lundi 1er mai 2017

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Le Grand Jamais

Elizabeth Prouvost

, Elizabeth Prouvost

Créer des images en désespoir de cause.

Comme si je n’étais pas d’ici, de ce corps-là, de cette personne-là qui est pourtant moi. L’impression insoutenable de n’être jamais née.

Mon travail photographique suit trois constantes :
Le corps nu en mouvement, refus de toute limite,
Le noir, domaine du révolté,
Une opposition créatrice constante de l’infini possible et du néant.

On retrouve cette notion de nudité absolue chez Georges Bataille : « Cet immense objet silencieux qui se dérobe, se refuse et se dérobant laisse voir que le reste mentait. »
Là où se trouve à la fois l’obscurité et la lumière, nous avons aussi l’inexplicable.

Je travaille essentiellement sur le thème de la condition humaine dans un abandon total de la carapace sociale.
Durant les séances de prises de vues (comme on dit « une séance » en psychanalyse), je demande à mes modèles de se libérer de tout apprentissage, esthétique ou moral, de m’offrir leur « part maudite » dans une mise en abîme de leur enveloppe charnelle.

L’objectif de l’appareil ne saisit pas un corps, mais la part de désir enfoui au plus intime de l’être en fonction du thème abordé.
Cette orientation est la seule clé donnée au départ à celles et ceux qui se prêtent au Grand Jeu de l’abandon.

Le corps est la seule chose qui nous appartient vraiment, le corps nu. Je ne montre pas des corps utopiques, il n’y a aucun trucage. Je saisis le fugitif pour en faire une autre réalité. J’essaie de « voir » autrement cette matière, en m’efforçant de rejoindre le mythe de la création perpétuelle, mais aussi de la disparition perpétuelle.

Je lutte contre le néant. Le réel est une durée et un devenir. Notre corps est beaucoup plus incertain que ce que nous croyons savoir. Il s’invente à lui-même à chaque instant, et cette force immense de reconstruction est comme un défi à saisir.

Dans mes images, l’unité de temps est supérieure à l’instant, elle contient la sensation qui persiste, l’énergie du mouvement. Je ne photographie l’instant que pour recréer le temps du corps.

Mes modèles sont « éclairés » avec une ou deux sources de lumière, toujours à la même vitesse d’obturation, au ralenti. Ce « mouvement » obtenu, permet de créer une métamorphose perpétuelle et infini du corps : la vie jusqu’à ce que mort s’en suive.

Je veux remettre toujours le corps en invention.
J’aime me confronter à des textes ou des thèmes qui me bouleversent : Madame Edwarda de Georges Bataille, « Le radeau de la méduse », l’Enfer de Dante, Les Chants de Maldoror d’Isidore Ducasse.

Au fil des ans, je me rapproche au plus près de la matière, de l’intime.
Je ne regarde plus dans mon viseur, l’appareil au bout de ma main, le balancement de mon bras me font penser à une autre façon de peindre. Je suis dans mon bras, dans ma main. Tout s’emmêle, les temps s’entremêlent.
Être enfuie (enfouie à jamais ?) dans cette chair que je photographie, là ou dans une autre. Trouver une issue en donnant forme à ce rien foisonnant : l’informe. Ce travail s’appelle Univers.

J’entrevois peu à peu le monde que je dois créer pour pouvoir respirer. Se figer dans l’infini, dans l’éternel.
Se fondre dans le Grand Jamais.