mercredi 25 novembre 2015

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Logiconochronie III

Sur la pulsion de signification et l’instabilité de la conscience

, Jean-Louis Poitevin

Il est possible que ce que l’on appelle d’un raccourci brutal « le monde », entendons la réalité dans laquelle nous prétendons vivre, n’ait non seulement aucun sens, mais aucune existence, entendons aucune autre existence que celle d’une succession incohérente d’images enchevêtrées et instables qui oscillent dans ce que nous admettons être malgré tout réel, notre corps, notre cerveau.

Pulsion de signification

Incertains pourtant et à jamais sur notre situation, rêveur, rêvé, les deux, angoissés malgré nous par cette incertitude sombre, nous tentons à tout prix, entendons à n’importe quel prix, de donner à ce que nous croyons vivre et être la vie, un sens, ou au moins une sorte de signification. Se demander comment se forge non seulement un tel phénomène comme celui de signifier, mais le fait de croire qu’il existe et serait nécessaire, vital, ne semble guère au programme, car même la philosophie présuppose et l’existence du sujet pensant et celle de la nécessité d’un sens.

Aux pulsions fondamentales que les hommes ont depuis longtemps identifiées les concernant, et dont les péchés capitaux sont l’un des noms, il faudrait peut-être se résoudre à ajouter la pulsion de signification qui est le visage le plus accessible de la pulsion qui nous pousse à croire, à croire même qu’il faut croire pour pouvoir vivre. Cette pulsion, proche de l’irrésistible gourmandise ou de l’infatigable orgueil, nous pousse à inscrire sur chaque chose que nous croyons vivre un chiffre, une marque, sigle de notre foi profonde en la réalité de ce que nous vivons et de ceux qui, comme nous, croit-on, la vivent.
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Cette circularité paradoxale des intentions qui va de l’objet visé à l’esprit qui le constitue et de l’image que cet esprit forme à l’objet qu’il peut dès lors reconnaître nous contraint non seulement à penser ces images qui jouent un rôle de passeur, mais ces mots qui les enveloppent et les organisent en réseaux de significations. Sans eux, sans elles, nous ne pourrions pas plus penser que conférer une signification à ce qui en nous constitue un geste mental, psychique, véritable.

Mais à quoi confère-t-on cette signification ? À la chose supposée réelle ? À l’image supposée volatile et instable ? Aux mots qui les font venir à l’esprit comme s’ils en étaient les dépositaires secrets ? À la puissance de l’esprit qui réalise ces opérations ?
Il semble qu’il faille ajouter quelques strates d’observations à ces phénomènes qui nous sont si familiers que même les interrogeant jusqu’à les déconstruire, on persiste à prétendre savoir ce qu’ils sont. Il n’est pas du tout acquis que la pulsion de signification soit faite de signification, que le sens soit fait de détermination orientée, que la vérité soit l’apanage du regard invaginé dans la boucle des mots ressortant de lèvres exorbitées par l’appel d’air que produit au dehors l’immédiateté de leur aveu. Il n’est pas du tout acquis que le sujet, la conscience ou quelque autre forme de dispositif censé organiser les comportements réflexes en arborescences capitalisables soient non seulement ce que l’on dit qu’ils sont mais existent sous les formes devenues acceptables dans le champ de la réflexion générale.

Ces strates, résidus inexpugnables de cette pulsion de signification — il est inutile de le nier ! — peuvent s’appréhender par quelques remarques incidentes ou quelques constats tirés d’une observation tendue entre le néant gratté de la page, mur, terre ou papyrus, qu’importe, et le ciel étoilé, incendie purpurin d’un intestin aux bords invisibles, que nous rapportent de cet au-delà du dedans et du dehors, des images de la NASA.
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Il importe de les déplier et de tenter, bien sûr, de retirer de cette observation des plis des éléments porteurs de significations transversales et distinctes de celles qui occupent encore et toujours le devant de la scène.

Nombreuses sont les questions qui se chevauchent puisqu’elles recoupent aussi bien le statut des images et des textes que les modalités de la perception, les jeux de recouvrement des possibilités de discours justes par les structures montées en parallèle des structures supposées du dispositif psychique et des médiations en tout genre, celles en particulier qu’assurent les médias au sens des instruments de domination et de contrôle existants dans l’espace social. Dans cette zone étendue du dispositif de la conscience connectée aux discours et aux images qui la redoublent, la miment et l’enveloppent, se joue un scénario aux variations infinies apparemment incernable.
Pourtant, la structure que l’on dira « narrative » et qui constitue ce scénario semble pensable si l’on prend en compte le fait que ces voix du dehors projetées par des figures aux strates multiples, corps vivants et pensants relayés par des réseaux aux ramifications innombrables, offrent à la fois un pôle d’identification pour des sujets supposés exister, un moyen de connaissance par la diffraction des facettes de la reconnaissance pour une conscience supposée être le dispositif central de ce tout en état de lévitation et un vecteur d’unification des sensations, des perceptions et des concepts par la répétition et la boucle.
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L’enjeu est au moins en partie identifiable en ce qu’il s’agit de maintenir l’efficacité supposée d’une double fiction, celle de l’existence de toute éternité de la forme sujet et celle d’une unification toujours attendue, toujours repoussée mais toujours désirable. Celle-ci est basée sur la prégnance d’une figure emblématique, idée, concept, totalité de parade à l’efficacité de tyran, portée par la pulsion de signification instaurée de facto comme modalité d’accès souhaitable à une vérité supposée nécessaire à la vie spirituelle de ces sujets que tous nous sommes supposés être.

La pulsion de signification ne signifie sans doute rien en elle-même, sinon qu’a été inscrit dans la chair des humains au fer rouge d’une violence symbolique autant que physique, le texte d’une loi qu’il s’agit désormais de confirmer. La pulsion de signification est tout entière prise dans cette nécessité devenue censément vitale de confirmer ce que ne peut pas ne pas savoir un sujet qui retrouve donc, dans ce qu’il découvre, la vérité supposée de ce qu’il est ou plutôt prétend et croit devoir être.

Généalogie incidente

Le diagnostic nietzschéen dressé en particulier dans La généalogie de la morale, reste, ici, d’une utilité vitale. Il importe cependant de reconduire l’approche généalogique vers des strates qu’elle traverse mais qui sont restées par la suite peu explorées, d’autres, liées au sujet, à la conscience, à la morale, ayant bénéficié, elles, d’une attention soutenue dans le champ de la pensée et d’une présence sur le devant de la scène pendant un bon siècle.

Le temps de la parade s’estompe, celui des shows en réalité augmentée de coups violents portés au corps a commencé. Une autre mémoire est en train de se constituer et de se construire, sur les ruines à peine entrevues d’une bâtisse en cours de destruction et pourtant, singulièrement aveugles à ce qui nous arrive, nous ne sommes attentifs qu’aux traces que laissent des attaques sans auteur et sans destinataires et non à la demeure qui s’effondre.
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Nous ne tentons de comprendre ce qui vient qu’au moyen de concepts qui, bien qu’ils aient pu faire leurs preuves, se révèlent être devenus des instruments d’asservissement. C’est pourquoi nous ne parvenons guère qu’à nous enfoncer chaque jour un peu plus dans les sables mouvants d’une auto-aliénation qu’il faut bien qualifier, comme le fit pour la servitude Étienne de La Boétie, de volontaire.

Il faudrait repasser en boucle le paragraphe 3 de la seconde dissertation de La généalogie de la morale dans lequel Nietzsche évoque la conscience de l’homme souverain : « Sa conscience ?… On peut deviner à l’avance que le concept de « conscience » dont nous rencontrons ici la forme la plus haute, presque déconcertante, a déjà une longue histoire, une longue suite de métamorphoses derrière lui ». Plus loin on trouve cette phrase célèbre relative à la mémoire : « seul ce qui ne cesse de faire mal est conservé par la mémoire ». S’il est fait mention d’un instinct « qui découvrit dans la douleur l’adjuvant le plus puissant de la mnémonique », c’est bien l’hypnose ou la fascination ou encore la stupeur comme mode de gouvernance de la conscience qui ne cesse de le surprendre. « En un sens, tout l’ascétisme s’y rattache : on rend quelques idées ineffaçables, présentes à l’esprit, inoubliables, « fixes », afin d’hypnotiser tout le système nerveux et intellectuel par ces « idées fixes » — et les procédés et les formes de vie ascétique sont des moyens pour protéger ces idées de la concurrence de toutes les autres, pour les rendre inoubliables. »
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Outre la description de la forme de gouvernance à laquelle aujourd’hui plus que jamais nous sommes soumis, ce que Nietzsche nous permet d’entrevoir, c’est combien la conscience « est » un leurre, non seulement parce que la morale n’a jamais existé ( « Il n’existe pas de phénomènes moraux, mais seulement une interprétation morale des phénomènes » dit-il au paragraphe 108 des maximes et interludes de Par-delà le bien et le mal), mais parce qu’elle n’a jamais été un « état stable » du psychisme mais le résultat d’une stabilisation forcée. Nous avons appris à considérer ces idées fixes comme des repères dans la nuit et leurs chants comme des cornes de brume parlant la langue de la mort dans le désespoir du jour. Nous ne sommes pas parvenus, ce serait un trop grand effort désormais, à appréhender la conscience pour ce qu’elle est, et en tout cas est devenue, au cours de ses métamorphoses, le tombeau de la pensée, le tombeau de la vie même. Le tombeau et le fossoyeur tant elle est, comme dispositif, le moyen mis en place par la mécanique interne du psychisme pour réguler le va-et-vient entre les phénomènes discontinus et la croyance en une forme possible de durée, dont elle est l’enjeu.
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Les assauts des « trous de mémoire » ne cessent de venir lui rappeler combien il est, ce mécanisme, le fruit d’amours illégitimes entre la pulsion de signification et la nécessité d’un territoire, lors même que le voile est jeté sur le « fond » sur lequel tout cela vient scintiller : la continuité de la vie au moyen de la mort, autrement dit la réitération de sauts non ratioïdes comme source et fondement de la raison et de sa logeuse la conscience.
La généalogie doit se tourner aujourd’hui vers ces zones encore mal définies du fonctionnement mental et psychique. C’est le seul moyen de parvenir à délier la pensée du carcan mortifère que fait peser sur elle la conscience.

La conscience n’est pas un état durable

La « volonté » qui clignote dans l’arrière-cour de la servitude dite volontaire implique l’existence d’une forme de conscience comme ressort de l’agir. À l’évidence, le mécanisme régulateur ou si l’on préfère inhibiteur qui est censé être logé au cœur de son dispositif et en constituer le principe actif ne fonctionne plus, ou plus exactement déraille. Il se met à produire des effets à peu près contraires à ceux qu’il est censé produire. On devrait vouloir et on ne « veut » rien. On devrait pouvoir et on ne « peut » rien. On devrait savoir et on ne « sait » rien.
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On dit cela à chaque fois : nous ne pouvions pas savoir. Tout prouve le contraire, et les révélations d’après coup finissent par ressembler à des mensonges orchestrés par les commanditaires des « vérités » à venir.

Ce qui vient à nous, quelle que soit la conception que l’on s’accorde à partager de la conscience, concentrée ou diffractée, entée sur le sujet ou appréhendée comme dispositif, se manifeste par un constat brutal qui peut s’énoncer ainsi : la conscience n’est pas un état durable.

Plus encore : elle ne l’a jamais été. Par contre, la croyance en cette durabilité, idée fixe la mieux partagée peut-être, a fini par rendre possible la forme de mensonge généralisé que le XXe siècle a laissé se déployer comme sa vérité intime et secrète. Il y est parvenu, il est vrai, avec les moyens les plus archaïques et les plus hyper technologiques à la fois, comme si, là, dans cette rencontre sur la table de dissection de l’histoire, « on » avait voulu faire se rejoindre les deux pointes extrêmes de la courbure du temps, la « préhistoire » et les formes les plus instables du psychisme qui devaient y régner, avec les formes les plus stabilisées de la conscience rationnelle capable de projeter la destruction comme on projette le plan de table d’un dîner de noces.
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Cette conscience, comme dispositif régulateur général des relations entre psychisme et pensée, moyen devant assurer l’accord entre projection et introjection, entre pulsion et action, a constitué peut-être le projet le plus envoûtant de la pensée occidentale et peut-être même a-t-elle constitué son but, sinon ultime, du moins essentiel pendant quelques siècles. Mais il apparaît que, erreur d’interprétation pour le moins fâcheuse, elle en est devenue le principe destructeur.

Après cette longue durée de services variés, parfois efficaces ou tenus pour tels, sa puissance a commencé de décliner, précisément au moment où ses ressorts étant de mieux en mieux connus, il a été possible de créer de manière massive des leurres permettant de lui faire croire qu’elle fonctionne selon ses propres règles, tout en la neutralisant comme puissance réactive et comme facteur déclenchant dans les processus de négation au moyen d’une gestion des flux par la stupeur et la terreur.
« On » l’a cantonnée dans le rôle de spectatrice d’elle-même, comme si c’était cela qu’elle était et seulement cela, un jeu de miroir sans tain donnant sur la cour de l’immeuble mais ne permettant pas de voir plus loin que ce que laisse entrevoir la porte qui bâille au fond.
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Qui est ce « on » ? Nul autre qu’elle-même. Comment cela a-t-il été possible ? Parce que la pulsion de signification qui fonctionne originairement en boucle a renvoyé les gestes de la conscience à ce qu’elle prétendait devoir être. Or la conscience s’est constituée par la duplication de cette protension qui est portée en tant que telle par la tentation et la tentative, réitérées en boucle, de faire durer un état dans lequel elle a trouvé bien de se retrouver, entendons un état où elle s’est trouvée cantonnée par la violence des assauts de ceux qui, réseaux de pouvoirs ou groupes d’individus disposant de ces réseaux, ont compris combien son existence est basée sur une série d’erreurs d’interprétation, au sujet de la morale par exemple.

Ce besoin de faire durer — mais quoi ? — trahit et traduit la prégnance de la pulsion de signification comme forme élaborée par les temps historiques pour permettre à la conscience de se constituer un territoire et lui offrir des moyens d’orientation.
( à suivre…)