mardi 24 juin 2014

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La vie de Pierre Judéaux

, Julie Ramage

La Vie de Pierre Judéaux retrace l’existence d’un agriculteur né en 1931, et mort en 2011. Utilisant le procédé au collodion humide, technique photographique mise au point au XIXe siècle, Julie Ramage montre une accumulation d’archives et d’artefacts témoignant de la disparition progressive du monde paysan.

UN ESPACE MEMORIEL

Pierre Judéaux, fils d’agriculteurs, est né en 1931 dans les environs de Rennes. Ses poumons étant endommagés, il sera très jeune condamné à une santé précaire, et devra adapter l’exploitation de sa ferme à sa condition physique ; vivant dans la ferme de ses parents et à quelques kilomètres de la ferme de sa sœur mariée, il restera célibataire jusqu’à sa mort, en 2011.

Il laisse derrière lui Les Cours d’Ahaut, une maison occupée par sa famille depuis 1930. Espace étrange et paradoxal, l’endroit renferme une stratification d’objets et de documents, déposés année après année, sans que la génération suivante n’en modifie jamais l’emplacement. Ces archives et artefacts attestent de la stratification progressive d’une mémoire familiale. La maison devient non-lieu, zone immobile d’accumulation et de conservation, espace plastique où se sédimente, se construit et se déconstruit la mémoire d’une lignée, mais aussi d’un pays : lettres, reliques corporelles, documents administratifs, objets du quotidien, témoignent de l’impact de la guerre sur le monde agricole, de sa lente reconstruction après l’armistice, puis de son déclin progressif dans le monde moderne.

Trois dents, deux d’adulte et une de nouveaux-né, retrouvées dans une petite cavité creusée dans les murs de la maison.

« Ça pourrait être une croyance bretonne. Si on place les os des êtres aimés dans les murs des maisons, les vieux pensaient que ça éloignait les mauvais esprits. Mais bon, ce ne sont pas des os, ce sont des dents. Et il y avait un objet un peu bizarre avec, je n’arrive pas à savoir ce que c’est. »
Entretien du 18 Juin 2013 – Michel – neveu de Pierre Judéaux

UN ESPACE INVISIBLE

La famille Judéaux ne possède que très peu de photographies d’archives ; la pratique de l’image publique – payer un photographe – et privée – avoir accès à un appareil personnel – échappera longtemps à ce corps de métier, le droit à la visibilité étant corrélé à la classe sociale, à ses habitudes, et à ses moyens financiers. Reconstituer le parcours de Pierre Judéaux signifie également revenir à une culture, à un métier – au sens de savoir-faire – en voie de disparition. Depuis l’immédiate après-guerre, la modernisation agricole a eu ses conséquences : exode rural, voire désertification des campagnes – en 1986, l’INSEE estime à7.7 % la part d’agriculteurs exploitants au sein de la population active.

« En une génération, la France a vu disparaître une civilisation millénaire constitutive d’elle-même », constatait déjà Henri Mendras dans La Fin des paysans (1967).

Autre implication : la disparition progressive d’un mode de vie à la fois social et familial, de croyances, de coutumes aujourd’hui oubliées. La technique utilisée, le collodion humide, inventée en 1851, fut à la fois le médium de la première photographie de guerre et celui de la démocratisation de l’image : peu cher et rapide, il ouvrait la voie à l’idée que toutes les classes sociales pouvaient accéder à leur propre image.

Les parents de Germaine l’ont obligée à couper ses cheveux à dix ans. Son père a insisté pour qu’elle garde les mèches coupées en souvenir. Germaine n’a jamais laissé repousser ses cheveux : soixante-dix ans après, elle garde les précieuses reliques. Pierre en conservait également une mèche.

UN ESPACE PLASTIQUE

La technique du collodion humide possède également d’autres implications, d’ordre organique. Le procédé est le suivant ; sur une plaque de verre ou de métal, on verse une couche de collodion, matière visqueuse et organique ; la plaque est ensuite trempée dans une solution de nitrate d’argent pendant quelques minutes. Dérivé du grec kollodès (collant) ou kolla (colle), le collodion est un liquide sirupeux et collant qui permet de retenir les sels d’argent en surface du support, ce qui le rend sensible à la lumière. La plaque est ensuite placée dans un châssis, et peut être exposée, après quoi elle est aspergée de révélateur puis lavée à l’eau.

Dictionnaire Encyclopédique des Sciences Médicales de 1864 : « En se desséchant à l’air libre le collodion, s’il est étalé en surface, donne naissance a une membrane mince, légère et transparente (…) souple et rétractile, adhérente aux tissus sous-jacents (...) sur lesquels elle exerce une constriction plus on moins énergique, imperméable et dont la ténacité est si grande que le sang, la suppuration et l’humidité même des cataplasmes, tout en la diminuant, ne la font pas cesser d une façon complète [1] ».

Le collodion est utilisé en chirurgie afin de créer une seconde peau protectrice sur les blessures des patients, le temps que leur propre peau se reconstruise ; son pouvoir d’adhésion est si puissant qu’il peut contribuer à guérir les fractures, les brûlures, les becs-de-lièvres. Lié à la cicatrisation, à la peau, à l’épiderme, le collodion évoque la dimension organique de la mémoire, et institue un espace plastique au sein duquel une histoire à la fois familiale et nationale peut s’élaborer, par stratifications, accumulations, glissements, et interactions entre l’individuel et le collectif.

« Quel est le fait militaire que tu estimes le plus ?
Je ne sais pas trop quoi te dire ! Je ne suis pas trop capable de te répondre ! Au début, la révolution c’était bien mais maintenant les présidents ils font pareil que les rois. »
Série d’entretiens réalisés par Catherine auprès de Pierre en 2009

Le projet est accompagné d’une bande-son constituée de témoignages des descendants de Pierre Judéaux et d’extraits d’entretiens menés autour de l’histoire de la production des objets, laquelle est intimement liée aux conditions de développement du monde agricole. En 2009, quelques années avant son décès, Pierre Judéaux avait mené une série d’entretiens ; dans le cadre du projet, cette parole est relue, prise en charge par les membres de sa famille, opérant par là une forme de transmission du souvenir, mêlant les voix, les générations et les époques.

« Quel serait, pour toi, aujourd’hui, le plus grand malheur ?
Ben, je crois bien que ce serait de continuer à vivre. Quand tu tires dur, c’est pas une vie ! Pour les autres ça paraît facile mais si je veux écrire, je tremble... »
Série d’entretiens réalisés par Catherine auprès de Pierre en 2009.

Notes

[1Dechambre, Amédée ; Lereboullet, L., Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Paris : Asselin, 1864, p. 23.

OÙ LE VOIR CET ETE

* Chaque petit os de poussière, exposition en duo avec Patricia Erbelding, Les Moyens du Bord, Morlaix, du 7 Juin au 7 septembre 2014. 

* Festival Balade(s) Parcours Photographique, en partenariat avec les Boutographies, Pays Cœur d’Hérault, du 21 au 29 juin 2014.