mardi 21 août 2012

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Le futur suspendu

Martin Becka - Dubaï 2008

, Martin Becka

L’ambition inouïe des Emiratis d’attirer là tout ce qui s’échangera et se commercera dans le monde de demain se fige dans l’intemporel et y reste comme suspendue.

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Le caractère historique du travail réalisé par Martin Becka en 2008 à Dubaï désoriente la compréhension et défie le regard. Dans sa vieille chambre noire en bois pour négatifs papier cirés posée au pied de ces gratte-ciels, puis sur ses grands tirages papier salés, se sont laissés piéger les 808 mètres de la Burj Khalifa, la tour la plus haute du monde, et, avec elle, les mille et uns rêves urbanistiques d’une cité conçue pour un XXIe siècle naissant.

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Par l’optique implacable de sa machine à recevoir l’onde de la lumière, dans les bains chimiques secrets qui magnétisent, transmutent et rediffusent ses photons, Martin Becka scanne et projette ses buildings, ses avenues, ses chantiers, dans un espace-temps où le passé se dissout dans le futur. La Dubaï de l’hypermodernité se fossilise sous nos yeux et passe de l’état contemporain à l’état archéologique et quasi anthropologique.

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Ses grands négatifs papier nous offrent une expérience existentielle unique, celle d’un hallucinant paradoxe temporel, celle du retour du futur dans le passé. L’ambition inouïe des Emiratis d’attirer là tout ce qui s’échangera et se commercera dans le monde de demain se fige dans l’intemporel et y reste comme suspendue.

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Seule la maîtrise des techniques les plus anciennes de la photographie – ou plus exactement de la photon-graphie - et un très grand savoir chimique, tous les deux acquis au cours de plus de vingt ans de recherches documentaires, théoriques et expérimentales - ont permis à Martin Becka de parvenir ainsi à suspendre le Temps pour le re-présenter dans sa forme la plus physique, la plus matérielle, la plus immobile.

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Ce faisant, en vidant la ville de tout ce qui bouge, il démontre l’éphémère de l’humain et la permanence de la matière et de l’énergie. Martin Becka ne voit pas ce que nous voyons. Il voit des flux et des ondes de matière lumineuse se diffuser sur des courbes qui les dévient et s’orienter sur des droites et des plans qui les renvoient et les font se croiser.

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Toutes ses recherches n’ont cessé d’être guidées par la volonté de matérialiser cette vision de la circulation de la lumière et des géométries, des arabesques qu’elle forme au contact des réalisations du vivant.

En 2008, à l’heure même où la première grande crise financière mondiale du XXIe siècle révélait la fragilité du rêve urbain de Dubaï, les calotypes de Martin Becka, invitaient déjà eux à la méditation sur le sens des réalisations humaines les plus monumentales, pour ne pas dire les plus démesurées…

Sans sa connaissance approfondie de l’histoire de la photographie et sans sa volonté de l’utiliser pour interroger le monde d’aujourd’hui et le destin qu’il se donne, Martin Becka n’offrirait qu’une illustration parmi tant d’autres de la façon dont l’humain transforme la planète.

En ayant mobilisé son savoir à Dubaï pour donner à voir autrement une métropole du futur érigée sur le sable d’un désert dont le nom est le Rub Al Kahli - ce qui veut dire le Quart Vide - il nous propose une méditation sur l’essence de cette transformation…

Jean Pierre Quignaux

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Voir en ligne : www.Martin Becka.fr