mercredi 25 mars 2015

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Le grand « lego »

Note sur antigravity, un ensemble de photographies de Beomsik WON

, Beomsik Won et Jean-Louis Poitevin

Beomsik WON poursuit actuellement sa recherche sur les formes impossibles en architecture à travers un travail inlassable de montage dont le fondement est un travail de déconstruction. Démonter les formes existantes - ces assemblages qui forment aujourd’hui le visible urbain - et les remonter en fonction d’un plan mental ne tenant pas compte des impératifs imposés par les lois de la gravité, tel est l’enjeu de ces archisculptures portant le titre générique d’Antigravity.
Ici la déconstruction derridienne côtoie les fantômes encore non vus d’un futur ayant commencé de faire muter la réalité. C’est un éveil du regard qui constitue le véritable chantier de ce travail.

Déconstruire

Antigravity, the second subtitle of the Archisculpture, is one of Deconstructivism techniques, like a collage that has been used for the existing Archisculpture project. The trend of Deconstructive Architecture based on French philosopher Jacques Derrida’s theory dismantles the basis of architecture, having doubts about the ideological completeness of Modernism, and it rejects underlying principles, such as gravity and structures in the centrism of architecture and expresses a relative diversity through antigravity and other methods.
The antigravity in Archisculpture artworks assists to express a tension which is one of structural fascinations in the genre of sculpture and it also means being awakened from the big common trends in the stereotypical society.

En présentant ainsi lui-même sa recherche Beomsik WON indique combien l’influence de la réflexion derridienne est toujours d’une actualité probante. L’enjeu est de conférer au regard une nouvelle fonction, c’est-à-dire de montrer que voir c’est avoir vu et qu’avoir vu c’est avoir su se projeter dans l’avenir et ainsi de le figurer à partir de sa déconstruction.

Ce que l’on pourrait nommer « le paradoxe temporel du regard » est ce qui motive le travail de Beomsik WON. Hier, demain, aujourd’hui, tel « est » le nom de l’image. A fortiori quand cette image se fait à partir d’éléments ayant subi le travail du scalpel de la déconstruction. Elle se révèle alors tout entière portée par un temps écrasé, un temps posant et niant en même temps les traces de sa propre histoire. Leur mode d’inscription, par morceaux enchâssés dans une concaténation baroque, leur fait dire quelque chose d’improbable. Et pourtant c’est là sous nos yeux.

« Déconstruire la philosophie serait ainsi penser la généalogie structurée de ses concepts de la manière la plus fidèle, la plus intérieure, mais en même temps depuis un certain dehors par elle inqualifiable, innommable, déterminer ce que cette histoire a pu dissimuler ou interdire, se faisant histoire par cette répression quelque part intéressée » écrit Jacques Derrida dès 1972, dans son livre Positions.

Les images que construit patiemment Beomsik WON portent en elles la force de ce dehors. Car déconstruire ce n’est pas tant démonter un puzzle pour en reconstruire un autre, que de faire sentir ce vent du paradoxe qui déplace les lignes de nos certitudes.

La déconstruction est donc moins à lire dans ces assemblages désassemblés que dans le fait même qu’ils existent.

Désenchevêtrer pour enchevêtrer autrement, voilà ce que fait Beomsik WON. Mais dans cette nouvelle approche il ne se contente pas d’assembler en les empilant les formes de notre environnement quotidien, il les décale et les projette ainsi vers la limite. Il les exhibe non plus comme des animaux de foire mais comme des monstres. Antigravity est le nom d’un passage à la limite dans lequel la découpe et l’assemblage d’images deviennent une provocation envers la réalité architecturale. En mettant en scène l’improbable voire l’impossible architectural, Beomsik WON en révèle les arcanes, la grandeur et le ridicule.

C’est donc ça notre mode ? Ce grand lego ? C’est donc ça que nous sommes, des constructeurs oublieux qui ne cessent de se croire adultes et inventeurs alors qu’ils ne font que continuer l’œuvre de l’enfance ?

Le paradoxe du regard, c’est le moment où celui en qui il habite, ce regard, découvre l’immensité du drame, sa dimension irrésistiblement comique et ridicule malgré sa face sombre et tragique.

Le regard est la puissance de décloisonnement et de déconstruction à l’œuvre dans le visible même quand celui-ci s’ouvre à ce qui constitue sa part d’inconscient.

Décroire

C’est cela qui nous fait tenir : que nous croyons, à la fois à ce que nous sommes, au fait que nous sommes, à ce que nous voyons et au fait que nous avons nous-mêmes construit ce que nous voyons, ce monde qui nous entoure posé comme une tarte à la crème sur le champ vert clair d’une nature pacifiée.

Nous ne pouvons pas le laisser tomber.

Et pourtant, il nous échappe. C’est cela que révèlent les images de Beomsik WON, cette fuite en avant du réel qui devance la pensée et lui permet de trouver une base sur laquelle se poser un instant dans sa course folle vers l’établissement des règles de sa présence au monde.

Le ridicule ne tue pas, il fait exister l’impensable et fait de l’impensable une dimension de la réalité.

C’est sans doute ce qu’a réellement permis la post-modernité, en ouvrant le couvercle de la boîte de Pandore de l’architecture et en libérant les formes des fils modernistes qui l’attachaient au sens : faire de l’impensable une dimension du possible. Le sens se trouve alors littéralement retourné, pas tout à fait comme un gant mais comme quelqu’un qui a le mal de mer et ne cesse de tenter de vomir alors qu’il a l’estomac vide.

Nous rions de ce que nous sommes malades d’une maladie comique, un mal de mer qui ne passe pas.

Pourquoi ? Parce que la terre tourne et que maintenant à chaque seconde nous le sentons. Le mal de mer est devenu un mal de terre. Et nous espérons, en nous élevant plus haut, en assumant notre ridicule ferveur de construction, que le grand lego nous sauvera ou au moins laissera de nous l’image d’enfants inconscients plutôt que celle de gens dangereux. C’est ce que nous disent ces constructions « antigravity » plantées dans le ciel vide de nos croyances devenues vaines, qu’elles sont des totems qui peut-être sont parvenus à vider nos esprits de nos ultimes tabous.