mardi 6 juin 2017

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Logiconochronie — XIX

ILYALOIN — note sur la chance

, Jean-Louis Poitevin

Pas de panique ! L’aveu sonne comme un glas.

Écarts

Dans l’espace parfois la distance est presque nulle, une robe, un cheveu, une caresse, un voile, et pourtant, il y a loin du désir à l’acte. Loin aussi dans le temps éternisé d’une fatale seconde.

Il y a loin de partout à partout, de la vision à l’œil, de l’œil au trou de nuit dans la pulsion du sang, du cœur à la main, de la main à la page et du pinceau au sommet de la gloire. Il y a loin entre deux tic-tac, si loin, si loin qu’il ne faut pas y penser. D’ailleurs, c’est impossible ! Sinon, mort immédiate assurée, cerveau grippé, pistons fondus, surchauffe instantanée, hésitation à vide dans le vide et rien. Un tic et puis, mais c’est trop tard, un tac qui n’arrivera jamais.

Nous y sommes, oui, dans le centre nerveux des décisions impossibles, nécessaires, vitales, mortelles. Tragédie. Il n’y en a pas d’autre. Tragique le sursaut, le suspens, le renoncement, la gloire. Tragique, le bonheur, l’espoir, l’envol, la chance.

Quelle est la différence ? À cette question posée un jour au sujet de deux gâteaux, un serveur répondit : « C’est la même différence ». Ici aussi !

Commentaire : Elle ne se trouve donc pas, cette différence, entre le sursaut et le bonheur, la gloire et la chance, mais traverse le sursaut, le suspendant dans son vol, comme elle rend la chance glorieusement mortelle. Insécable écart. Indifférente différence.

Lame du couteau dans la plaie de l’âme, (l’une à l’autre inéchangeable même si ce n’est pas ici le plaisir de l’homophonie, mais seulement vérité et constat) : La lame est l’âme, car l’âme est lame / L’âme est alarme comme la lame.

Écartements

Dans le temps, il y a bien sûr deux mouvements, avec retour et l’aller simple. L’un ou l’autre, l’un sans l’autre, jamais l’un avec l’autre, tel est la loi, implacable, de chaque côté une chance, partout une tragédie. Chacun pour l’autre, échangeur, aiguilleur et le train qui va seul, machine folle que rien n’arrête si personne ne l’arrête.

Mouvement des images dans le cagibi. Question : d’où viennent-elles ? Du trou de la serrure et de l’anneau de nuit de la pupille, bien sûr, mais des murs aussi comme suintent les mains sur les grottes de l’oubli, et de tout ce qui n’est pas elles autant que d’elles-mêmes, auto-engendrées dans le mystère réconcilié de l’oracle.

Je vois ! Je sais ! Le destin est là, monnaie frappée à notre effigie. Comment voir ce qu’il y a de l’autre côté ? La locomotive, seule en tête, tout droit s’éloignant de tout, fonçant sur tout traversant tout. Devant, le mur du temps. Horaire indéterminé. Écrasement certain. Ne pas y croire, ne pas le croire, espérer sans doute.

Écartèlements

Le temps creuse la vague impolie des soupirs. Il y a loin jusqu’à l’aube de l’histoire. Aussi loin qu’il y a du geste du mensonge au massacre de la vérité. Sur la peau pâle des débutantes, un incarnat point, velours de feu porté par l’hésitation des mains. Il faut voir ça, les mains qui s’écartèlent en silence, la droite qui fait, la gauche qui ignore tout, même et surtout ce que fait la droite. La gauche qui essaye et que la droite ignore de la hauteur incommensurable de son mépris.

Aujourd’hui, pas de retour, pas de détour, juste une présence accrue. Nul ne sait de quoi. Peut-être celle du cri des mouettes sur la terre de l’angoisse ?

Et puis vient l’idée d’un retour. Mortelle ! Il n’y a de possible que l’accentuation radicale de l’interdit majeur des temps historiques, celui de ne pas croire. Croire et penser, le même et pas le même. Il fallait parier, pour l’un avec et contre l’autre. La marge d’erreur a paru infinie, entendons située là-bas dans l’infini lointain, là où il y a si loin que l’on ne peut pas savoir. La marge d’erreur était infime, c’est-à-dire que le pouvoir d’impact de l’erreur était immense. Écart, écartement, écartèlement. L’erreur était fatale. L’erreur est fatale.

Une partie d’écarté

Nous sommes vers la fin de la partie. Il y a bien encore deux adversaires, mais ils sont méconnaissables. Tant de siècles ont passé. Il y a loin depuis que les héros sont morts et avec eux les dieux. Il y a loin des sandales d’Empédocle à la bouche de la vérité.

Pourtant on en voit chaque jour, de ces maîtres de nos destins, de ces faiseurs d’ange de nos chances. Ils peuplent le ciel d’idées borgnes. Nous y sommes reliés à travers nos boîtes noires primitives, ces chambres d’écho de voix que nous croyons connaître. Il nous faut croire que ce sont les nôtres. Ce sont bien les nôtres si on rapporte ces chants aux chances dont ils nous désapproprient. Ce sont encore les nôtres si l’on rapporte les chancres qui nous hantent aux chants morts qui pourrissent dans nos ventres putrides.

Entre les deux, nous les escargots baveux en quête d’éternité et eux les pourvoyeurs de tout ce qui tue sauf de la vérité, il y a les masques, la grande cohorte des masques. Chaque jour ils tiennent leur rang. Difficile pourtant comme travail. Dire le faux en le faisant tenir pour vrai. La partie d’écarté dure et dure encore. Les enjeux s’amoncèlent sur la table du festin. Il va falloir faire le ménage et payer l’addition. Non, non ! protestent les voix des porteurs sains. Pas de panique, le jeu peut continuer. « Ici tout le monde « sont » solvables ».

Pas de panique !

L’aveu sonne comme un glas.

Mais on a oublié le bruit du glas et l’on ne veut pas dire pour qui il sonne.
« Je ne voudrais pas provoquer de panique, mais si ce que vous nous dites est vrai alors…. »

Alors rien. Il ne leur est simplement plus possible de tenir entre leur deux mains les pôles de leur immonde étrangeté.

La chance jaillit de partout, éclatante, enveloppant tout. On ne la reconnaît pas. On ne la voit pas.

La neige des écrans de la mort est semblable à la nuée dont Zeus ou Athéna enveloppaient la plaine lorsqu’ils voulaient intervenir dans la bataille, le destin des hommes.

Le vent va se lever. Le vent se lève. Il nettoie la plaine des nuages qui l’enserrent.
Alors voir et dire ce que l’on voit : à nos pieds, les cadavres des dieux, ventres ouverts, suintant, charognes. Nous.

Instant, instant de notre chance, l’ultime, l’absolue, l’unique, belle comme un chancre qui explose, nous saurons. Nous savons. Maintenant il n’y a plus loin.