dimanche 6 novembre 2016

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Le terrain ou les hasards du « vivre ailleurs »

Vivre ailleurs, vivre en Corée, vivre avec la Corée

, Valérie Gelézeau

Partir (vivre) ailleurs ou la Coréen par hasard ? Et d’abord, pourquoi la Corée ?
C’est une question qui m’a été posée tant de fois qu’elle m’insupporte totalement et que j’ai depuis longtemps mis au point diverses stratégies pour, selon mon humeur, mon énergie, l’auteur de cette question et les circonstances, y faire face.
Ce texte est extrait du premier volume anniversaire des Cahiers de Corée intitulé : Vivre ailleurs.

Beaucoup de gens (par exemple une grande partie de mes ami-e-s en dehors des cercles académiques) s’imaginent que les chercheurs choisissent leurs objets de recherche de manière rationnelle, que les sujets sur lesquels ils écrivent à partir de ces recherches sont ce qui les définit en tant que scientifiques et que les méthodes qu’ils construisent sont objectives et maîtrisées.

En réalité, c’est tout le contraire. Du bricolage que constitue le terrain décrit dans l’atelier du chercheur de Philippe Descola, au renversement qui fait qu’un anthropologue comme Alexandre Guillemoz devient en quelque sorte le fils spirituel de la chamane dont il suit et interprète le parcours, on maîtrise rarement ses méthodes, voire son objet de recherche. C’est même souvent lui qui finit par nous posséder et nous faire évoluer, devenant le sujet de nos écrits en même temps qu’un sujet dans notre vie.

Comme je l’explique de manière plus académique dans un article de la revue Croisement (2014), le terrain d’un chercheur dont les méthodes impliquent qu’il y ait un « travail de terrain » mais qui ne vit pas là où se situe ce terrain (dans mon cas, la Corée) est une incessante négociation entre le vivre ici et le vivre là-bas – sur le mode fragmenté du ou des voyages, parfois par le plus grand des hasards.

Partir (vivre) ailleurs ou la Coréen par hasard ? Et d’abord, pourquoi la Corée ?

C’est une question qui m’a été posée tant de fois qu’elle m’insupporte totalement et que j’ai depuis longtemps mis au point diverses stratégies pour, selon mon humeur, mon énergie, l’auteur de cette question et les circonstances, y faire face.

Le mode sérieux consiste à exposer avec conviction (car je suis convaincue) que la Corée est une région de l’Asie qui comprend encore peu de spécialistes en géographie, malgré son intérêt (modèle de développement, transition socio-politique contemporaine et donc, multiples mutations socio-spatiales, nœud géopolitique du monde actuel, etc.) et qu’en outre, son statut en Asie orientale de pays intermédiaire de taille moyenne traditionnellement centralisé ouvre peut-être de multiples possibilités d’études comparées avec la France.

Le mode émotionnel évoque le souvenir que, petite, j’adorais aider ma grand-mère, voyageuse impénitente, à compléter les albums de vignettes du chocolat Poulain ; parmi ces albums, celui du Japon, avec en ouverture la photo magnifique d’une geisha poudrée, m’avait particulièrement fascinée. Ou rappelle que, dans la méthode de lecture de CE1, centrée sur le tour du monde des protagonistes, Daniel et Valérie, c’était sans conteste l’Asie que je préférais. Parfois, la chute de ces histoires conclut que j’ai fait du coréen un peu par hasard parce qu’il y avait la queue en japonais le jour où j’ai voulu m’inscrire à l’Inalco.

Dans ces histoires un peu hasardeuses, tout est vrai – peut-être.
Le mode opportuniste flatte la volonté de puissance coréenne. Il souligne qu’un pays si important et si passionnant, mais paradoxalement encore peu connu en Occident, est un engagement scientifique aujourd’hui nécessaire et urgent en Occident.

Le mode sincère et reconnaissant rappelle la visite de M. X (un collègue de mon père qui habitait alors en Europe) dans l’appartement du grand ensemble de Parly II où j’ai vécu mon adolescence. Il dévoile parfois les détails de ce dîner au cours duquel M. X et Mme X nous avaient expliqué que leur couple heureux était un mariage arrangé, ce qui nous avait beaucoup impressionné ma mère (parfois, nous en parlons encore). M. X et sa famille, que j’ai rencontrés il y a plus de 30 ans restent encore aujourd’hui pour moi des liens forts et continus de ma vie à Séoul., quand j’y suis.

De multiples modes fictifs reprennent des histoires plus ou moins inventées arrivées à moi ou à d’autres et dont je ne me souviens plus.

Enfin, la stratégie qui consiste à faire semblant de ne pas entendre la question est celle à laquelle je recoure de plus en plus souvent. Aujourd’hui, je ne m’interroge plus guère sur les origines de départ vers la Corée car la vérité se situe, comme toujours, dans l’entre-deux, le mélange des opportunités saisies, de la chance, et des choix réfléchis.
Bref, beaucoup de hasard.

Car, finalement, ce n’est pas moi qui étudie la Corée. C’est bien plutôt la Corée qui m’a fabriquée et qui continue à le faire de manière souvent hasardeuse – comme l’illustrent ces deux photos liées aux appartements sud-coréens qui ont été le sujet d’importants travaux dans ma trajectoire.
La première photo (Séoul, ville verticale, 2010), prise en 2010, est une vue de Namsan sur la forêt des ap’at’ŭ de Séoul d’un point de vue scopique (donc détaché). Pour son pouvoir évocateur sans doute accru du fait de la pollution qui régnait ce jour-là, je l’utilise souvent pour illustrer l’emprise morphologique et paysagère des grands ensembles dans le centre de Séoul, tout en l’associant à des statistiques sur l’évolution de la part des ap’at’ŭ dans le parc de logement. Cette photo de « terrain » sur le mode scopique et objectivant, clairement classée dans des dossiers « photos de terrain », est pourtant le fruit d’un hasard d’une promenade à Namsan, un jour de visite sans but scientifique aucun, pendant un séjour d’été « sur le terrain ».

La deuxième photo (Les enfants dans la fontaine des Hillstate ap’at’ŭ, 2010) offre un point de vue tout à fait différent, au ras du sol et engagé dans l’espace. Mes propres enfants (qui m’ont rejointe pour les mois d’été cette même année) sont d’ailleurs en train de sauter dans la fontaine et je les surveille en m’ennuyant un peu ; par chance, j’ai pris mon appareil photo pour garder des souvenirs, cela me distrait. Quand je leur dis qu’il faut rentrer à la maison car c’est l’heure de déjeuner, ils refusent de cesser leurs jeux (comme tous les autres enfants) et je leur laisse « cinq minutes, après je me fâche ! » ; avec les autres mères qui essaient aussi de faire sortir leurs enfants de la fontaine, on soupire en regrettant que nos enfants ne soient pas plus obéissants. Le gardien nous rassure en nous disant que dans cinq minutes de toute façon, il va couper les jets d’eau ; tout le monde pourra aller déjeuner !

Prise la même année que la précédente, cette photo n’a jamais été classée parmi mes photos de terrain. Et pourtant, elle me paraît aujourd’hui dire beaucoup de choses sur l’aménagement des espaces publics de proximité dans certains des grands ensembles récents de Séoul. Elle dit encore plus de choses sur la manière dont une chercheuse peut être engagée sur le terrain, seule ou, parfois, en famille. Là encore, c’est un hasard du « vivre ailleurs » et pas une méthode construite consciemment qui m’a donné mon matériau.

Ce que j’écris du terrain et sur le terrain s’articule aussi à une suite de hasard pendant mes moments fragmentés du « vivre ailleurs ».

Cahiers de Corée Vivre ailleurs, septembre 2016, ISBN : 979-10-91555-21-0, couleurs, 288 pages

Photo
"Vivre ailleurs, France-Corée"... Le premier volume anniversaire des "Cahiers de Corée" vient de paraître ! Un magnifique recueil d’expériences et de textes divers pour fêter les dix ans de l’Atelier des Cahiers comme éditeur français et les 130 ans des relations diplomatiques franco-coréennes. Incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à la Corée. Déjà un collector !
Il sera suivi d’un second volume "Créer ailleurs France-Corée" en décembre 2016.
Disponible partout en France en librairie et en ligne. En Corée, dans les librairies Kyobo, dans la librairie Seoul Selection et au Lycée français de Séoul. Et aussi sur notre site !
Sommaire
Missionnaires Préludes
Pierre Ory Marie-Antoinette Sontag
Alexandre Jollien « Les blessures exigeaient un pas de plus »
Jean-Louis Poitevin Le perdu
Kim Hyun-ja Poètes de l’ailleurs I
Christophe Gaudin Reine sous verre : la Corée souveraine
Yim Eun-sil D’un ailleurs l’autre – entretien
Hervé Péjaudier Le voyage des esprits
Alain Delissen Tentative de restitution d’un voyage à P.
Benjamin Joinau Poèmes d’une autre langue
Valérie Gelézeau Le terrain ou les hasards du « vivre-ailleurs »
Élisabeth Chabanol Gongju, Gyeongju, Séoul, Kaesŏng
Claire Rado Portraits croisés
Yann Kerloc’h Vivre l’ailleurs
Deborah Savadge Loin pourtant
François Morelli Aller simple vers l’ailleurs
Simon Kim Le poème de la traduction
Keum Suk Gendry-Kim L’amie
Élodie Dornand de Rouville En Corée, je suis la femme de monsieur Oh ​