lundi 25 mai 2015

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La signification suspendue

Deux séries de photographies de François Sagnes

, François Sagnes et Jean-Louis Poitevin

On oublie souvent que les photographies sont hantées par des voix, parce qu’elles ont à voir avec l’autre côté du vivant, avec les fantômes, avec l’oubli, avec l’absorption difficultueuse de l’altérité dans la chair putrescible qui ne cesse de clamer son innocence.

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Silence

Parce que, souvent, les images, dans leur prétention à rendre compte du monde, en récoltent les rumeurs et en captent la cacophonie, elles sont aussi criblées de sons, de bruits et résonnent des fracas de l’histoire.
Ce n’est pas un paradoxe, c’est une évidence, il y a dans les images de François Sagnes une tentative forcenée de couper le son pour que devienne audible la voix du silence. En effet rien de plus immédiat, lorsque l’on est face à ses photographies, que d’entendre le silence. Il est plus difficile de parvenir à saisir ce que ces voix qui hantent le silence ont à dire. Car, comme le vide est peuplé de forces et d’ondes, le silence est peuplé de voix.
Pour parvenir à ses fins, il a recours à une double opération. Il installe son appareil dans un lieu de manière qu’il n’y ait en quelque sorte autour de lui que ce qu’il est en train de photographier. En d’autres termes, lorsque l’on a affaire à un sujet frontal, le face-à-face est si radical que rien « d’extérieur » ne vient s’immiscer dans l’image. Et lorsque l’on a affaire à un sujet plus large, ou inclus dans un paysage par exemple, il pose son appareil de telle manière au cœur de l’univers qu’il entend photographier qu’il ne laisse aucune place à l’idée d’un hors-champ.
De ses images est exclu tout ce qui n’est pas elles et tout ce qui est « en » elles répond à ce qui les enveloppe. Le hors-champ est aboli par un effet d’enveloppement du champ visuel dans l’image même.
Rien de moins aisé pourtant que de faire rendre l’âme aux bruits pour qu’en émergent les voix qui peuplent et hantent le silence. Car il faut les avoir repérées, entendues donc, ou du moins savoir qu’elles existent et savoir les capter, les capturer, les traduire dans la langue de signes visuels.
De plus, ce ne sont pas les mêmes voix qui hantent les falaises de Carrare et l’ancienne base sous-marine de Bordeaux. Mais c’est le même silence qui s’impose au regard. Une fois parvenus à cette suspension du jugement, à cette « épochè visuelle » à laquelle ces images nous invitent, nous contraignent même, il devient possible de chercher à devenir nous-mêmes un décodeur de voix, un déchiffreur de lignes, un lecteur de traces, un sismographe de failles, un capteur de lumière, un traqueur d’ombre.

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Noir et blanc

Présentant à peu près en même temps dans deux lieux sis dans la même ville, Bordeaux, deux séries absolument différentes, François Sagnes dévoile dans cette stéréophonie visuelle les aspects les plus radicaux de sa démarche.
Travail, en noir et blanc à la chambre, tirages faits main, les aspects techniques ne manquent pas, mais c’est surtout dans les images qu’il importe de chercher ce qui saisit notre regard.
D’un côté donc, des pans de murs blancs striés de veines ou de lignes de coupe ou des blocs dont les arêtes redoublent les lignes originelles inscrites dans la falaise. D’un autre côté, l’espace singulier de la toiture de la base de sous-marins, corridors couverts de barres de béton laissant passer des raies de lumière et formant une sorte d’immense soufflet laissant apercevoir le cadre lumineux d’un impossible écran.
Un monde de surexposition à la lumière et un monde d’ombres, porté par l’histoire et hanté par la nature se répondent en nous d’un cerveau l’autre, l’un exhibant l’aveuglement par excès de lumière, l’autre dessinant l’aveuglement par défaut de luminosité. Et toujours pourtant nous voyons, car cet aveuglement est à la fois mis en scène et mis en œuvre afin que soit possible l’assimilation de la limite qu’il désigne.
Il y a plus. Écriture de la lumière ou par la lumière, la photographie l’est absolument. C’est à l’observation directe de ce fait même qui « est » la photographie que nous invite François Sagnes. D’un côté en nous faisant éprouver que la limite du visible a à voir avec la trace. D’un autre côté en nous donnant à voir d’une manière qui ne peut être dite métaphorique que métaphoriquement, ce qui se passe dans le soufflet même de l’appareil et dans le noir de la boîte qui le constitue.
On se souviendra ici de la phrase radicale de Vilém Flusser dans son livre Pour une philosophie de la photographie : « Et pour le photographe, c’est justement le noir de la boîte qui constitue le motif à photographier » (op. cit. p. 29).
Il s’agit moins cependant de se confronter à la question de la liberté en relation avec la question de l’épuisement des programmes inhérents à l’appareil que de prendre en quelque sorte au pied de la lettre cette métaphore et d’en faire le vecteur d’un voyage réel dans ce noir de la boîte.
L’ancienne base sous-marine de Bordeaux, il est vrai s’y prête à merveille, mais le travail effectué par François Sagnes dans ce lieu lui permet de radicaliser sa réflexion sur les enjeux de la photographie.
Dès lors que l’on se refuse à inscrire sa pratique dans le miroitement des paillettes ou dans les claquements des balles, dans le sourire des femmes ou dans la beauté des villes, qu’est-il encore possible de photographier ? La pierre et la nature ou si l’on préfère des jardins et des pierres, parce que c’est là que se tiennent en réserve les voix d’outre-temps que les bruits du monde recouvrent. Mais lorsque l’occasion se présente de donner à cette boîte noire une existence réelle, il faut aussi la saisir. Car ce « motif » constitue en effet le fond de vérité de toute image et il n’est pratiquement jamais pris en compte par les photographes.
Ainsi se marque aujourd’hui de manière parfaitement ordonnée, la double appartenance de l’image photographique à la lumière et à la nuit.

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Lignes et fêlures

Carrières de marbre de Carrare donc, mais parce qu’on le dit. Sinon nous ne voyons que des pans de murs blancs ou des blocs blancs aussi, des veines et des lignes droites, noires, et traces du travail des machines et des hommes faisant résonner les échos de la nuit de la terre. Les lignes acérées des blocs témoignent d’une violence innommable que seuls les coups du marteau et du burin finiront par métamorphoser. Car il faudra bien qu’en émerge comme du songe d’un voyant né le visage d’une Pieta ou le corps d’un Apollon.
Ce qui se joue dans cette blancheur étouffante, c’est la vision de ces failles et fêlures de la roche. Mais aussi celle des traces laissées par les hommes au cours du temps dans leur travail inlassable de faire rendre à la terre le mystère de sa fusion. Ainsi trois régimes de traces sont ici mêlés, le blanc de la lumière, les lignes de la roche et les marques laissées par les hommes.
La lumière est une sorte de stylet balayant tout, ne laissant aucune trace, et elle inscrit dans notre regard un paysage mental ouvrant sur l’inquiétude de l’aveuglement. Les lignes de failles, les fêlures de la roche même parlent la langue des commencements chtoniens et disent l’après-coup, ce moment de millions d’années durant lequel le temps est muet. Et c’est ce temps muet absent qui soudain nous assaille ici et nous cueille. La ligne de faille évoque un temps d‘avant la conscience que pourtant la conscience éprouve comme disant une vérité sur elle. Les marques laissées par les hommes font entendre le bruit des machines, la stridence des scies mais, en creusant la pierre jusqu’au noir, elles parlent une autre langue encore, celle des forces mobilisées pour la destruction, ou si l’on préfère la taille et la découpe.
Ces régimes de traces rencontrent les lignes acérées des blocs reposant devant le mur blanc du temps absent et dessinant par leur forme individuelle l’histoire entière du devenir. Il y a la masse éventrée mais nous apparaissant comme uniforme, et il y a les blocs, ces entités vivantes presque qui disent l’individualité et la diversité.
Et il y a dans cet ensemble d’images de Carrare, aussi, des images sombres comme si le blanc ne pouvait pas tout dire. Et là, dans cet éclairage incident, on découvre non tant autre chose que d’autres modulations qui en effet révèlent des fonctionnements entre lignes et failles différents.
Les traces humaines apparaissent alors comme des griffures et non plus seulement comme des coupures et elles permettent d’appréhender les failles naturelles de la roche elles aussi comme des griffures faites par un dieu invisible qui aurait vécu et travaillé dans les entrailles de la terre.
Cela nous rapproche de cette « évidence » dont ne cesse de nous entretenir le travail de François Sagnes, et qui peut se dire ainsi : il y a entre nos esprits et la terre une parenté absolue. Les processus qui ont fait la terre font plus que ressembler à ceux qui nous font, ils sont de même nature.
Les traces au cœur de la pierre sont du même ordre que celles que nous laissons sur le sable du rêve ou les falaises des carrières, quand nous les griffons, harcelés que nous sommes par nos angoisses et nos peurs.
Et puis il y a dans ces images sombres, les tas. Car ce ne sont plus des blocs mais des tas de pierres brisées. Une logique du geste se propose alors à nous. La ligne pure de faille ou de découpe est liée au bloc, les lignes griffées sont liées au tas. Les une révèlent la forme, les autres en signalent l’inévitable destruction.
L’ordre et le chaos ne sont que les deux faces d’un même geste, les deux moments d’un rythme à deux temps qui est commun à la terre et aux hommes.

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Béton et nature

Parce que l’on découvre que la trame de béton, lignes droites ajourées formant mur et soufflet, lignes droites et angles lumineux barbares, est devenue jardin, il apparaît que les choses ne sont pas si simples lorsque l’on parle de l’image photographique comme lorsque l’on en fait.
Si une série de photographies portant sur un sujet singulier est en fait une interrogation directe du noir de la boîte noire que constitue le boîtier, si de plus l’espace qui est l’objet de ces images a la forme d’un soufflet de chambre photographique, c’est bien celle qu’a réalisée François Sagnes à Bordeaux.
L’enjeu est de taille. Qu’y a-t-il à voir dans le noir de la boîte ?
Comme on pouvait s’y attendre, il n’y a pas rien à voir mais au contraire beaucoup de choses. Car ce noir n’est pas vide et le vide comme on le sait n’est pas néant mais soupe singulière dans laquelle s’agitent des forces multiples. Le noir de la boîte est donc singulièrement peuplé, hanté, animé. Il est porteur de voix, lui aussi, ou si l’on veut de manifestations réelles proches de celles qui étaient déjà visibles dans l’aveuglement de la lumière, c’est-à-dire des lignes et des failles, des traces et des trames. Mais ici on découvre aussi quelque chose qui peut aisément passer pour une incarnation plastique de la mécanique du fond de l’œil pour le dire d’un mot rapide et des mécanismes qui fondent la perception. Sur ce point, il faut retourner voir du côté de Gilbert Simondon et de son livre Imagination et invention.
Ce n’est pas tout. À ces traces et trames inscrites dans la matière répondent traces et trames que rend perceptibles la lumière qui les traverse. Et ce ne sont pas les mêmes. Loin s’en faut. Aux lignes répondent des cônes, aux cônes des triangles, aux triangles des formes, oiseaux peut-être ou autres choses, et aux formes répondent des balancements de matière oscillant entre la droiture d’une colonne chue et les chaos d’un tas anémique.
D’improbables souvenirs d’un temps qui n’a pas pu exister là se trouvent pourtant rassemblés en figures non métaphoriques, à la géométrie presque implacable mais à la signification suspendue.

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Non, le noir de la boîte n’est décidément pas « vide ». Il est même peuplé non seulement des traces qu’abandonnent derrière eux comme un déchet les gestes des hommes, mais des forces qui peuplent le vide ou le cosmos ou encore la soupe originelle au moment où la vie y est née et qui ne peuvent pas ne pas s’incarner dans des formes.
Et ici, ce noir a pour consistance palpable un tapis de mousse ou un arbuste s’élevant vers un ciel sinon absent du moins inaccessible mais présent par la lumière qu’il coule jusque dans la nuit de ce sol humide et inhospitalier.
Alors oui, nous comprenons qu’il y a bien une parenté entre la boîte noire et la caverne platonicienne, mais que ce qui se passe ici est sans doute plus « vrai » que le mythe.
L’illusion n’est nécessaire que pour qui veut prendre le pouvoir sur les âmes. Pour qui veut leur parler et leur dire un peu de ce qu’elles sont, il suffit de ce que nous révèle François Sagnes, de la lumière qui traverse la nuit de la matière et qui nous attend à l’autre bout du monde telle une fin qui résonne comme un commencement.
Alors on regarde une fois encore ces images et l’on constate que rien ne manque ni l’ombre ni le reflet, ni la ligne droite ni le chaos d’écroulements symptomatiques, ni la pousse hardie ni la prolifération insidieuse, et pas non plus l’écho des formes humaines et urbaines entre les fils tendus des trames de béton et des feuilles lascives.
Cônes et triangles dessinent un monde qui parle déjà la langue des corps, feuillages et arbustes ; eux parlent la voix de la nature qui n’est que le nom de la lumière quand elle se transforme en ombre.
Et puis il y a les traces, encore et encore, qui viennent peut-être de la pluie ou du vent ou du ciel qu’on ne voit pas mais dont on pressent l’existence.
À moins que dans cette hésitation constante entre noir et blanc ce ne soit la preuve qui nous manquait qui nous vient au regard : que de ciel il n’y a point mais la lumière incidente dans la nuit comme le signal qu’un rêve est en cours et qu’il ne faut pas déranger.

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François Sagnes
Marbres
Exposition du 21 mai au 27 juin 2015
arrêt sur l’image galerie, 5, cours du Médoc 33300 Bordeaux / www.arretsurlimage.com

Jardin dévoilé de la Base sous-marine
6 juin au 14 juillet 2015
Base sous-marine • Boulevard Alfred-Daney • 33300 Bordeaux T. 05 56 11 11 50 •
François Sagnes, Jean-Claude Princiaux, Zigor, Nicolas Deshais-Fernandez, Anthony Rojo, Sabine Delcour