mardi 26 avril 2016

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La tristesse de l’éphémère

Clubbing, images crues : One night only

, Hannibal Volkoff et Jean-Louis Poitevin

Pour une unique soirée, la version hard d’une exposition initiée par Alisa Phommahaxay que l’on a pu voir à l’espace éphémère en février et qui ce 28 Avril sera visible, une fois seulement au chacha

Dans le document rédigé à l’occasion de l’exposition à l’espace éphémère, Alisa Phommahaxay remarquait :

« Les photos proposées lors de cette exposition ont des valeurs communes : elles montrent des corps en mouvement, des jeunes gens avides de s’amuser, conscients de leur insolente beauté (la plupart des protagonistes ce sont par exemple “mis sur leur 31” afin qu’on les remarque, arborant leur meilleur look, coupe de cheveux et attitude). Ces lieux finalement restreints que sont les clubs sont imprégnés d’une envie de liberté si puissante qu’elle en devient palpable, d’une fureur de vivre que ces adolescents et jeunes adultes veulent nous montrer, à la fois insouciants et conscients de la fugacité de la jeunesse, fureur de vivre. De ces photos se dégage une sorte d’esthétique de la spontanéité. Rechercher le beau dans l’ordinaire. Faire sens avec ce qui se passe maintenant.
Ces photos sont à la fois des reportages, des “portraits d’une génération” et ce qu’on pourrait appeler des “symphonies élégiaques” sur le corps adolescent, corps en apprentissage, libre et pulsionnel. »

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Karen Assayag, Wild & Free, août 2013, photomontage réalisé à Pigalle, Paris. Série finaliste de la Bourse du Talent 2013.

C’est tout l’enjeu de ces images tient en ceci : éclairer cette zone sombre que constitue les nuits, toutes les nuits et de cette ombre faire émerger, pour un instant ce qui s’y passe. Pour ceux qui dorment, les nuits sont peuplées de leurs rêves. Le plus souvent au matin, ils ne s’en souviennent pas. Pour ceux qui hantent bars et clubs, les nuits sont le moment où les corps, leurs corps donnent forme aux rêves, qui sont peut-être les rêves des autres, ceux qui dorment. À ceci près que ces fantômes de la nuit, au-delà des jeux de rôles auxquels ils s’astreignent, expriment des vérités que ni le jour ni les rêves ne permettent d’approcher, celles qui concernent non seulement le corps, les corps, dans leurs apparences diffractées mais encore les ambitions des corps, ce à quoi ils tendent lorsqu’on les abandonne à eux-mêmes, entendons lors que le contrôle de la conscience se relâche et que la vie même des pulsions, parvient à s’exprimer dans la langue pure des passions.

Hannibal Volkoff qui est l’un des photographes de ces nuits est aussi l’un de ses meilleurs analystes. Écoutons le un instant.

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Arthuro Peduzzi, Ground Control-JedVoras, 2015, OverLoverDoze.

« Question : pourquoi les photos de soirées ? Parce que les corps en mouvement, qui se confrontent les uns aux autres, se séduisent, se mettent en scène, se déchaînent, se saturent, entre l’ivresse, la drogue, le sexe. Parce que rien n’est statique, prendre des photos dans ces conditions est souvent un jeu qui implique de trouver le geste, la posture, le regard, de trouver ce qui tout d’un coup fait sens, raconte quelque chose de cette énergie de l’oubli. On se laisse surprendre. Aussi, bien sûr, parce que le monde de la nuit est aussi celui de la liberté : la nuit protège. »

Les images ici témoignent, bien sûr, mais elles font plus, elles expriment, au sens où elles disent dans la multiplications des flashs, l’éclat de moments de vérité intenses répétés chaque jour et pourtant parlant la langue de l’irréversible. Ce n’est pas le temps qui passe qui parle ici, c’est la tension qui ne se dément jamais entre la main levée et l’accomplissement du geste, qu’il soit geste de désir ou de violence, de passion ou de grandeur, de don de soi ou de destruction.

Pourquoi évoquer ces soirées là en particulier, au Club Sandwich, au Flash Cocotte, au Trou aux Biches ?

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Marine Gaillard, White Parade, 2010.

Hannibal Volkoff poursuit : « J’ai sélectionné des photos de soirées où s’affirmaient les protagonistes de cette cour au langage à la limite de l’onirisme, du fantastique, comme pour repousser le réel dépressif d’une société en crise. “Gothico-glam”, “seapunks”, “néo-kitch”, “queer-street”, “néo-dandysme”, etc… Les tentatives de définitions se succèdent pour tenter d’expliquer le panel d’expressions exploitées – avant de se rendre compte que c’est dans le métissage (des époques, des cultures, des signes, des genres sexuels…) qu’ils s’épanouissent. Le mauvais goût est revendiqué et même théâtralisé dans un édifiant élan de moquerie à l’égard des normes de classes. Et la marginalité, savamment étudiée dans ses codes, devient un manifeste. »

On aura tendance à voir dans ces corps d’adolescents s’adonnant à la débauche un phénomène qui serait marginal et d’une certaine manière lié à leur appartenance supposée à une classe sociale très aisée. Hannibal Volkoff analyse les choses autrement.

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Hannibal Volkoff, Ray Noir à la Flash Cocotte, Espace Pierre Cardin, 2010.

« Je crois pouvoir affirmer qu’il s’est passé quelque chose de particulièrement subversif dans ces soirées, et que mon rôle pouvait être d’exposer ce potentiel subversif. Je me suis particulièrement intéressé aux jeunes, parce qu’ils m’étonnaient davantage : à l’âge où ils devraient rentrer dans le monde policé des études ou du travail, ils décident de se marginaliser le plus possible, à même le corps (ce que les adultes hésitent à faire), à travers les looks les plus étonnants, les plus improbables voire inconfortables (je tiens à ce terme : look, il ne s’agissait pas de déguisement). Il y avait là un message très clair de refus de la société qu’on leur offrait. Un refus de ce futur qui ne présage strictement rien d’optimiste. Demain n’existait pas, c’est pourquoi le corps était aussi excessif, comme une pulsion de vie flirtant avec le morbide. Certaines personnes me disent qu’il y a un aspect tragique dans cette série ; c’est sans doute vrai. La tristesse de l’éphémère. »

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Hannibal Volkoff, Spotlight Club Chez Françoise, 2011.

Mais tout passe vite au point que ce qu’il a pu y trouver à une époque lui semble avoir déjà presque disparu.

« Je parle de ces soirées au passé parce que je n’y retrouve plus cet état d’esprit. On constate actuellement une volonté de normalisation et d’assimilation, dans un but de plaisir purement personnel, là où quelques années auparavant, il y avait une volonté de création collective. C’est intéressant à noter, ça : l’harmonie de l’ensemble passe par l’affirmation de l’individu, quand chacun est différent des autres, mais quand tout le monde se ressemble, l’ambiance globale pue l’individualisme. »

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Lorraine Alexandre, Fragments (détails), création dérivée du Goujon Folichon de Julien Fanthou, photographies, 2016.

Unique soirée à l’exposition collective : ’Nightclubbing, l’édition érotique’ à la galerie du Chacha, le jeudi 28 avril à partir de 22h.
47, rue Berger

Stupre.
Des corps. Encore.
Nus. Oui.

Photographes :
Lorraine Alexandre // http://lorrainealexandreartisteplasticienne.blogspot.fr/
Karen Assayag // http://cargocollective.com/karenassayag
Marine Gaillard // http://www.marinegaillard.com/
Arthuro Peduzzi // http://www.a-o-p.fr/
Marie Rouge // www.marierouge.fr
Hannibal Volkoff // http://www.hannibal-volkoff.fr/

Dj set par Igor Igor // Electro&Rock
Rémi L // Electro&Pop

Curatrice : Alisa Phommahaxay
RSVP : alisa.gallery@gmail.com

* Frontispice : Marie Rouge, Wet for me, Dirty Closing Edition, juillet 2014.