dimanche 5 mai 2013

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Les chiens de La Havane

, Danielle Robert-Guédon et Pierre Guédon

Nous sommes arrivés à La Havane au soir tombé qui, là-bas, tombe vite. De l’aéroport jusqu’au centre, nous avons suivi une large route déserte et croisé quelques piétons perdus dans la touffeur des bas-côtés.

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Nous sommes arrivés à La Havane au soir tombé qui, là-bas, tombe vite. De l’aéroport jusqu’au centre, nous avons suivi une large route déserte et croisé quelques piétons perdus dans la touffeur des bas-côtés. Arrivés à l’hôtel, il faisait déjà nuit noire. Depuis le huitième étage, nous avons scruté la ville. On devinait le port, des toits d’immeubles, des rues étroites, de rares lampadaires. Aucune enseigne lumineuse ou clignotante, aucun bruit de fond, aucune sirène d’ambulance comme si, dans cette capitale, il n’y avait jamais urgence. C’était une nuit opaque et sourde. Le ciel était de feutre noir, doux et râpeux à la fois.

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Avec l’aube, les bruits sont revenus peu à peu, encore assourdis par la brume. On dirait un ventre secoué de borborygmes. C’est l’hiver, 25°, vent de mer. Au bout du Prado, les palmiers sont agités comme des éventails. Un cargo entre au port en rayant l’eau. Finalement, nous remontons vers le théâtre pour nous enfoncer dans le quartier chinois. Rues défoncées. Circulation aléatoire, droite, gauche, selon les nids de poules. Aucune boutique excepté quelques rez-de-chaussée dont la fenêtre fait office d’étal pour de piteux légumes. Aucun yaourt dans les magasins d’état, aucune boîte de conserve. Ni lessive, ni savon. Ni mouchoirs, ni crayons. Le rien à profusion. Au fond des entrées d’immeubles, des gens assis nous regardent passer. Ils se tiennent dans l’ombre, derrière le linge qui pend. Parfois, une jeune fille cligne de l’œil en direction de mon ami - Ola, amigo - On ne sait jamais. Pas de canettes vides dans les caniveaux, pas de détritus, rien ne traîne, tout est bon.

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« Notre plus grande contribution à l’économie est d’éviter le gaspillage »,
a déclaré Raul à la réunion élargie du Conseil des ministres, rapporte le Granma.

Sur le Malecon, les nuages s’effilochent, l’écume des vagues lèche le parapet. Huit kilomètres de bitume défoncé où roulent et tressautent des Chevrolet roses, des Buick vert émeraude, comme sur une vieille photographie colorisée. Le golf n’est pas si clair, la mer a des reflets violets.

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« Sous le mot d’ordre Avec tous, et l’unité comme drapeau, des milliers de jeunes ont défilé jusqu’au Parc central pour rendre hommage au Héros national cubain José Marti », dit encore le journal.

Nous, ce sont des chiens qui nous accompagnent. En file indienne : cinq sur le parapet, trois sur le trottoir, attentifs au moindre rebut, partis pour tourner des heures autour de la ville, comme nous.

« La marche était présidée par les membres du Bureau politique, le premier vice-président du Conseil d’ État et du Conseil des ministres, et le ministre de l’Éducation supérieure. La première secrétaire de l’Union des jeunesses communistes et la première secrétaire du Parti à La Havane, étaient également présentes. »

Ni météo, ni horoscope, ni mots croisés.

Le plus petit des chiens vient nous renifler. Il nous suit ou nous précède, bifurque derrière nous, ne nous perd pas de vue. Il ne nous viendrait certainement pas à l’idée de le caresser. Nous avons quitté le Malecon pour rejoindre la vieille ville, le chien sur les talons. Personne ne pourrait non plus imaginer qu’il nous appartient.

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Pas de boîte de Canigou, pas de laisse et encore moins d’os à ronger. Les chiens ne sont pourtant pas si faméliques. Ni les gens. Pas d’avantage agressifs mais infatigables dans leur déambulation circulaire. Et nous, de sourire, de nous laisser mettre la main sur l’épaule avant de la mettre au porte-monnaie. Il est bon de se faire avoir, surtout dès le premier jour. Ainsi prémuni, on peut avancer plus fermement, refuser les calèches, les taxis et les faux cigares cohiba. Nous passons devant l’hôtel Ambos Mundos, le Havana Club, le Floridita, où des musiciens pour touristes jouent mal et fort des airs de Compay Segundo. Nous buvons des bières Bucanero dans d’autres bars qui n’ont jamais songé à s’enorgueillir d’avoir servi un ivrogne, tout Hemingway qu’il fût. Le chien est d’une patience infinie. Fidel et Raul Castro sont placardés partout sur l’affiche-anniversaire de la révolution. Le portrait du Che s’effrite sur les murs et les façades mangés de salpêtre.

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Nous avions fini par oublier le chien trottinant à nos côtés. Le portier de notre hôtel l’a chassé alors qu’il franchissait le seuil derrière nous. Nous n’avons pas osé nous retourner. Nous avons traversé le grand salon sous les portraits d’anciennes gloires habituées de l’hôtel : Al Capone, Graham Greene, avec le numéro de la chambre qu’ils occupaient et qu’on aurait pu jouer peut-être.

Ni casino, ni tombola, ni jeu de Monopoly, ni loto. Rien à gratter.

Et nous ne savons pas s’il existe, ici, une fourrière.

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Voir en ligne : Revue Place publique

Les chiens de la Havane est paru dans Revue Place publique #29 - septembre-octobre 2011.
Il est accompagné ici de photographies de Pierre Guédon.