mercredi 28 octobre 2015

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La voie de l’amour

, Jean-Francis Fernandès et Jean-Louis Poitevin

Jean-Francis Fernandès est un photographe précis, radical, tendanciellement ouvert à ce qui échoit à chacun lorsqu’il se tient aux limites possibles du partage.

Les mal aimés (Faut-il faire marche arrière) - Jean-Francis Fernandès

Faits

Ayant connu très jeune l’abandon, sous la figure du destin de la disparition des parents, il a alors connu la vie tendue des pensions et d’un foyer pour jeunes en difficulté. De 1966 à 1972, il vit au CFDJ (Centre familial de jeunes) de Vitry- sur-Seine.

Joe Finder est le responsable de ce lieu et c’est lui qui va offrir à Jean-Francis Fernandès la possibilité de prendre en main sa vie à coups d’images photographique et de films reconnus ensuite par les grands.

Bien après, pendant le mois d’août 1985, Joe Finder convie Jean-Francis Fernandès à venir tourner un film pendant les vacances des jeunes du foyer du Plessis-Trévise dont il s’occupe alors. On est à Brignolles, dans un ancien centre d’apprentissage du Ministère de la Justice. Dans cette architecture contraignante, il va découper des panneaux de ciel clair et conférer à la vie de ces jeunes une réalité qui enveloppe la fiction d’une lueur réelle d’espoir.

Avec Les mal aimés, dont le titre au départ était Faut-il faire marche arrière, il nous livre les reliquats magistraux d’une aventure qui resta sans fin, des rushs montés bout à bout qui devaient servir à présenter le projet en vue d’obtenir des fonds qui ne vinrent jamais. Tournés en 1985 en vidéo 3/4 de pouce, ces éléments furent effacés par mégarde de la matrice et il n’en est resté que la copie en 1/2 pouce qui devait servir au démarchage en vue des fonds auprès des institutions.

Jamais montés, ces « bouts » ont vu leurs couleurs s’effacer avec le temps et c’est cette K7, unique survivante d’une catastrophe banale, qui a été finalement numérisée. Sauvées donc, les images et avec elles la parole interstitielle de ceux que l’on n’écoute jamais.

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Aimer, mais comment ?

Car c’est de cela qu’il s’agit dans cette œuvre de Jean-Francis Fernandès, permettre à des vies marquées au front du signe d’une banalité tragique, de révéler leur appartenance au flux sans fin des questions essentielles et du bonheur possible.

La force de ce « film qui aurait dû exister », on la perçoit, lorsqu’on le voit, est portée par cette triple évidence de la justesse des images, de la précision de la parole du jeune garçon, de la vérité de la question qu’il pose et qui n’est autre que celle de l’amour.

Sans chercher à faire de la sociologie, ce film, appelons-le ainsi car c’en est un, donne à percevoir le décalage entre la vie en foyer et la vie familiale. Mais ce qui peut surprendre, c’est que, dans ce cas précis, la vie en foyer s’est trouvée porteuse d’un espoir que la vie familiale interdisait.

L’amour, c’est pour le jeune dont on entend la voix sans voir le visage, ce qui advient entre des êtres lorsque « ça ne s’achète pas ». Ça quoi ? L’amour justement. L’amour, c’est donc, ici, ce qui scintille à travers la faille qui se creuse entre une reconnaissance impossible et une culpabilité d’autant plus implacable qu’elle est vécue comme n’ayant d’autre raison que l’existence même de celui qu’elle assaille. Et ce qui compte plus que tout dans ces images bancales mais si justes, c’est qu’il soit possible de s’approprier la fatalité pour se faire une vie.

C’est entre des murs à angles trop droits d’un centre loué pour l’été par le foyer du Plessis-Trévise, des grilles coulissantes et des exercices de gymnastique plutôt « militaire » mais filmés avec tant d’humour qu’on les comprend aussi pour ce qu’ils sont, que ce film est réalisé. On y trouve aussi des moments de grâce et de légèreté, images de vacances avec baignades en rivière, de promenades à cheval de complicités naissantes.

Dans ces images, tout raconte comment permettre à ces enfants abandonnés de se forger leur propre armure. Les chansons sont d’une drôlerie presque irrésistible si elles n’étaient pas des témoignages malgré tout d’une réalité tragique même si dépassée à l’époque du film.

C’est entre des plans de vacances où les jeunes respirent une certaine joie de vivre et les lignes droites d’un ordre rêvé par ceux qui se prennent pour l’État que ce film navigue à vue.

C’est entre ces contraintes que se récite la litanie de l’amour comme ce qui peut advenir à des êtres et leur offrir la possibilité de se construire une assise psychique qui ne soit pas seulement souffrance.

Il faut pour cela de la confiance, il faut pour cela que l’équation entre domination et obéissance puisse être vécue comme une complicité rassurante, il faut pour cela que l’amour devienne non pas le nom générique de la culpabilité, celle que les parents font peser sur l’enfant lorsque eux-mêmes se débattent avec une vie impossible, mais le vecteur d’un échange non-marchand.

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Quelque chose qui ne s’achète pas

Et soudain, en repassant une seconde fois ces images errantes, on perçoit combien se dit ici quelque chose qui dépasse les clivages qu’inventent ces époques à vitesse rapide dans lesquelles on tente de nous piéger depuis quelques décennies justement, le fait que par la voix de ce garçon se dit une vérité contre laquelle notre monde s’est constitué. Cette vérité tient en ceci qu’il devrait pouvoir exister quelque chose qui ne soit pas l’objet d’un échange, d’une transaction, d’un calcul. « Au foyer, dit-il, l’amour ne s’achète pas ils « la » donnent ». Et en le donnant cet amour, les éducateurs permettent d’apprendre à aimer d’une bonne façon.

Vérité du film, ce fragment d’un discours sur l’amour, ouvre pour nous une perspective sur un monde à moitié englouti. Et ce n’est pas le moindre paradoxe de ces images de nous faire entendre monter du cœur d’un lieu qui était malgré tout d’enfermement, une voix qui évoque et la réalité d’un sauvetage et celle d’une disparition, si l’on entend ce qui est dit à l’aune de nos vies actuelles, prisonnières de la loi du marché jusque dans les détails de l’amour.

L’amour alors est cette chose perdue dont on se dit parfois qu’elle a dû exister puisqu’elle vibre encore en nous, fait monter en nous une chanson triste, une chose que ce film, qui au sens strict sort tout droit d’une poubelle de l’histoire, nous offre comme un joyau sans propriétaire, une source cachée à laquelle chacun peut venir s’abreuver lorsqu’il sent passer sur sa tempe un peu de ce vent des lointains qui lui susurre à l’oreille que la vie sans amour n’est rien si par amour on entend le petit bruit que peut faire en nous cette certitude absolue que quelque chose est possible entre des êtres qui ne soit le résultat d’un marchandage plus ou moins sordide.

Du cœur de la nuit de l’abandon, pépite paradoxale, ces « mal aimés » nous envoient un signe qu’il est possible de voir de n’importe quel endroit du monde de la marchandise et nous disent qu’il suffit de s’y référer pour pouvoir nous orienter. Par la voix de ce jeune garçon, toutes théories confondues concernant les hommes, (sujet, individu, âme et corps pliés ensemble, cela importe peu ici), il est possible de s’approcher d’un constat vital, celui que fait Pascal Quignard, lorsqu’il écrit : « Que nous puissions tous nous servir du langage et tous dire « je » au travers de lui, nous prouve à tout instant que nous ne sommes rien de bien précis. »

C’est à partir de cela que peuvent à l’évidence se forger tous les fers dans lesquels nous glissons nos mains pour qu’elles ne s’enfuient pas. C’est à partir de cela que l’autre versant du monde aussi est accessible, celui où, n’étant rien on ne demande pas à devenir quelque chose ni même quelqu’un, mais à pouvoir s’enivrer du chant de la corde vivante des nerfs à vifs lorsqu’ils ne crient pas de douleur. L’amour dont ces « mal-aimés » nous parlent dans ce film de Jean-Francis Fernandès est, pour l’éternité dont est susceptible ce film, le chant dont ils sont l’ineffaçable voix.

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Sortie des archives de Jean-Francis Fernandes, ce film sauvé in extrémis de la disparition il y a quelques années est un docu-fiction sur les enfants des maisons d’accueil des années 50-60.
Pleurage des bandes, couleurs aléatoires, ce sont les débuts de la création vidéo. Les masters ayant disparu, nous n’avons que ce pré-montage ½ pouce, mais le film vaut amplement l’effort de passer au dessus de ces petits problèmes techniques.

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SYNOPSIS PROVISOIRE