mardi 28 octobre 2014

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Le visionnaire

Paulo Greuel : une rêverie aux yeux ouverts

, Elisa Rusca

C’est donc ainsi qu’il faut regarder les images de Paulo Greuel et qui en fait l’un des plus intéressants photographes brésiliens contemporains : dans un monde en crise où il devient si difficile de croire encore dans les rêves, les photographies de Paulo Greuel nous rappellent que, au contraire, la vie même est un rêve et l’existence est un jeu.

Si l’on devait penser à un héritier contemporain du visionnaire Salvador Dalí, on ne devrait pas aller le chercher en Espagne, mais à Campeche, Florianopolis, SC, en train, oui, de jouer sur la plage, mais pas en observant de façon obsessionnelle les ombres et les fourmis : il serait en train de regarder l’horizon et la ligne courbe de la terre contre le ciel.

Pour ceux qui sont familiers avec la célèbre allure flamboyante et visionnaire de Dalí, ne passera pas inaperçu que la même flamme brille dans les yeux de Paulo Greuel. Greuel même n’en fait pas un mystère, et admet que l’approche du médium photographique du grand maître du Surréalisme est au centre de sa conception photographique. Une approche qui veut montrer ce que l’œil humain n’arrive pas à percevoir ; une approche qui se veut, aussi et surtout, exister en tant que jeu et en tant que soulagement de l’âme. Il s’agit d’une idée de soulagement qui se rapproche de l’insouciance d’un enfant terrible et que Greuel présente par la création d’images qui, en hurlant leur indépendance par rapport à la forme et à la couleur, deviennent des tableaux abstraits qui veulent submerger le spectateur et l’amener dans un monde où tout est possible.

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Bildnis Eden - 1998

Paulo Greuel commence sa carrière photographique à Düsseldorf, en Allemagne. À cheval entre deux mondes, le rythme de la bossa nova se mélange à la rigueur allemande du traitement de la lumière, en créant un cocktail visionnaire dérangeant et séduisant. La forme, la couleur, la lumière, mais surtout l’exaltation de l’être humain accompagnent une vision auto-ironique de la société : dès le début de sa carrière, ceux-ci sont les éléments clés pour lire les images de Greuel. C’est le cas la série Bildnis (1998), dans laquelle le genre du portrait est en même temps exalté et revisité ; Greuel focalise son attention sur la forme de chaque élément du visage de ses modèles, tel Jawlenski, mais pas pour rechercher une simplification extrême du trait : au contraire, la plasticité de chaque partie est séparée, sculptée par la lumière. Les yeux fermés nous font penser aux visages sans orbites de Modigliani, car le soulagement de Greuel est onirique, introspectif quand il s’arrête sur un visage. Mais le photographe brésilien est capable d’aller au-delà du rêve : en réalisant des images qui sont elles-mêmes des fragments de rêverie, il nous ouvre la porte sur son monde intérieur, sur sa vision du monde qui se matérialise derrière ses yeux fermés. C’est avec cet esprit qu’il faut regarder les images que Greuel réalise à partir des années 2000, présentes dans les séries Sonho Tropical et Paraiso Tropical. La manipulation et l’abstraction sont exacerbées par l’usage du numérique : elles n’en sont donc pas des conséquences, car elles étaient déjà présentes dans l’altération de ses photographies analogiques. Greuel développe ainsi un langage photographique propre à la nouvelle technique photographique en le modelant sur sa conception visuelle, en ouvrant la voie à des réflexions nouvelles sur la nature même de l’image photographique.

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Bildnis Sonia - 1998

Une des dernières séries sur lesquelles il travaille actuellement, Jelly Base, est une recherche visuelle ultérieure, dans laquelle on retrouve les couleurs acides et pop de Sonho Tropical, mais le contexte a changé radicalement. Les plans et les cadres ont changé aussi : il ne s’agit plus de la plage de Campeche et de ses visiteurs, mais l’on assiste à un retour du photographe à la question de la perception de l’être humain. Cette évolution stylistique produit des images paradoxalement dépourvues de profondeur : les sujets se mêlent dans une abstraction extrême des formes, ils deviennent des ombres colorées tels des fragments de rêve dans ces moments qui suivent immédiatement le réveil. Il s’agit d’instantanés de vie, de mosaïques kaléidoscopiques de souvenirs où le regret et l’amertume sont absents : il s’agit de sensations positives projetées par une collectivité impossible à définir, mais qui est chaude, présente, en mouvement, heureuse.

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Jelly Base - 0300 - 2010

En regardant ainsi les images de Greuel on découvre en lui l’un des photographes brésiliens contemporains les plus intéressants : dans un monde en crise où il devient si difficile de croire encore dans les rêves, les photographies de Paulo Greuel nous rappellent que, au contraire, la vie même est un rêve et l’existence est un jeu.