mardi 28 octobre 2014

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Lignes de schize

L’art d’aujourd’hui au seuil du labyrinthe

, Jean-Louis Poitevin

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Ce texte est une conférence prononcée à Suwon, Corée du Sud, dans le cadre du congrès de l’AICA international et publié dans le l’ouvrage paru à cette occasion. Il s’agit dans un même temps d’interroger les formes mêmes des pratiques artistiques en les rapportant aux discours critiques qui les accompagnent et d’appuyer cela sur quelques exemples d’artistes coréens contemporains ayant pour la plupart une expérience directe de la schize orient/occident.

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Paik Nam June

1 - De la crise et de l’entre-deux mondes

La question qui se pose, tant aux artistes qu’aux critiques, c’est de savoir comment se positionner pour créer et ce qu’il importe aujourd’hui de créer.

En effet, cela ne va pas de soi. Pour deux raisons principales. La première raison c’est que nous vivons dans un monde dit globalisé dont l’ordre encore difficilement perceptible ne répond en tout cas plus au modèle hérité de la modernité. La seconde raison c’est que nous sommes réellement désorientés. Pour nous rassurer et dans l’espoir de retrouver une forme ou une autre d’orientation, nous sommes en permanence à la fois en quête de racines, tournés vers le passé et portés par l’espérance que quelque chose de nouveau, un miracle peut-être pourra nous y aider, et alors nous sommes tournés vers l’avenir.

Cette situation, cette désorientation donc, n’est pas sans produire des effets sur le psychisme de chacun et sur celui des artistes en particulier.
Cette désorientation nous semble inconfortable. Elle est la forme actuelle que prend la crise. Dans cette crise personne ne peut plus dire qu’il habite un seul monde. Chacun est contraint de convenir qu’il en habite au moins deux et en fait plusieurs. Ceci nous permet d’énoncer que notre situation réelle, c’est d’être en permanence « entre deux ».

Crise, contrairement à ce que l’on pense, est un mot positif, à condition de l’entendre comme le définit le grand philosophe des médias, Vilèm Flusser. Dans le chapitre intitulé « Lune » de son livre, Essais sur la nature et la culture, il évoque le fait que la lune est devenue un satellite appartenant à la NASA, alors que nous continuons à voir en elle « un satellite naturel de la terre : ma vision n’intègre pas ma connaissance. Cette absence d’intégration de la connaissance à la vision est caractéristique des situations déterminées que l’on appelle « crises ». » [1]

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Paik Nam June

Cette remarque nous est très utile, car elle nous indique que l’enjeu, celui auquel sont confrontés la pensée comme l’art, et au-delà toutes les formes de création, consiste à instaurer, rétablir ou transformer les liens ou les connexions entre connaissances et visions du monde. Il faut entendre ici les connexions entre les informations que nous offrent en particulier les sciences dures comme les sciences humaines et l’image acceptable d’un monde acceptable aussi que nous essayons de composer. Et la difficulté tient à ce que ce monde dans lequel nous vivons est non seulement difficile, violent, instable mais difficile à embrasser d’un seul regard.

Cette tension nous conduit à comprendre que ces choses évidentes ne sont que d’anciennes croyances. On pourrait aussi dire que ce sont des stéréotypes, ancrés en nous par l’usage singulier que nous faisons du langage ou, si l’on veut, des langages.
L’art, qui n’est autre qu’une sorte de tentative individuelle ou collective de comprendre ce qui a lieu en projetant sur le monde ce qui relève pour chacun de ses connaissances et de son besoin de s’orienter, l’art donc, se trouve aujourd’hui dans une position nouvelle. Il n’a plus pour fonction première de relier directement une proposition plastique, littéraire ou musicale, aux sensations, aux émotions et à partir du champ psycho-affectif, au beau voire au vrai, au champ intellectuel.
L’art est aujourd’hui essentiellement voué à cette tâche difficile mais grandiose de traduire ce qui est encore peu ou mal connu dans un vocabulaire qui serait mieux connu, ou si l’on veut, de conduire les formes connues de langage ou d’expression à se renouveler afin de pouvoir être à la hauteur de cet inconnu qui approche.
On peut ici évoquer l’œuvre magistrale d’anticipation visionnaire de Nam June Paik et en particulier « Moon is the oldest TV ( 62-95) ».

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Chong Jae-Kyoo

Cette image de la lune est en fait une surface éclairée. Il est facile de faire le lien, à peine métaphorique, avec une projection. La surface de la lune nous plonge dans l’attente d’une image qui serait projetée sur une sorte d’écran suspendu dans le noir infini du ciel, comme dans une immense salle de cinéma. Pour Paik, la lune est ainsi le « plus ancien téléviseur ».

La lune est là depuis toujours, enfin presque. Mais on sait aussi que Paik pousse plus loin le refus des divers paramètres attachés au média TV – transmission en direct, enregistrement, rediffusion, flot permanent de toutes sortes d’images – puisque les prétendues images des phases de la lune n’existent pas en réalité. Les formes que l’on prend des croissants lunaires ont en fait été obtenues grâce à des aimants placés sur le tube cathodique. L’image de la lune, relève de notre faculté d’association, de notre système d’inférence. L’image sur ces écrans est nettement issue de notre imagination, même si elle s’appuie sur un phénomène lié au média TV. La télévision devient alors la transcription dans notre monde d’une une forme originaire, qui existait bien avant que l’homme ne puisse la regarder, comme phénomène naturel, comme image ou comme satellite de la NASA.

Il faut ici évoquer en écho le dernier film du cinéaste Jean-Luc Godard, dont le titre à lui seul est un programme très ambitieux mais très ambigu, Adieu au langage. Ce qu’il pointe ce sont les écueils, les poches de résistances, les lieux de frottement entre mots et images, repérables parfois à de minuscules trous noirs ou à des éclairs électriques inattendus.

On voit ainsi se dessiner une carte. Elle permet de répartir les pratiques et les artistes en fonction de ces critères qu’il faut en partie inventer ou réinventer. Ces critères doivent se baser sur ces différents « modes de traduction » qui semblent être à l’essai et sur les types de zones qu’ils permettent d’entrevoir.

Il faut bien comprendre que le nouveau, cette figure tutélaire de la modernité et de ses avatars post-modernes ne constitue plus le référent ultime de ces évaluations.
Souvenons nous des derniers vers du grand recueil poétique de Charles Baudelaire Les fleurs du mal, qui se trouvent à la fin du dernier poème intitulé « Le voyage » :

« Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! »

Ce que nous avons à faire aujourd’hui, c’est donc d’inventer les critères qui répondent aux nouvelles zones de la cartes des pratiques. Nous avons abandonné au cours du XXe siècle le beau. Il nous faut aussi abandonner avec le nouveau, la forme sujet qui lui correspond et donc la figure emblématique du jugement.

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Ha Tae-Bun

Pour les uns, je parle des artistes, créer sera une tentative de s’opposer à cette déchirure entre une vision du monde mise à mal et des connaissances incontrôlées, en jouant les raccommodeurs ou les raccommodeuses en vue de sauver ce qui reste de cette vision ancienne des choses. Devant la fuite en avant des connaissances et la métamorphose de l’image que l’on se fait du monde, il s’agit de se protéger et de se rassurer, ainsi que tous ceux qui tiennent à penser en fonction de l’ancien monde ou au moins des anciens langages et modes d’expression. Ces artistes sont entre deux mondes comme entre des repères qui risquent de se faire écraser ou déborder. Leur importance tient à ce qu’ils servent de balise et de témoins et qu’ils permettent néanmoins à une certaine intégration du malaise de se faire dans l’esprit de certains. Ces artistes pensent l’art à partir de l’art.

Pour d’autres artistes, l’art est ce moyen par lequel ils tentent de comprendre ce qui advient au monde. Leur pratique est tout entière située dans l’entre deux. Ils ont compris qu’inventer c’est traduire. Ces purs traducteurs, si notre schéma n’est pas trop erroné, sont confrontés à un problème majeur, celui de faire exister dans un monde dominé par la rationalité technique et électronique des états, des forces, des formes qui ont, dans le langage commun, à voir avec des entités non rationnelles ou non raitoïdes. Ils doivent articuler ensemble les élans puissants de l’hypertechnicité et les esprits enclins à traduire dans une langue les signes de mondes agissants mais secrets. Ils sont les véritables intercesseurs, les véritables chamans, les véritables inventeurs parce qu’ils tentent de traduire ce que nous disent les esprits au sujet de ce qui vient dans la langue incertaine de l’entre-deux mondes.

L’art se présente donc aujourd’hui comme une subtile sonde interstellaire permettant d’analyser le monde, l’univers, le cosmos, l’infiniment petit, le monde physique et les univers psychiques, et de rétroprojeter dans un aujourd’hui nécessairement peureux et frileux ce que la recherche n’a pas toujours permis de saisir.
Que cette compréhension soit imparfaite est inévitable. Il nous fait accepter cette imperfection. C’est pour cela que l’art aujourd’hui ne peut plus se fixer pour objectif le beau. Il doit tendre vers des formes dont la fonction est d’être des liens, des ponts, des appareils de traduction, des liaisons directes entre ciel et terre, entre rêve et réalité.
Cette carte une fois esquissée permet de dessiner une autre carte, celle des fonctions nouvelles de la critique.

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Kwun Sun-Cheol

2 - Le labyrinthe et la multiplication des lignes de schize

L’écrivain argentin José Luis Borges a remarqué que la forme la plus radicale du labyrinthe était la ligne droite. Fermez les yeux et essayez un instant de vous représenter cette injonction formidable qu’elle représente et le piège qu’elle constitue pour l’esprit, cette ligne droite, celle de la route censée conduire droit au but, celle du temps censé conduire droit à la mort ou à la résurrection. Et soudain cette forme, expression plastique pure de la raison, devient source de questions pourvoyeuses d’angoisse. Qu’est la ligne droite sinon la forme paradoxalement fermée de l’entre-deux ? Elle affirme le lien, mais perd tout contact avec les mondes qui sont à chacun de ses extrémités.

L’art n’est pas opposé à la raison. Ses représentants les plus inventifs sont ceux qui ont la capacité et la force de remettre en cause notre croyance en la raison et en la toute puissance de son injonction qui fait de la vie un chemin s’étirant d’un point à un autre.

Le sujet était la forme du psychisme capable de répondre à cette injonction.
Longtemps l’art a été porté par le besoin de participer à cette fête. Aujourd’hui les choses ont changé. L’enjeu est de comprendre ce que nous avons perdu en nous installant sur la ligne droite comme en notre territoire et notre demeure et qu’il faut à la fois pour nous rapprocher de ce « perdu » et pour nous rapprocher de ce qui vient accepter que cette ligne droite soit devenue la forme de l’entre-deux.

Alors les signes, les bruits les manifestations les plus diverses peuvent à nouveau venir à nous parce qu’elles seront perçues par nous.Et nous redécouvrons alors qu’il existe en nous et autour de nous une infinité de mondes.

Le labyrinthe a donc changé de forme. C’est pourquoi nous avons l’impression d’être perdus deux fois.

La première fois parce que la ligne droite ne répond plus à nos attentes, ne les porte plus vers l’idée qu’un but nous porte, qu’une fin nous attend. C’est pourquoi nous sommes devenus « les hommes déçus ». Nous avons fait de l’art le champ d’exploration des formes de notre déception et nous avons appris à juger les artistes en fonction de notre relation à cette déception.

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Lee Ufan

La seconde fois parce que nous nous obstinons à fermer les yeux sur ces masses d’informations qui nous arrivent de toutes parts parce que nous pensons qu’elles vont nous noyer encore plus et parce que nous croyons ne pas disposer des moyens de les classer.

La critique doit aujourd’hui être le champ de production textuelle qui, prenant acte de la puissance neuve des images, trouve et invente de nouveaux moyens pour les penser avec les mots. La critique est aujourd’hui en charge de ce langage qui semble nous fuir autant que nous le fuyons, des images qui laissent parfois penser qu’elles peuvent se passer de lui et de cet entre-deux, de cette situation existentielle nouvelle, à partir de laquelle elle doit penser.

Nous appelons schize cet entre-deux qui se projette et se propage du dehors, de notre relation au monde, à ce qui autrefois constituait notre intériorité et qui retourne cette intériorité un peu comme on le ferait d’un gant. Ainsi, la posture du sujet de l’énonciation redouble celle de notre relation au monde. L’entre-deux est à la fois signe de la crise et forme de la schize. La schize traverse et restructure le monde, comme elle nous traverse et restructure notre position dans le monde ainsi que notre psychisme

La ligne droite est la forme du labyrinthe lorsqu’elle est tendue vers un but, mais elle devient ligne qui traverse et scinde, ligne de schize quand elle passe à travers tout laissant dans les espaces des pratiques et des pensées des traînées blanches comme le sillage d’avions dans le ciel.

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Natacha Nisic

Le labyrinthe était la ligne, invisible mais perceptible qui coupait en deux le monde entre monde des images et monde des mots, mais les reliait en laissant entendre qu’elle conduisait quelque part, cette ligne. Aujourd’hui, le labyrinthe est cet « espace » interstitiel sillonné par des lignes temporaires ou durables qui sont comme autant de lignes de partage ou de schizes qui séparent ce que l’on croyait uni. Si l’on accepte de prendre acte de cette nouvelle donne, notre relation aux autres, au monde à nous-mêmes doit être reformulée.

La schize est à entendre en un sens positif, délié de son ancrage dans le champ psychiatrique. La schize, c’est l’état de notre cerveau aujourd’hui, l’état de notre pensée divisée à la manière dont est divisé le monde. Il nous faut donc inventer une nouvelle manière de penser ce qui arrive et ce qui nous arrive. La schize est à la fois une source de tension et la forme centrale de l’invention.

La critique doit prendre en charge la crise comme étant une manifestation de la schize, et l’art lui, doit prendre en charge la schize comme expression de la crise. L’art multiplie les lignes de schize, là où la critique les repère et tente de leur conférer sinon un ordre, du moins une forme, une figure, une lisibilité articulant affects et percepts.

Cette approche positive de la schize nous conduit à comprendre qu’elle se manifeste non plus comme une faille profonde entre deux mondes inconciliables, mais comme un réseau de fêlures. La schize ne croît pas, elle se multiplie. Autrement dit la schize est la signature du multiple dans un univers toujours « monothéiste ».

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Chong Jae-Kyoo

3 - La schize orient/occident, les formes de l’art et la fonction de la critique

Chaman ou chrétien, bouddhiste ou musulman, rationaliste ou savant fou, technophile ou technophobe, angoissé par la mort autoprogrammée de l’humanité ou désireux de faire en sorte que cela aille vers un bonheur encore possible malgré les doutes et les négations, nous pouvons fermer les yeux et tenter de fuir dans un monde intérieur tellement poreux que nous n’y sommes plus à l’abri ou vivre eyes wide open en acceptant notre situation d’être entre-deux.

On a appelé crise cet entre-deux du (regard) point de vue sur le monde et des connaissances disponibles, schize cet entre-deux du point de vue de la zone psychique. Nous appellerons partage cet entre-deux vu de la zone des pratiques culturelles.

Les artistes ont pour tâche essentielle aujourd’hui de repérer ces failles, de les articuler entre elles selon des principes de résonance, d’analogie ou d’opposition, et de tenter ainsi d’inventer de nouvelles formes de pensée. Car penser, c’est faire et défaire des nœuds, des liens, des ponts, bref transposer les éléments d’un monde à l’autre, autrement dit traduire ou si l’on veut au sens le plus essentiel de ce mot, métaphoriser.

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Natacha Nisic

L’enjeu n’est pas tant de passer d’un monde à l’autre, mais le faisant, de rendre compte non seulement de la différence et des ressemblances, mais surtout des modalités complémentaires et des articulations liées aux effets de rétroaction de l’un de ces mondes sur un autre, peu importe si ceux-ci ont des rives incertaines, le lien comme la faille métaphoriques sont tout aussi réels dès lors que nous les sentons nous traverser et nous déchirer.

Le cœur de cette dernière partie de ma réflexion se fait à partir de mon expérience directe des pratiques des artistes coréens, de mes efforts modestes pour tenter de comprendre comment la situation de l’art en Corée est à la fois traversée et portée par certaines de ces « lignes de schize » et comment ces fêlures sont source d’une inventivité radicale.

Modèle de référence, l’art européen est, avec l’art américain, un objet culturel, un symbole et une source de « fantasmes », et donc une sorte de pile énergétique à intensité variable mais toujours active. Mais depuis une bonne trentaine d’années, à mesure que le rayonnement culturel américain décline et avec lui celui de l’Europe, se lève un rayonnement culturel asiatique puissant. Voilà, pour nous aujourd’hui l’une de ces lignes de schize essentielle qui traverse le monde en tout sens.

Pour le dire d’un mot, parcourir cette ligne de schize, c’est voyager, et cela ne peut se faire que de manière globalement inédite car les conditions du voyage sont inédites. On se souviendra ici de la phrase célèbre de Samuel Beckett, « Nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager, que je sache, nous sommes cons, mais pas à ce point. »

Dans son Carnet de notes des « Mémoires d’Hadrien », Marguerite Yourcenar recopie une citation tirée de la Correspondance de Flaubert : « Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. » On peut dire que ce moment a été un « vide plein de l’homme ».

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Ha Tae-Bun

Il faudrait reprendre et reformuler cette phrase aujourd’hui et dire que les dieux n’étant plus et l’homme ayant largement commencé de s’effacer sur l’horizon des craintes, il ne nous reste plus qu’à voyager dans cet entre-deux puisqu’il est la forme du monde reflétée par nos esprits et la forme de nos esprits se métamorphosant en monde ramifié. Et singulièrement, ce que l’on retrouve, c’est un face à face entre les forces du non-ratoïde, qui conduisent à repenser notre rapport au magique et les puissances qui accomplissent l’effacement de l’homme dans les calculs d’une hyper rationalisation.
On peut aussi dire que dans les deux cas, il s’agit de tirer dans un sens ou dans un autre pour soulever ou reposer et de toute façon relier la jupe du rêve et la peau du réel.

Il s’agit de passer en permanence d’un côté à l’autre d’une ligne de schize. Certains consacrent leur vie à établir des liens ou mesurer des distances entre les deux bords d’une ligne, d’autres, voyageurs impénitents en parcourent tant qu’ils dessinent, eux, des cartes du monde d’une complexité sauvage.

J’ai rencontré, depuis maintenant plus de vingt-cinq ans, un grand nombre d’artistes coréens qui étaient venus s’installer en France. J’ai aussi eu la chance, ces dix dernières années, de faire de nombreux et réguliers séjours en Corée. J’ai ainsi pu voir qu’il y avait trois grandes manières pour les artistes coréens de faire passer en eux la ligne de schize orient/occident.

1 - En tant que critique d’art, en tant qu’ami, en tant que philosophe et écrivain aussi, j’ai tenté de comprendre les « raisons » qui ont poussé des artistes coréens à venir s’installer en France après l’ouverture de leur pays à la fin des années quatre-vingt. Pour les plus jeunes, c’est à l’évidence le système éducatif, attractif à la fois par sa gratuité et par sa qualité, qui a été déterminant, mais pour tous, c’est l’aura de « Paris capitale du XIXe siècle » comme la nommait le penseur allemand Walter Benjamin, qui a été déterminante. Cette aura a continué de briller intensément jusque dans les années soixante du XXe siècle et ses rayons ne se sont toujours pas éteints. En d’autres termes, l’Europe et la France en particulier jouissaient et jouissent encore d’une puissance à la fois fantasmatique et symbolique importante dont Paris est le cœur vivant.

Lorsque l’on découvre par la suite combien est intense l’attachement des Coréens à leur pays natal, partir, quitter la Corée apparaît comme un geste fort, un arrachement, et l’on finit par deviner qu’une certaine forme de douleur les hante inévitablement. Mais il faut prendre en compte et comprendre l’appel d’air constitué par l’Occident, aujourd’hui encore, dans ce qui compte le plus, à l’évidence, leur désir d’ouverture spirituelle. De plus, à l’heure où la mondialisation se mettait en marche, une connaissance approfondie de la culture occidentale s’imposait. D’un point de vue global, il importait à ce pays qui se relevait d’une guerre fratricide et commençait de prendre place dans le concert des nations industrieuses, d’envoyer des émissaires afin de mieux comprendre les fondements de la culture européenne. D’un point de vue individuel, chaque artiste devenait à lui seul un « laboratoire expérimental ». Chacun allait vivre et expérimenter pour lui et pour les autres à la fois les difficultés de la différence culturelle et les formes possibles de rapprochement, voire de lien.
Le texte de Park Ynhui (nom de plume Park Yeemun) accessible désormais aux Ateliers des cahiers dans la traduction de Benjamin Joineau, et intitulé N’écoutez pas la voix d’un cochon, est à lui seul porteur de l’ensemble des tensions et de la violence inhérente au voyage en occident et au voisinage, lorsque l’on s’y installe pour quelques années.

2 - J’ai aussi connu en Corée des artistes qui n’avaient pas nécessairement séjourné à l’étranger, mais qui étaient à la fois imprégnés d’analyses en provenance de l’occident et fortement ancrés dans leur culture. J’ai pu ainsi appréhender comment cette culture était elle-même déchirée, schizée donc, entre une hyper modernité vécue au quotidien mais peu présente dans l’art, et un classicisme dans la conception de l’art ayant pour fonction d’atténuer les tensions internes, intimes, psychiques, que cette soumission au progrès technique engendre souvent.

3 - J’ai enfin découvert des artistes pour qui cette faille n’est plus pertinente. C’en est une autre qui importe, celle qui sépare et relie les attentes cosmiques d’une métamorphose en cours et les difficultés à en rendre compte dans le langage traditionnel, ou si l’on préfère dans la langue et les formes classiques de l’art.
Mais ce qui compte surtout, c’est le fait que dans la plupart des cas, les artistes coréens sont exposés à deux de ces lignes de schize et plus souvent aux trois à la fois, dans des proportions néanmoins variables.

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Kwun Sun-Cheol

Je vous laisse le soin d’exercer votre esprit critique, au sens que je tente de donner à ce mot, je vais sans les ranger dans l’une ou l’autre de ces catégories, évoquer brièvement les artistes coréens sur lesquels j’ai écrit et qui me semblent permettre de dresser une carte complexe des lignes de schize auxquelles la grande ligne orient/occident a pu donner lieu. Mon évocation n’obéira à aucune préséance d’âge ou de type de pratique artistique, mais tentera de montrer comment ces lignes se composent entre elles.
Chong Jae-Kyoo est à l’évidence l’un des artistes les plus percutants, mais les plus mal connus relativement à cette question des lignes de schize. Aucune mieux son œuvre n’exprime, dans le domaine des arts plastiques, ce que l’on a vu émerger à travers les remarques de Park Ynhui, à savoir cette différence entre l’Orient et l’Occident est en fait une confrontation entre la fascination que la raison exerce tant sur les esprits des hommes que sur le visage nouveau du monde et un rapport au monde qui n’a pas oublié ses fondements anciens, sa relation intime avec la tradition comme avec la nature.

C’est précisément dans la manière d’articuler cette évidence de la toute puissance de la raison avec la puissance inextinguible d’affects enracinés dans une relation magique au monde, affects culturels mais réellement vécus, que les artistes coréens apportent aujourd’hui à travers leur expérience du voyage un renouvellement des pratiques artistiques.

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Lee Ufan

Kwun Suncheol est un peintre vivant à Paris depuis des décennies, et qui fait, lui, des allers-retours constants entre France et Corée. Il réalise une œuvre issue de la tradition coréenne de la peinture de paysage. Pourtant, on découvre sur ses toiles combien son geste pictural est violent. Ses coups de pinceau sont si puissants qu’ils torturent le fond de la toile et expriment le tourment des âmes. Grâce à une technique assurée, il transforme les portraits qu’il réalise en de véritables paysages. Dans cette œuvre affleurent parfois aussi des barbelés qui rappellent la guerre civile coréenne non moins que les camps que l’Europe a connus autour de la Première Guerre mondiale. Comme l’a montré Park Ynhui, c’est la dialectique entre racines culturelles et assimilation de la culture de l’autre qui au cœur de l’œuvre de nombreux artistes ayant une relation forte avec l’occident.

Il y a aussi des artistes, comme le célèbre Lee U Fan, qui eux sont parvenus à une autre opération, celle d’inscrire par la reconnaissance de leur œuvre une présence forte de l’orient en occident. Des coups de pinceaux proches de ceux que pratiquèrent les peintres lyriques abstraits et construisant des œuvres mettant en scène l’articulation entre plein et vide, il est parvenu à imposer un coup de pinceau porteur à lui seul de la totalité de la peinture concentrée en le geste qui la fait. Méditation active, son œuvre est une forme de présentification de la schize dans laquelle l’orient enveloppe de son voile translucide les redents de la pensée occidentale. Il en va de même avec l’œuvre de Bang Hai-Ja, installée en France depuis les années soixante et qui, elle, ensemence l’esprit occidental d’une vision du cosmos empreinte de sagesse.
Se dessine enfin, dans une génération sensiblement plus jeune, une approche plus complexe, plus diffuse, dans laquelle l’héritage jusqu’ici non assumé de Nam June Paik et l’exigence d’un discours qui explore la multiplicité des schizes plutôt que cette grande faille entre orient occident. C’est à l’évidence la grande artiste Lee Bul qui a été la figure de proue de ce mouvement de reprise d’un questionnement sur la technologie et les mutations qu’elles portent avec elle. Elle l’a fait à partir d’une position critique sociale et politique forte qui l’a conduite à des œuvres dans lesquelles la fiction se décline entre science-fiction, politique-fiction et récit impossible. Ses œuvres se déplient le long de ces lignes de schize rétives à la narration et elle leur confère une puissance de signification à la fois organisée et non directement narrative.

Des artistes plus jeunes comme Jaewoo ou Ha Taebum par exemple, considèrent pour acquis l’usage de la technologie. Ils ont en particulier pris conscience du fait que les images sont le vecteur majeur de cette prolifération des schizes. C’est donc légitimement vers un questionnement sur le statut des images aujourd’hui, de tous les types d’images, et cela tant sur le monde qui les entoure que sur les esprits qui les reçoivent, les consomment ou les subissent, qu’ils orientent leur travail. Il le font avec des œuvres d’une puissance visuelle et émotionnelle intense.

Il importe cependant ici de mentionner une nouvelle strate de réalité et d’échanges, une nouvelle ligne de schize qui est devenue visible depuis quelques années et qui est le fruit d’échanges dans l’autre sens, de l’occident vers l’orient, à travers l’intérêt et la présence d’artistes européens, français en particulier, en Corée. Ils sont attirés par le pays, ses aspects les plus contemporains, mais aussi par ses traditions. Je ne mentionnerai ici que deux artistes, deux femmes, qui ont séjourné ici. Chacune a tenté de s’approcher de ces deux éléments qui fascinent le plus les étrangers, la partition de la Corée en deux, une ligne de schize bien réelle, toujours brûlante dans le cœur de chaque coréen provenant de l’histoire mais active au quotidien, et le chamanisme, cette présence ineffaçable dans l’âme de chacun de ces mondes antérieurs, de ces autres mondes que la part qui nous relie au magique permet d’appréhender. On commence aussi à envisager cela du point de vue de la physique quantique qui vient confirmer, elle, l’existence probable d’une infinité d’univers parallèle au nôtre et qu’elle nomme multivers.

Christine Laquet par exemple pour laquelle j’ai écrit un texte au sujet de son expérience lors de sa résidence au GCC, en a fait l’expérience en travaillant avec une chamane. Natacha Nisic a montré, elle, dans une exposition récente au Musée du Jeu de Paume à Paris, une longue vidéo intitulée Andrea en conversation, relatant le voyage réel vers le chamanisme, le devenir chamane donc, d’une femme allemande.
Ces deux exemples montrent à eux seuls comment il est possible de parcourir ces lignes de schize et comment une production artistique trouve là une nouvelle possibilité de se définir.

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Oh Jaewoo

Conclure

Nous sommes au cœur du labyrinthe et, paradoxalement, nous nous tenons en même temps sur son seuil. Nous avons donc trois options, qui sont chacune comme trois modalités de la croyance. La première, c’est de continuer à errer en arguant que nous ne trouverons pas la sortie de ce labyrinthe. La deuxième est d’appréhender le seuil comme une chance et de considérer que, quel que soit notre choix, nous pénétrerons dans un labyrinthe, celui des peurs et des passions ou celui de l’angoisse nue devant l’immensité du paysage qui n’a pas été fait de main d’homme. La troisième solution consiste à considérer que le labyrinthe n’existe pas puisque la vie est à la fois son nom et sa forme.

Dans ce cas, il nous redevient possible d’établir des catégories, de travailler avec elles, de les faire travailler pour nous, mais aussi de les brouiller pour pouvoir poursuivre notre voyage immobile dans la complexité des lignes de schize sans nous crisper sur des positions idéologiques qui n’ont plus pour fonction que de nous faire souffrir inutilement, que de prolonger notre soumission à la croyance en l’existence du labyrinthe.

L’art, on le comprend, trouve ici sa fonction la plus haute, nous délivrer de ces croyances en les accomplissant, et la critique retrouve elle sa grandeur qui est de décrypter les signes émis par la pensée en acte dans l’art et de les faire exister dans le champ élargi du verbe sans tomber dans le piège de les faire entrer de force dans la suite pseudologique d’une narration inconséquente. Les mots et les images sont alors les deux vecteurs d’une approche vivante et virale de la schize comme phénomène transdisciplinaire et comme nom du partage dans les formes renouvelées de la création.

Notes

[1Op. cit., p. 62.