dimanche 30 août 2015

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Les îles transparentes

, Jean-Pierre Brazs

Est-il possible de peindre sans peindre ? Existe-il des espèces vivantes chromophages se nourrissant des couleurs du monde ? Peut-on peindre un paysage sans le faire disparaître ? Ici, ailleurs, dedans et dehors, passé et futur peuvent-ils être contenus dans une seule boîte ?

La première île est apparue le 20 mars 2012 à la fin de l’après-midi. Les rares témoins de ce phénomène ont indiqué avoir clairement distingué à contre-jour, dans la lumière du couchant, une forme qui ne pouvait être confondue avec la silhouette d’un bateau. L’île ayant disparu au moment même où le soleil s’est enfoncé sous l’horizon, ils pensèrent dans un premier temps à un phénomène optique assimilable à un mirage.
J’ai rencontré ces témoins à l’occasion d’une enquête entreprise après la découverte dans la zone d’estran de la baie d’objets étranges déposés par les flots. (Je suis coutumier de ces récoltes qui m’ont permis de constituer une importante collection de ces messages transmis par les mouvements des eaux). Ils m’ont décrit comment, à la suite de la première apparition de l’île, ils ont organisé, avec un groupe de parents et d’amis (d’abord incrédules), des séances d’observation en différents lieux et à différentes heures de la journée. Les apparitions de l’île s’étant renouvelées, ils ont tenu un registre des observations successives. Une copie de ce document m’a permis d’entreprendre une étude statistique riche d’enseignements. De mon côté, je leur ai communiqué l’inventaire des objets, aux formes et aux couleurs très particulières, découverts sur le rivage, ainsi que des photos d’objets flottants.

Nous avons décidé dans un premier temps de nous revoir régulièrement pour faire le point sur l’avancée de nos études respectives, en gardant le secret sur nos découvertes. Aujourd’hui, nous pouvons établir de façon certaine une relation entre les apparitions momentanées d’îles au large de la baie et le dépôt d’objets flottés. Le moment est donc venu publier nos travaux, non seulement parce qu’ils peuvent intéresser la communauté scientifique, mais aussi parce qu’ils pourraient avoir des conséquences sur les relations que les habitants de région entretiennent avec leur milieu de vie, sans parler de leur impact dans le domaine touristique.

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Je ne voudrais pas devenir ennuyeux avec les descriptions détaillées des phénomènes observés, les cohortes de doutes qui nous ont parfois découragés et les innombrables hypothèses émises puis abandonnées. Voici donc un récapitulatif synthétique des faits les plus troublants et des hypothèses les plus crédibles à ce jour.
L’apparition des îles ne correspond à aucun cycle régulier. De longues semaines peuvent s’écouler entre deux phénomènes, qui peuvent avoir lieu à toute heure du jour (aucune apparition nocturne n’a été relevée). Toutefois, sur la période de mars 2012 à janvier 2013, pour laquelle nous disposons de statistiques complètes, on constate de légers pics dans les courbes des fréquences des apparitions : aux heures du lever et du coucher du soleil, ainsi qu’en matinée, avant la levée des premières brumes.
Depuis les points d’observation terrestres, les îles apparaissent plus nettement si les observateurs sont nombreux. En créant des points d’observation symétriquement situés de part et d’autre de la baie, les apparitions sont plus précises encore. Depuis chaque couple de points de vue on observe une île différente, toujours la même. On peut en conclure qu’il existe plusieurs îles, chacune étant liée à un couple de point de vue.

Les observations à la jumelle et les photographies au téléobjectif donnent des images floues. De même, les tentatives d’observations rapprochées, depuis des embarcations, ont permis de constater que plus on se rapproche de la position supposée d’une île plus celle-ci perd de sa netteté, jusqu’à disparaître totalement.

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La zone de probabilité d’apparition des îles est située largement au-delà des îlots existant au large de la baie et des limites des plus basses marées.
Sur les vues satellitaires de la baie, on distingue nettement, aux endroits supposés de l’apparition des îles, des taches circulaires composées de bandes concentriques de différentes couleurs. Certaines semblent opaques, d’autres plus ou moins transparentes. Des spécialistes des analyses cartographiques consultés indiquent que ces taches peuvent résulter d’effets d’optique liés à la structure des couches basses de l’atmosphère, mettant en jeu des phénomènes de réflexions, d’absorptions et de réfractions.

Réunir simultanément plus d’observateurs a permis d’obtenir des apparitions plus nettes, mais plus espacées dans le temps. C’est au cours de ces périodes « sans îles » que les récoltes d’objets sur les plages ont été les plus fructueuses. Nous avons constaté que ces dépôts d’objets avaient lieu deux à trois jours après les apparitions.

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Une fois ces faits établis, nous avons pu engager des études plus précises dans le but de donner une explication à ce double phénomène.

Sur des photos satellitaires et des cartes marines, nous avons disposé les points de vue, la zone de présence virtuelle des îles, les zones de dépôts des objets, tirer des traits, mesurer des angles et des distances. Nous avons constaté que les dépôts d’objets sur les plages de la baie ont eu lieu symétriquement de part et d’autre de la baie. Ce qui suppose qu’un transfert de matière, utilisant les forces et les directions des mouvements naturels de l’eau, se soit trouvé en situation de négocier ses effets avec une raison géométrique.

Certains objets flottants ont pu être photographiés tout au long de leur trajectoire depuis les lieux supposés d’apparition des îles jusqu’aux points d’échouage.

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Sur certaines photographies, on distingue à proximité des « îles transparentes » des tourbillons sans matières : de simples mouvements de l’eau qui n’auraient rien de remarquable, si on ne distinguait, en s’éloignant un peu des îles, les mêmes formes mouvementées constituées de fines particules (de sable, de vase, de plancton ?) s’agglomérant d’abord en masses indécises puis en formes évoquant les spirales galactiques ou la longue chevelure de la blanche Ophélie. Ensuite les formes sont de plus en plus compactes et deviennent de véritables objets aux contours très précis dérivant vers les berges. Au fur et à mesure de leur avancée, les objets semblent remonter peu à peu vers la surface, pour devenir, à l’approche de la terre ferme, de véritables « objets flottants » évoluant lentement vers un point d’échouage.
C’est à l’occasion de ce déplacement vers la terre ferme que les formes se complexifient. Des sphères s’allongent en masses oblongues qui peuvent s’étrangler ou s’étirer en germination, en diverticules, en bras ou en branches qui parfois ensuite se ramifient. Un autre phénomène est pourvoyeur de formes : les inévitables collisions entre objets flottants engendrent des combinaisons inattendues, formant de nouvelles entités continuant à dériver. Étant donné l’étrangeté des objets récoltés sur les plages, il semble que cette morphogenèse par assemblage soit très fréquente.

Durant tout leur périple les objets flottés, comme en témoignent les rares photographies prisent avant leur échouage, sont blancs. On peut raisonnablement supposer qu’ils n’ont acquis leur aspect coloré qu’une fois déposés sur le sable, les graviers ou la vase. Malheureusement, nous ne disposons d’aucun témoignage concernant ce moment important du passage du stade aquatique à celui de l’existence terrestre au cours de laquelle ils acquièrent cette tenue d’apparat combinant des rouges, des jaunes, des noirs plus ou moins brillants et parfois de l’or.

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De l’examen attentif de plusieurs de ces objets on peut retenir que les zones colorées ne correspondent pas aux différents volumes agglomérés pour constituer l’objet. Elles permettent toutefois de différencier clairement la partie aérienne de l’objet échoué, en contact avec l’air, de sa partie prisonnière du sol, (de la même manière que pour une embarcation on distingue les « œuvres vives » au-dessus de la ligne de flottaison et les « œuvres mortes » en dessous de cette ligne). Le rouge et le jaune semblent le plus souvent appartenir aux surfaces du dessus et le noir au monde du dessous. L’or quand il est présent se trouve toujours posé sur une zone rouge ; il est parfois recouvert partiellement d’un glacis noir. Des constructions colorées plus complexes trouvent facilement une explication : les objets une fois échoués, ont pu être déplacés et même retournés sens dessus dessous, soit qu’un animal de passage, soit qu’une vague d’une marée plus forte… Une mince zone noire peut alors recouvrir une surface dans laquelle le jaune se dégrade progressivement en rouge. Un glacis rouge ou jaune peut se déposer sur un dessous noir. Les coupes stratigraphiques effectuées sur certains échantillons témoignent de toutes les combinaisons possibles. Certains objets ont une coloration très pâle, pour d’autres l’intensité des couleurs est maximale. Il semble que parvenus à ce point de saturation les objets restent stables dans leur apparence et que seule une altération naturelle puisse ensuite les transformer. La présence de l’or ne peut s’expliquer que par la nécessité de capter quelques éclats de la lumière solaire.

Pour expliquer la formation de cette coloration superficielle on peut imaginer des phénomènes chimiques dans lesquels interviennent d’une part les sels marins (qui n’ont pas manqué d’imprégner l’objet) et d’autre part l’oxygène de l’air ainsi que les nombreux agents atmosphériques transportés parfois très loin de leur lieu d’émission. Les vases sur lesquelles les objets se sont parfois échoués peuvent également être pourvoyeuses d’oxydes et de sels métalliques. De telles réactions chimiques créatrices de teintes noires à partir d’éléments naturels sont fréquentes : les motifs noirs des bogolans sont obtenus par réaction de tanins végétaux avec la boue ferrugineuse extraite de marigots maliens. C’est le même type de réaction chimique qui permet depuis l’antiquité de fabriquer des encres noires en faisant réagir des tannins avec des sels de fer. La présence du noir serait ainsi facilement expliquée.

J’ai retenu de ces rapprochements avec des phénomènes naturels que les objets flottants se sont formés dans le monde aquatique, puis ont acquis leur coloration une fois échoués ; que pour réaliser cette métamorphose, il a suffi de laisser agir les hasards des rencontres entre matières végétales et minérales.

Plus difficile est d’associer, dans un système global, à la fois l’apparition des îles, et la formation, l’échouage puis la coloration des objets flottants.

Récapitulons. Dans une zone précise au large de la baie existent des îles potentielles. Elles n’ont pas de réalité matérielle (au moins en ce qui concerne la matière telle que nous la manipulons couramment) ; un effort collectif peut faire exister une image de ces îles ; des regards, s’ils sont suffisamment nombreux et puissants, peuvent être capables de détacher des fragments de la réalité virtuelle des îles ; des conditions particulières mettant en jeu des phénomènes énergétiques peuvent matérialiser des fragments de ce monde virtuel qui peuvent alors venir se déposer sur les plages.

Jusque-là l’explication est rationnelle.

Afin de valider l’orientation de ma recherche, j’ai exploré d’autres hypothèses, en inversant la réflexion. On peut en effet considérer que les îles existent matériellement dans leur état naturel, mais que dans certaines conditions elles pouvaient devenir invisibles. Dans ce cas, nous pourrions être devant un phénomène appliquant à des ondes lumineuses les techniques de détournement d’ondes sismiques, expérimentées en laboratoire à petite échelle (dont on attend beaucoup pour se protéger des ravages des raz de marée). Une « cape d’invisibilité » temporelle, utilisant le fait que les différentes radiations colorées composant le spectre lumineux visible se déplacent à des vitesses très légèrement différentes, existe déjà en laboratoire : différents méta-matériaux sont ainsi utilisés de façon à ce que la lumière contourne un objet avant de reprendre sa trajectoire normale, rendant ainsi cet objet invisible. Considérant qu’un tel dispositif à grande échelle n’est pas réalisable avec les technologies dont nous disposons aujourd’hui, j’ai abandonné cette hypothèse pour retrouver mon chemin initial et la toute-puissance du regard.

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À l’occasion des apparitions des îles quelques prises de vues photographiques ont pu être effectuées. Pensant que le capteur d’un appareil photo numérique se substitue souvent au regard direct, j’ai orienté mon enquête vers l’étude des documents photographiques eux-mêmes. J’ai pu consulter des tirages de petits formats (parfois de mauvaise qualité) et dans un deuxième temps disposer de fichiers numériques à partir desquels j’ai effectué des opérations systématiques de traitement d’image. J’allais abandonner ce travail fastidieux, quand certaines des images traitées ont éclairé de façon inattendue la compréhension du phénomène d’apparition des îles. Le constat le plus étonnant concerne la découverte d’une image cachée dans les fichiers numériques originaux. En effet, en jouant sur les séparations des couches colorées, il est apparu un calque particulier, invisible dans l’image reconstituée. Je suis parvenu à isoler ce calque. En améliorant son contraste et en effectuant diverses variations chromatiques j’ai obtenu une surprenante image, dans laquelle la silhouette d’une île apparaissant au loin correspondait à l’image retournée d’un fragment du premier plan de la photo : l’endroit d’où l’on regarde est projeté au loin pour constituer ce qui est regardé. Et retourné à cette occasion ! Il est impossible aujourd’hui de mesurer toutes les conséquences de cette découverte.

Je suis sur une plage et regarde la mer ; je suis ici et regarde l’ailleurs ; cet ailleurs est une projection du lieu d’où je regarde. La pulsation régulière des vagues vient de loin, sans déplacement de matière, mais a besoin d’une plage pour acquérir une présence sonore : le bruit très particulier de la vague se brisant sur les graviers, puis celui du ruissellement bientôt recouvert par le déferlement de la vague suivante. Cette musique répétitive encourage à la rêverie. J’imagine, une fois installée cette relation entre le proche et le lointain, que puisse s’établir un « chenal mental » pouvant aussi fonctionner dans l’autre sens : comme lieu de projection de l’« ailleurs » vers l’« ici » ; ainsi s’expliquerait le phénomène de venue des objets flottés. Mais tout alors s’inverserait : mon « ici », totalement virtuel, deviendrait l’« ailleurs » d’un autre.

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Extrait de : Jean-Pierre BRAZS La boîte [b], éditions HDiffusion, 2014 dans la collection « voix d’artistes contemporains »

« La boîte [b] » réuni des textes émanant du Centre de recherche sur les faits picturaux, créé par Jean-Pierre Brazs en janvier 2009 avec pour objectifs l’inventaire et l’étude de faits picturaux réels ou imaginaires, passés, présents ou futurs, volontaires ou involontaires.