les beautés du lendemain dans les rigueurs du soir qui tombe. Jona est une sorte de conte, pas une histoire, pas un récit, pas le récit d’un étirement du temps jusqu’à un lendemain sans appartenance. C’est pourtant un tel refus de la parole qui ouvre la porte à cette histoire sans fin qui jamais ne vient se reprendre en boucle pour s’ouvrir sur ses caves intimes, ses souterrains auréolés de nuit sanguine et de terre féconde mais pour embrasser la totalité de l’infini et se perdre dans ses limbes. Oui, bien sûr, la parole ils sauront aussi qu’elle ne vient pas d’eux mais ils tenteront de la thésauriser, d’en retenir les sillages baveux dans des châsses aux reflets d’azur et d’infini et ils n’auront que les châsses et ils n’auront que le sang caillé des hoquets de la gloire, et ils n’auront que le trône d’une gloire incendiée à parer de leurs larmes avides.

31/3/98

Que cela cesse, ce bruit dans la tête, que cela cesse. Je ne veux pas entendre les cris de la ville, les cris de haine de Ninive. Je ne veux pas entendre la voix qui me dit d’aller à Ninive non plus. Me laisser porter par cette lame de fond, non je ne veux pas. Ce que je veux ? Le silence, le silence de l’absence d’homme. Seul ou juste avec lui. Non, vraiment seul et ne rien devoir entendre. Je n’aime pas le monde, je n’aime pas son bruit, je désire ardemment la plénitude d’un silence étoilé, à une seule étoile et qu’elle soit pour moi et que je sois elle, c’est tout. Ce rêve je le fais souvent et il est plus vrai en moi que toutes les voix et quand il est venu me dire de le faire, je n’ai pas voulu le faire. Partir vite, loin et qu’il ne me voie pas, la fuite loin de cette vie là exposée à l’absurdité de l’appel, voilà ce que, je pouvais. À miser sur l’avenir, je suis le premier, le premier à savoir que cela seul m’offrira le repos et l’oubli du bruit qui me hante et à peine me livrerai-je à lui il me permettra d’oublier ce que je fuis.

Devant moi il y a l’inconnu, l’inconnu qui m’est promesse et cette promesse je la veux absolument. Non, je mens, je ne la veux pas, je fais semblant de la vouloir et personne ne le sait. Je ne veux pas avoir à entendre de voix. Quand c’est lui qui me parle, sa parole je peux la garder au chaud, en moi et la faire vibrer dans le silence de mon corps. Plus non, c’est tout et cela me suffit de la digérer et après de ne plus m’en soucier. Après, c’est l’avenir. Il me porte et me conduira où il veut. Je mise sur l’avenir, j’ai choisi la mort, je le sais et eux aussi font cela à Ninive et ils ne m’entendront pas car nous parlons la même langue absolument. Eux sont le bruit et moi l’oreille qui refuse le bruit. Eux sont la bouche qui oublie le sens. Moi, je suis l’oreille qui désire le sens, mais pas plus, rien d’autre. Après, je le dis, c’est du bruit. Me suffisent les paysages sans fin de l’océan et les vagues lentes de l’obsession. Me suffisent les ourlets blancs d’un troupeau fugitif et mouvant. Me suffisent les visions soudaines du sommeil et la lente agonie de la peur dans le regard de mes semblables. Me suffisent les jours et les nuits à habiter l’horizon qui ne vient pas et à espérer enfin qu’il ne vienne jamais. Je ne veux pas de terre mais la mer et les plis sauvages de sa surface je veux le monde non né et les attentes irraisonnées emplissant la durée. C’est ainsi que je survis, déjà mort, et j’attends que vienne le jour de l’autre vie, je l’attends simplement et il m’importe peu que l’on vienne encore me parler puisque c’est pour me sortir de ma nuit et me dire d’entendre et d’écouter et encore de parler et de dire et d’aller quelque part. Je ne vais nulle part puisque mon royaume c’est demain et c’est aussi le vôtre ninivites et vous ne direz pas oui à aujourd’hui je le sais et si vous le faites je ne vous croirai pas et j’attendrai simplement que le temps vienne de ma fuite réalisée et je ne reviendrai pas en arrière. Je suis un fugitif et je refuserai tout sauf une maison emplie d’un silence de mort. La vie m’ennuie c’est tout, m’ennuie encore plus que de vivre la vie absurde et ses élans incontrôlés pour chanter ce maintenant qui n’a pas lieu. je ne veux pas qu’il ait lieu ce maintenant du chant et de la joie, je n’en veux pas, c’est tout.

Voilà ce que je sais qu’il n’est rien arrivé et que même si Ninive a entendu ce que je lui ait dit elle n’a pas entendu mon message. Personne ne l’entend pas même le très haut qui vient de signer son arrêt de mort. Oui, je le dis maintenant que je peux me parler à moi seul, voilà ma parole de solitaire, celle que personne n’a voulu entendre, il est venu me parler et je n’ai pas voulu l’écouter. Certes, je l’ai entendu et après, encore après, dans le ventre de la nuit, mais je m’en fiche de tout ça, je veux le silence et la nuit, la mort qui est le seul oubli, l’oubli de moi par la terre, par lui, par tous par la mort même. Rien d’autre ne remplacera la délivrance de cette parole qui me cherche, me traque, me hante, m’obsède, me harcèle, veut ma vie et je préfère ma mort à cette vie contre moi, c’est tout et il en sera ainsi pour toujours. J’attends, c’est tout. J’attends. (Et puis, non, je n’attends pas, je n’attends rien, je suis délivré de l’attente.)

1/4/98

C’est moi qui cours les routes et il est venu me sauver. C’est moi qui suis parti et il m’a retrouvé et il ne sait pas qu’il a fuit devant lui pour me trouver moi qui fuyais de devant lui. Il est parti pour toujours sur les routes devant lui et ils le cherchent et ne le trouvent plus. Il a perdu son ombre. J’étais son ombre et il est devenu le jouet de mon hallucinante fuite. Fuir de devant sa face qui oserait penser à cela et je ne l’ai pas pensé, je l’ai accompli parce qu’il me montrait du doigt et que c’est tout ce que je ne peux supporter et il le savait où alors il ne sait pas tout et il m’a montré du doigt à l’éternité des temps et son temps, je l’ai retourné en moi et j’en ai fait un autre temps broyé par la les froidures de l’espérance et du devenir, brisé par les sursauts de ce qui arrivera battant ses vents ce qui arrive, ce qui aurait dû arriver, n’est pas arrivé. Il a renoncé à lui, comme il m’a fait renoncer à mon invisibilité de natif anonyme, de termite passagère et je ne voulais pas connaître le temps du passage et il me l’a fait ressentir et je n’en ai pas voulu de ce temps et il l’a fait naître en moi et je le lui ai rendu c’est tout, c’est tout, c’est tout. Qui donc ne connaît pas la suite ?

3/4/98

— Eh, la voix qu’est-ce qui se passe ?
— Ce qui se passe, Jona ? Rien d’autre que ce que tu as décidé qu’il se passerait, c’est-à-dire rien, Jona, rien.
— Pourquoi m’avoir dérangé alors qu’il ne doit rien se passer ?
— Je ne te dérange pas Jona, je t’appelle, c’est tout.
— Je ne veux pas être appelé, je veux qu’il se passe quelque chose.

— Non Jona, tu ne veux rien, qu’il ne t’arrive rien ou alors seulement ce que tu voudrais qui t’arrive, le silence dans le monde et toi trônant dans le silence comme un vers sur le cadavre de la nuit. Tu serais le soleil, le soleil de la nuit et tu verrais enfin qu’il n’y a rien et que ce que tu attends, c ’est rien, rien d’autre que rien. J’aime pas cela, rien, cela m’ennuie, rien cela me fâche même me met en colère et je n’aime pas mes colères. À Ninive aussi c’est rien ce qu’ils font, rien d’autre que parler et manger et boire et faire des affaires et inventer de quoi boucher les trous de leurs têtes vides pour ne pas s’apercevoir qu’elle sont vides. Pleines de vide comme toutes les têtes qui se bouchent les orifices, les oreilles et les lèvres. Ils s’embrassent indéfiniment et ils prennent le plaisir à cela et ils l’oublient ou ils s’en souviennent mais comme de quelque chose de bleuté dans le gris du temps et ils préfèrent le gris, n’aiment pas comme toi ce qui les dérange, ne savent pas ce que c’est ce qui les dérange, ne savent pas qu’il y a autre chose qu’eux et la mort et qu’eux ils pourraient être autrement. Cela, ils l’ont oublié et toi aussi Jona tu l’a oublié avant même de le savoir et tu veux me faire croire que tu le savais et que tu attends autre chose et il n’y a rien à attendre Jona tu le sais et tu inventes une immense machine, et tu la fais résonner dans le monde, mon crâne. Tu es le commencement du bruit dans mes tempes et le commencement de ce que tu hais le plus et contre quoi tu dis te soulever en me fuyant et que tu crées dans le monde. Voilà Jona ce qu’il y a, un événement comme l’on en pas vu encore sous ma législature, l’annonce par ton silence buté, ton incompréhension forcenée de la vie, l’annonce de mon inévitable effacement, la promesse d’une survie sur la face cachée de tes phantasmes et dans l’arrière-salle des crânes de tous ceux qui te ressembleront et qui arrivent pour peupler la terre de leurs rêves de misère et de gloire au rabais. Voilà ce qu’il y a Jona, quelque chose qui arrive et que l’on ne peut pas penser qui fait mal comme le soleil sur ta tête close postée derrière la porte d’entrée de Ninive dont tu désires entendre les cris sous mes coups et que je ne ferai pas crier sinon vers moi pour me changer un peu du bruit de crécelle et de machine de mort de ton silence. Quelque chose que l’on ne peut pas comprendre, qui brûle comme te brûle le soleil sous ton arbre mort et que tu ne comprends pas et contre lequel tu inventes que tu devrais le comprendre au lieu de l’accueillir comme tout ce qu’on ne comprend pas avec l’esprit ouvert sans avoir peur de ce qui arrive justement et tu as peur Jona une peur nouvelle pour moi qui n’existait pas avant toi la peur de dire, la peur d’entendre, la peur de juste oublier un instant que tu existes et que cela pourrait être autrement, le monde et toi et moi aussi et cela tu ne le vois pas.

J’ai mis la terre sous tes pieds, l’eau dans ton crâne, le feu dans tes yeux et l’air partout autour de toi et tu détestes l’air car il y a le bruit et tu détestes le feu car il y a le bruit et tu détestes l’eau car il y a le bruit et tu détestes la terre car il y a le bruit des hommes criards que tu détestes et tu détestes et c’est tout et c’est cela qui arrive que tu ne puisses pas ne pas détester tout, tout ça et tout le reste, et que tu persistes et je t’ai dit et je t’ai montré et je t’ai simplement laissé faire et tu as fait et il me faut me retirer et tu balayes d’un geste mon souffle, ma voix, mon silence, mon rythme, tu détestes cela et tu veux autre chose et je te laisse le monde, je me retire et tu vas me chercher sans le savoir jusqu’à mourir et tout tuer comme tu as commencé de la faire maintenant là sous mes yeux et je ne peux l’empêcher et je ne veux l’empêcher et rien d’autre que cela qui arrive dont tu es l’auteur et que tu ne vois pas.

Illustrations : Jona à l’ombre du ricin.