mercredi 1er mars 2017

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Le dessin comme destin

une œuvre de Julia Borderie

, Jean-Louis Poitevin et Julia Borderie

Just do it était le titre de cette œuvre au moment de la représentation à la fonderie Darling à Montréal.
Aujourd’hui le projet renouvelé s’intitule Tripple Dribble.
Basket ou handball le jeu est un prétexte et même un médium pour explorer et porter un point de vue critique sur un contexte : la relation entre les habitants et l’environnement dans lequel ils vivent est mise en perspective à travers les joueurs et les objets.

Le projet va être développé à Los Angeles et dans le Val de Marne à Ivry et à Vitry.

TK-21 on Vimeo.

Rhétorique narrative

Julia Borderie dessine, à peu près tous les jours, ou plutôt chaque jour et donc beaucoup et donc régulièrement et donc toujours. Cette activité l’accompagne ou plutôt elle accompagne sa vie de ce geste de dessiner. Et elle peut dessiner partout, dans le métro, dans la rue, en voiture. Le dessin est donc le prolongement du mouvement de la vie sur la page par le truchement inévitable de la main.

Jusque là tout va bien.

Les problèmes commencent quand vient le moment de les montrer, de les inscrire dans un espace autre, bref de les exposer !
Blocage ? En quelque sorte. Parce que se produit l’effet inévitable du rapprochement spatial d’une activité basée sur la succession des moments. Et ces associations donnent lieu, inévitablement, à une sorte de « narration », une narration qui se met en place hors contexte. Car pour elle les dessins sont l’expression d’un contexte, d’un moment et leur succession pour suivre celle des instants de la vie n’en est pas moins inscrite dans tout ce qui fait de chaque instant une singularité vivante.

En d’autres termes, Julia Borderie, en reconnaissant les obstacles inhérents à sa réflexion, plutôt que de s’enfermer dans un refus, ouvre la porte à une mise en perspective de cette situation intenable et plutôt que d’ignorer la question de l’exposition, elle s’en saisit avec avidité. Car il ne s’agit pas d’une question « rhétorique », d’une hésitation à tendance narcissique, ou encore de tergiversations infondées. Bien au contraire.

L’enjeu est celui d’une transformation de la signification et de la fonction d’une pratique artistique.

Il s’agit de conduire le dessin sur d’autres chemins, d’autres voies, et de conduire la pratique artistique prisonnière de l’exposition, dans l’exploration d’autres territoires.
Pour son diplôme au Canada et bientôt à Ivry, elle a tenté un pari et l’a réussi : projeter l’activité du dessin sur la carte qui recouvre le territoire même qu’elle dessine, celui de la si mal nommée réalité.
Dessiner devient dans ce match de basket-ball une pratique englobante, enveloppante, un moyen de repenser à la fois la pratique, la réalisation et la monstration d’une œuvre.

Quelle distance sépare le cerveau de la main ou inversement ?

Le lien cerveau œil main est bien connu et a fait l’objet de comptes-rendus et d’analyses nombreux et cela depuis des siècles. Julia Borderie entend à sa manière revenir sur ce sujet et modifier l’axe des réflexions à partir d’un renouvellement de la pratique même.

En d’autres termes, elle va pratiquer une métaphorisation à grande échelle, c’est-à-dire un changement d’espace et de lieu prélude à un changement de statut voire de fonction du dessin, de sa pratique, de sa matérialisation.
Pour ce faire, elle va projeter le geste complexe du dessin dans un espace « réel », disons plutôt concret, ou mieux encore matériel. La surface d’un terrain de basket va devenir son carnet de dessins et tous ceux qui participent au contexte global - gens, situation, match, objets – vont se trouver littéralement embarqués dans l’aventure et devenir des partenaires d’un dessin à la fois concret et absolument mental.

L’enjeu est de parvenir à ouvrir la porte cérébrale de telle manière que le flux des données puisse passer d’un espace à l’autre, de la nuit du cerveau au jour du terrain, de la nuit des intentions au jour des pratiques, de la nuit du désir au jour des réalisations. Mais aussi dans l’autre sens. De la nuit des pensées des autres à la lumière de son propre univers, de la nuit des attentes sociales à la lumière d’un terrain de jeu, de la nuit de l’image impossible de soi à sa mise en scène devant le regard de l’artiste.

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Que le match commence !

L’idée lui est venue au Canada pour son diplôme : inviter une équipe de basket à faire un match particulier. En effet, à l’endroit d’où aura tiré un joueur et marqué un point sera déposé au sol, sur le terrain, un objet qui deviendra ainsi une présence, un obstacle surtout au déplacement futur des joueurs. Le match est commenté en direct.

Ce qu’il faut tenter de prendre en compte c’est l’ensemble de la démarche car tout participe de la révélation du geste dans l’espace socialisé du terrain. Les objets ne sont pas neutres mais proposés par par les occupants de la fonderie Darling : les employés et les artistes. A donc été nécessaire de les convaincre et de les faire participer au projet.

Mais il était impossible que les objets mettent en danger les joueurs. Il a donc fallu avec eux faire le choix final des objets retenus et du protocole général.
Ceci n’explique cependant en rien l’objectif de ce travail. Pourtant c’est simple. Il s’agit de dessiner par d’autres moyens. Ainsi chaque objet est un geste qui va finir par composer un vaste dessin. En d’autres termes le dessin c’est le match et le match terminé, le moment où les objets sont là un peu à l’abandon sur le sol, est semblable à ce moment où une fois un dessin terminé il faut penser à l’abandonner dans cet autre lieu qui serait celui de l’exposition.

On comprend ici la logique à l’œuvre dans cette approche renouvelée du dessin. Il s’agit bien de déplacer les habitudes et de repenser les liens contractuels et institués qui relient main et cerveau, tentative et tentation, dessin et dessein.

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Burlesque

L’enjeu est simple : observer l’effet de contraintes sur les modalités du geste. Autrement dit tenter de parcourir le chemin main/cerveau et retour ou dans l’autre sens en prenant note de ce qui se passe.

C’est en cela que toutes les actions nécessaires à la réalisation d’un tel projet participent du dessin final qu’est le match. C’est en cela que chaque moment est à considérer comme un agrandissement de ces micro-événements qui entrent en fusion lors de la réalisation d’un dessin avec crayon à la main. C’est en cela que toutes les étapes de préparation comme de réalisation sont des points de repères dans une mise en abîme générale des fonctionnalités qui participent à la production d’une œuvre.

Et puis il y a le résultat. Le fait que tout, absolument tout, c’est-à-dire le sérieux des discussions, la nécessité de convaincre, l’élaboration des arguments pour y parvenir, les choix divers à chaque étape et le moment du match, tout donc se trouve emporté dans le flux du jeu qui soudain devient danse.

Le propos général empreint de sérieux vire au burlesque. Le jeu sérieux qu’est le match devient danse et les joueurs se mettent sous nos yeux à se servir des obstacles pour parvenir à leur fin, marquer encore tout en inventant de nouvelles figures. Soudain de sportifs dont l’esprit est focalisé sur la victoire ils deviennent des éléments d’un rêve dont ils sont en partie les auteurs et surtout les éléments d’un dessin qui les enveloppe, les englobe, les porte au-delà d’eux-mêmes. Et il en va de même pour tous les participants.

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Résultat

Le travail tel que le conçoit dans ce cas Julia Borderie vise à découvrir un contexte, un milieu social, une salle de sport, ceux qui y travaillent les joueurs, l’arbitre, le commentateur radio. Mais c’est aussi une manière de prendre en charge ce que l’on nomme si mal l’espace et qui précisément n’existe en tant qu’espace que s’il est pensé par nous. Et il n’y a pas de pensée qui ne soit en un sens tentative de transformation d’une situation de départ.

Alors on le comprend la distance main/cerveau ne change pas. C’est l’effet de grossissement produit par la mise en œuvre de chaque moment d’un geste global qui serait celui du dessin qui nous saute littéralement aux yeux.
Soudain nous voyons, mais moins comme un spectateur solitaire contemplant du haut d’un rocher un paysage infini. Non, nous voyons ce qui habituellement est notre espace et que nous ne pensons pas puisque nous y sommes immergés comme dans un territoire devenu neutre.

Un tel projet consiste donc en un travail de révélation du connu permettant faire apparaître les dimensions non vues d’un territoire ou d’une pratique devenue si quotidienne qu’elle ne semblait pas mériter de notre part d’être réfléchie, c’est-à-dire pensée.

Julia borderie nous tend donc comme le fait un dessin, un miroir dans lequel nous essayons de voir à la fois ce qui nous échappe et ce qui nous constitue, la trace de notre authenticité et la confirmation de notre existence.

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